Le 11 août; il reçut deux coups de mousquet au bras
[Le prince de Bade, qui avoit ses vues, ainsi que je le dirai, faisoit tenir le landgrave de Hesse avec un petit corps d'armée au delà du Rhin, près Mayence, et cependant fit semblant de faire relever les fortifications de Mannheim. Il envoya aussi plusieurs partis faire des courses jusques aux portes de Philipsbourg, afin de ruiner la campagne des environs, et prenoit à tâche de donner à connoitre qu'il n'avoit d'autre dessem que de faire subsister son armée au delà du Rhin jusques au quartier d'hiver, et de couvrir l'Allemagne. Le maréchal de Lorge, qui le crut effectivement, fit prendre des quartiers à son armée, parce que la saison s'avançoit, et les étendit jusques à Rreuznach, afin qu'eUe subsistât plus commodément.]
Le prince de Bade, ayant observé parfaitement toutes ces choses, crut qu'il pourroit passer le Rhin au-dessus de Philipsbourg et faire des courses dans la Basse- Alsace, pour la mettre à contribution avant que le maréchal de Lorge pût arriver sur lui et s'y opposer. En effet, ayant ramassé secrètement les matériaux nécessaires Vour dresser un pont, il fit marcher son armée à Dourlach, de là à Stolhoffen et au bord du Rhin, sur lequel il fit faire un pont près de Lauterbourg ^ . 11 fit passer une bonne partie de son armée, laissant l'autre au delà, et détacha plusieurs partis pour obliger l'Alsace de contribuer. Ils enlevèrent les grains et les
gauche et au côté; Saint-Simon, qui était à l'armée d'Allemagne [Mémoires, t. II, p. 172-174), a raconté en détail ceUe escarmouche. , , ,
i C'est à Hagenbach que le prince, trompant le maréchal de Lorge, passa le Rhin le 14 septembre. Saint-Simon a prétendu [Mémoires, t. II, p. 163-1G5) que le maréchal, qui voulait
bestiaux jusque par-delà Haguenau , brûlèrent les magasins de fourrages qui étoient à Wissembourg, et firent le dégât dans le plat pays et les petites villes, où les maraudeurs se jetèrent et mirent tout au pillage.
Dès que le maréchal de Lorge apprit le passage des Allemands, il envoya vite le marquis d'Huxelles avec un corps de troupes, qui passa par les montagnes pour se porter derrière Haguenau, afin de couM^ir le pays au delà. 11 fit aussi marcher à Landau U. de Chamilly, avec un corps d'infanterie, pour conserver cette place, [qui n'étoit pas encore fortifiée au point où on l'a vue depuis,] et il détacha M. de Mélac^ avec de la cavalerie, pour s'avancer sur l'ennemi et le reconnoitre; [puis, ayant rassemblé le plus vite qu'il lui fut possible tout le reste de ses troupes, il se mit en mai^he avec elles pour venir à l'appui des corps qu'il avoit détachés, et combattre l'ennemi, ou lui faire repasser le Rhin].
Le prince de Bade, ayant appris que toute l'armée de France s'approchoit de lui, rappela tous les détachements qu'il avoit en campagne. Il repassa pi^omptement, avec toutes ses troupes, dans une lie au milieu du Rhin, où aboutissoit son pont^, et le rompit par la
laisser des troupes en Alsace, en avait été empêché par les représentations que l'intendant la Grange fit à la cour sur le dommage qui en résulterait pour la province. M. de Lorge, obligé d'aller chercher ses subsistances en Allemagne, laissa le champ libre à l'incursion ennemie.
1. Ezéchiel de Mélac, un des plus hardis officiers de cavalerie de l'armée française, était lieutenant général et gouverneur de Landau; il avait alors près de soixante-dix ans et mourut en 1704.
2. Le corps ennemi repassa le Rhin le 23 septembre, n'étant resté que dix jours en Alsace (Saint-Simon, Mémoires, t. II, p. 169-170).
partie qui, du bord de l'Alsace, aboutissoit à cette île- mais, comme les maraudeurs ne reviennent guère à point nommé, il y en eut beaucoup de pris dans l'Alsace, qui ne purent se retirer^, leur pont étant rompu plus tôt qu'ils ne l'avoient cru. [Toute cette échauffourée, qui pouvoit facilement devenir une affaire plus considérable, se passa en quelques petits combats de cavalerie de part et d'autre, en l'un desquels M. de Girardin, brigadier de cavalerie^, fut blessée Cependant la marche diligente que fit M. de Lorge, et qui obligea les Impériaux à repasser brusquement le Rhin, leur fut très favorable en ce qu'il survint, six heures après qu'ils eurent passé, une prodigieuse crue d'eau, qui auroit infailliblement rompu ou couvert leur pont : ainsi ils auroient du moins été contraints de combattre avec beaucoup d'inégalité, puisqu'ils avoient, comme je l'ai déjà dit, laissé une partie de leur armée au delà du Rhin, ayant seulement projeté de faire des courses dans l'Alsace et de la mettre sous contributions.]
L'armée impériale s'étant rassemblée au delà du Rhin le prince de Bade la mena camper à Rastadt et finir la campagne aux environs. Celle de France se sépara en trois corps : le premier, sous le maréchal de Lorge, demeura aux environs de Landau, pour ôter au
1 La Gazette (p. 488 et 501) rapporta que la perte des ennemis atteignait quatre mille hommes et qu'il y eut plus de mille
■"Tciàude-François Girardin de Vauvré, dit le comte de Léry-Girardin, était brigadier et inspecteur général de la cavalerie depuis 1688; il mourut en 1699 maréchal de camp. On le citait comme un des plus gros buveurs de 1 époque.
3 II reçut une légère blessure au ventre.
4. Une partie des bateaux et matériaux des ponts fut même entraînée jusqu'à Philipsbourg.
if)94] MÉMOIRES DE SATNT-HILAIRE. 3:^1
prince de Bade l'envie de rétablir son pont et pour couvrir cette place ; le second , avec le maréchal de Joyeuse, alla sur la rivière de Nahe, vers Kreuznach, pour s'opposer au landgrave de Hesse, qui avoit passé le Rhin à Mayence et menaçoit Ébernbourg et Kirn, occupés par les François. M. de Tallard, qui conduisoit le troisième corps, le mena cantonner à l'appui de ces places, et le landgrave, se hâtant de repasser le Rhin, se retira en son pays avec ses troupes. [Peu après, les quartiers d'hiver arrivèrent, et l'armée se sépara.]
Campagne d'Italie. — [On croyoit vulgairement qu'il se passeroit de grandes choses en Italie cette campagne ; mais elles aboutirent à peu.] Le duc de Savoie, par des raisons particulières, ne voulut pas tirer tout le parti qu'il auroit pu du nombre de ses troupes, [qui montoient à plus de quarante mille hommes, y compris quelques régiments de l'électeur de Brandebourg qui le joignirent avec deux princes de ce nom, dont l'un mourut de maladie pendant la campagne^]. D'un autre côté, le maréchal de Gatinat, qui n'avoit point assez de troupes pour entrer en Piémont et s'y rendre maître de la campagne, ne pouvant y subsister autrement, se réduisit à pourvoir à la conservation de Pignerol et de Suse, et à garder les vallées qui peuvent conduire du Piémont en Dauphiné, afin d'en interdire l'entrée à l'ennemi. [Et, comme il avoit sujet d'inquiétude du côté de la Provence et de Nice, à cause des grands amas de vivres que le duc de Savoie faisoit faire du côté de Final, et qu'une armée navale d'Angleterre et de Hol-
1. Charles-Guillaume, frère de l'électeur régnant Frédéric III, né en 1672, mourut pendant le siège de Casai, le 25 juin.
lande devoit passer dans la Méditerranée,] il envoya en Provence, sous M. de Vendôme, dix-huit bataillons et trente escadrons, qui campèrent sous Fréjus.
[Ces dispositions étant faites, M. de Catinat se campa à Dibbon^ avec un corps de troupes, et en envoya un autre camper dans les retranchements qu'il avoit fait faire à la tète de Suse, avec lequel il communiquoit au moyen du Pas-de-Suse.] Dans l'incertitude où il étoit du parti que M. de Savoie prendroit, il tenoit aussi un corps avancé à Fenestrelle, dans la vallée de Pragelas, [pour s'avancer sur Pignerol en cas que les ennemis y marchassent, pendant qu'il le suivroit avec celui de Dibbon, et que les troupes des retranchements de Suse passeroient par les montagnes de Rochecotelle pour le venir joindre vers Fenestrelle, ou bien se rejetteroient promptement dans le retranchement de Suse, si les ennemis ne faisoient qu'une feinte sur Pignerol. En même temps, il auroit fait aussi une contre-marche pour entrer dans lesdits retranchements avec le corps qu'il menoit, et celui de Fenestrelle l'auroit suivi en diligence : de manière que, si M. le duc de Savoie en vouloit à l'une ou l'autre de ces deux places, il se tenoit en état de s'y opposer avec une armée capable de rompre son dessein, ou du moms d'en rendre l'exécution très difficile ; mais il étoit beaucoup plus attentif du côté de Suse, parce que sa principale défense étoit le retranchement, et que cette vallée étoit l'entrée la plus avantageuse pour la guerre de Piémont, et que, pour ce qui regardoit Pignerol,
1. Dublione, hameau de la commune actuelle de Pinasca, dans le Val Perosa.
c'étoit une place régulièrement fortifiée et de longue haleine à conquérir. Ainsi, il auroit eu le temps de prendre son parti pour le mieux. Pour ce qui est de Casai, il étoit abandonné à sa propre défense, et ne se pouvoit soutenir que de lui-même] .
Par cette disposition que je \dens de décrire, on connoîtra facilement que les troupes de M. de Catinat étoient fort dispersées, et qu'il avoit une guerre pénible à ménager dans toutes ces montagnes des Alpes, où il étoit encore incommodé par les Barbets , dont les retraites étoient inaccessibles. Ainsi, il avoit besoin de toute sa science et de toute son activité.
Le duc de Savoie, s'étant mis en campagne seulement vers la mi-juin, divisa son armée en plusieurs corps, afin de jeter l'alarme partout. [Après plusieurs manèges de troupes, tantôt vers Coni, tantôt vers Pignerol et Suse,] il se détermina à renouveler le blocus de Casai dans toutes les formes. Il s'y rendit lui-même, et se borna pour cette fois à faire l'attaque du château de Saint-Georges, près Casai, [où les François avoient un capitaine et cinquante hommes, qui y furent pris*. Puis il s'en revint en Piémont et rassembla toutes ses troupes, non sans beaucoup temporiser, et les mena camper à Veillane, afin de contenter ses alliés, qui le pressoient fort d'entreprendre le siège de Suse, et surtout M. de Ruvigny, autrement Mylord Gallway^, qui
1. Le fort Saint-Georges, attaqué le 13 août, se rendit le 28.
2. Henri II de Massue, marquis de Ruvigny (1648-1720), avait été créé vicomte de Gallway en 1691 par Guillaume III, qui l'avait envoyé en Savoie en 1694 avec un régiment de religionnaires français et le titre de résident britannique auprès du duc; comme son père (tome I, p. 133), il avait été de 1677 à 1685 député général des églises protestantes.
commandoit les religionnaires et que le prince d'Orange avoit envoyé en Piémont avec le caractère d'ambassadeur, pour éclairer de près la conduite du duc, qui lui paroissoit suspecte; mais il eut beau faire : l'armée des alliés ne passa pas Veillane, M. de Savoie trouvant trop de difficulté à l'entreprise de Suse. Aussi est-il vrai que M. de Catinat étoitbien préparé à s'y opposer; car il avoit retiré ses troupes de Provence, où elles n'étoient plus nécessaires, et avoit rassemblé toutes les autres pour soutenir Suse, puisque la saison qui s'avançoit ne permettoit plus d'autre entreprise aux ennemis. Ils n'osèrent tenter celle de Suse et s'en allèrent camper à Chivas, derrière Turin, où ils se séparèrent peu de temps après pour aller prendre leurs quartiers d'hiver.]
Campagne de Catalogne. — La guerre fut plus animée du côté de la Catalogne. Le Roi [voulut presser les Espagnols par leur endroit le plus sensible et] envoya pour cet effet en cette province une armée nombreuse, toujours sous le maréchal de Noailles, et fit passer dans la Méditerranée M. de Tourville, avec cinquante à soixante vaisseaux de guerre, tant pour s'opposer à l'armée angloise et hollandoise, que pour favoriser les entreprises qui se feroient du côté de la Catalogne.
Le maréchal de Noailles fut assez heureux pour commencer sa campagne par la défaite de vingt mille Espagnols, [sous le duc d'EscalonaS vice-roi de la pro-
1. Jean-Emmanuel Pacheco, marquis de Villena et duc d'Escalona (1648-1725), était vice-roi de Catalogne depuis 1G86 et eut ensuite la vice-royauté de Naples et de Sicile ; il devint majordome-major du roi Philippe V en 1713.
vince,] qui s'étoient retranchés sur la rivière du Ter pour en défendre le passage ^ Il reconnut avec ses officiers généraux la situation de l'armée ennemie, et le moyen de passer la ri\dcre et de l'attaquer. Après y avoir employé le reste de la journée, pendant laquelle on tira quelques coups de canon de part et d'autre, on conclut de passer la ri\ière vers la droite des ennemis, où l'on s'étoit aperçu que le retranchement étoit moins bon et la situation moins avantageuse. Il se trouva même en cet endroit un gué commode et assez large. Les troupes françoises s'y jetèrent au petit point du jour du 27 mai et s'avancèrent au retranchement opposé, en essuyant un fort grand feu. L'infanterie espagnole plia et abandonna les retranchements, sans plus se rallier. Les François, qui s'en étoient rendus maîtres, s'étendirent au delà et soutinrent vigoureusement la charge de la cavalerie espagnole, qui se fît avec valeur; mais, le nombre des François augmentant à mesure qu'ils passoient la rivière, ils chargèrent à leur tour la cavalerie ennemie, qui soutint encore assez de temps pour sauver leur infanterie et lui donner le loisir de se retirer à la faveur des défilés et des montagnes qui étoient derrière. Cette cavalerie gagna les mêmes défilés [en tournant tête de temps en temps tant qu'elle fut dans la plaine, les François la chargeant toujours. L'arrière-garde y étant entrée,] les François ne les poursuivirent plus, ne jugeant pas à propos de
1. Gazette, p. 283-284; Histoire militaire, t. III, p. 56-60; Mercure de juin; Journal de Dangeau, t. V, p. 21; Mémoires de Sourches, t. IV, p. 338-339; Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 153-155; Dépôt de la guerre, vol. 1282, lettres du maréchal de Noailles et de M. de Chazeron.
s'aventurer après avoir gagné le combat. Ils firent prisonnier le marquis de Grigny, général de la cavalerie espagnole 1, le commissaire général et plusieurs autres officiers, et environ deux mille hommes; ils en tuèrent à peu près autant^ Seize drapeaux, quelques étendards, beaucoup de munitions de guerre, toutes les tentes et les équipages des Espagnols furent pris, [même ceux du vice-roi]; mais ils sauvèrent leur
canon
Après cette victoire, le maréchal de NoaiUes emporta d'assaut la ville de Palamos; les châteaux se rendirent par composition*; et, voulant poursuivre sa pointe et exécuter l'ordre qu'il avoit de s'avancer vers Barcelone pour en tenter le siège à la faveur de l'armée navale, il s'ébranla pour ce projet, qu'il changea bientôt, soit qu'il manquât des choses uécessaires pour l'exécution, ou bien qu'il craignit que la flotte angloise et hoUandoise qu'on attendoit dans la Méditerranée, ne Im tut un obstacle invincible. Au lieu de Barcelone, il vint assiéger Girone, qu'il prit en peu de jours ^ Ensmte il
1 N du Buis, vieil officier de fortune d'origine wallonne, que le roi d'Espagne avait absolument voulu avoir en Espagne en 1692 pour commander sa cavalerie, malgré 1 opposition du prince d'Orange, et auquel il avait donné le titre de marquis de Grigny. En 1700, il se rallia à Philippe V, qui le nomma capitaine général à Naples.