‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 4)Chapitre 180 sur 210 · La première attaque eut lieu le 19 juin (voyez ci-après · texte numérisé non relu

La première attaque eut lieu le 19 juin (voyez ci-après

2. Godart de Reede de Ginckel, d'abord colonel de cavalerie en Hollande, suivit en Angleterre le prince d'Orange, qui le créa comte d'Athlone (1691); il devint feld-maréchal en 1702 et mourut en 1703.

je l'ai déjà dit, avoient trois grandes lieues d'étendue, et il avoit peu de troupes pour les défendre en comparaison de celles qui se présentoient pour les attaquer. De plus, il se rencontroit à ces lignes un grand inconvénient pour les bien défendre : elles étoient construites avec des espèces de bastions fermés par la gorge, dont il ne voulut jamais permettre l'ouverture, quelque représentation qu'on lui en fit. Ainsi on ne pouvoit y introduire du monde qu'un à un, pour soutenir ceux qui les défendoient, en cas qu'ils fussent attaqués ; et, étant emportés une fois, les ennemis s'y maintenoient comme dans des citadelles, et se rendoient maîtres des courtines de droite et de gauche pour introduire leur armée dans les lignes avec toutes sortes de facilités. La seule raison que M. de Boufflers opposa là-dessus étoit que, le Roi ayant vu le plan de ces lignes et l'ayant approuvé, il n'avoit garde d'y rien changer. [Belle défense, certes! mais qui se seroit trouvée fort préjudiciable à son service dans le fond. Ainsi je tiens pour maxime incontestable que, tout bien examiné, il faut faire en pareil cas toutes choses pour le mieux et n'être pas si courtisan ; car un général qui se conduit sagement selon les occasions n'en peut être que loué; autrement il court grand risque, en s'attachant si fort au pied de la lettre, de faire mal les affaires de son maître et d'en être blâmé; outre cela, il met sa réputation fort en péril.]

Dans cette situation, M. de Boufflers se tenoit fort alerte et envoyoit continuellement de petits partis sur l'ennemi, afin d'être averti de ses démarches. Il arriva un matin que le duc de Bavière vint reconnoître les lignes avec cinq ou six mille hommes, et fit pousser

les eardes qui étoient en dehors jusques à la hauteur du moulin de Clare. M. de Boufflers sortit des lignes avec plusieurs troupes pour les soutenir; et 11 s'engagea là une assez vive escarmouche, pendant laquelle le -énéral irançois fut obligé de retirer ses troupes contre ses retranchements. Elles auroient eu de la peuie à y rentrer commodément, si les ennemis avoient eu le reste de leur armée; mais heureusement ils n'étoient pas venus en assez grand nombre pour entreprendre une plus grande affaire, et il faut croire que M. de Boufflers en étoit bien averti : car autrement il auroit été imprudent d'engager au combat une partie de l'armée qui n' étoit pas même suffisante pour défendre les lignes en dedans, et de s'exposer à y faire entrer l'ennemi pêle-mêle avec elle. [Les troupes de France, s'étant ainsi rapprochées de leurs retranchements, donnèrent jour à leur artillerie de faire grand feu sur l'ennemi, qui se retira après en avoir essuyé quelques décharges et avoir perdu quelque monde.]

Cependant l'attaque de la Kenoque alloit fort lentement, et ces amusettes dégénérèrent bientôt en une action plus sérieuse : car le prince d'Orange, ayant disposé tout ce qu'il lui falloit en Hollande et à Maëstricht, fit lever son prétendu siège de la Kenoque S envoya ordre au duc de Bavière de repasser l'Escaut avec son armée, et suivit sa marche avec la sienne, en laissant toutefois un corps d'armée de quarante bataillons et soixante escadrons sur la Lys, près de Deynze, sous le commandement du prince de Vaudémont, pour amuser encore le maréchal de Villeroy.

1. Le duc de Wurtemberg leva son camp de devant ce fort le 27 juin, n'y étant resté que huit jours.

Les choses étant ainsi disposées en cette partie, le prince d'Orange envoya ordre au comte d'Athlone, qui s'étoit toujours tenu aux environs de Louvain, d'aller investir Namur en deçà de la Meuse, avec son corps de cavalerie, et les troupes de Brandebourg, de Munster, de Cologne et de Liège, qui étoient restées aux environs de cette ville, en partirent pour l'investir [du côté du Condroz] et dresser des ponts de communication sur la Meuse.

Sur les premiers avis de cette détermination du prince d'Orange, le maréchal de Boufflers partit des lignes de Clare avec sa cavalerie et ses dragons, et marcha jour et nuit par Dinant, si bien qu'il se jeta dans Namur avec six régiments de dragons [avant que les troupes de Brandebourg l'eussent investi du côté du Condroz; puis il renvoya sa cavalerie au marquis d'Harcourt pour couvrir le Luxembourg et harceler les ennemis dans leurs fourrages]. Après ce renfort, la garnison de Namur se trouva de quinze mille hommes d'excellentes troupes*, et cette ville étoit pourvue abondamment de toutes les choses nécessaires à une bonne et longue défense. Les fortifications étoient en bon état; depuis la conquête que le Roi en avoit faite, on y en avoit ajouté de nouvelles, qui la rendoient plus difficile à prendre. Ainsi, on comptoit que le prince d'Orange y échoueroit, et qu'avant qu'il fût besoin que l'armée marchât au secours de cette place, on auroit le temps d'exécuter différentes entreprises sur l'ennemi du côté de la partie des Pays-Bas qu'on appelle la Flandre.

1. On trouve la composition de la garnison dans YHistoire militaire, t. III, p. 108-109.

Suivant ce plan, le maréchal de Villeroy conçut divers projets et reçut plusieurs ordres de la cour, dont le premier portoit de chasser le prince de Vaudémont des environs de Deynze, où le prince d'Orange l'avoit laissé. Le maréchal se trouvoit alors au delà de l'Escaut, près du village de Pottes, jusques où il avoit côtoyé l'armée du prince d'Orange qui marcha à Namur. Il en partit le 12 juillet sur le minuit, avec une armée de soixante-douze bataillons, cent soixantedouze escadrons et une nombreuse artillerie ^ Il repassa l'Escaut sur plusieurs ponts, ensuite la Lys près de Courtray, et, d'une seule marche bien concertée et bien exécutée, l'armée se trouva, sur les quatre heures du soir, à une heue de celle des ennemis, qui à peine en avoit eu des nouvelles. [Elle auroit pu arriver sur eux le même jour, si on ne s'étoit pas amusé mal à propos à faire attaquer deux méchants châteaux sur la route 2, dans lesquels les ennemis avoient mis du

1. Sur l'afTaire qui va suivre, on peut voir la Gazette, p. 237- 238, dont le récit très court est intentionnellement peu précis, la Gazette d'Amsterdam, n" lviii et Extraordinaire, les Mémoires de Sourches, t. V, p. 7, 8 et 11, ceux de Dangeau, t. V, p. 240 et 242-243, le Mercure du 5 juillet, p. 280-299, les Mémoires de Berwick, édit. Michaud, p. 341-342, ceux de Feuquière, t. II, p. 160 et 240, et surtout ceux de Saint-Simon, t. II, p. 314-318, avec le commentaire qui y est joint. Les correspondances officielles qui y ont trait devraient être dans le volume 1310 du Dépôt de la guerre; mais il ne s'y trouve que deux lettres du maréchal de Villeroy, très peu explicites, et dont on donnera ci-après (p. 359) quelques extraits, sans aucune du duc du Maine ni des autres officiers de l'armée; il semble qu'ils aient cru préférable de se taire sur une faute grave du général en chef et du fils favori du roi, ou que, de propos délibéré, leurs lettres n'aient point été conservées.

2. Ils furent pris le 13 juillet, et la Gazette donne leurs noms.

monde pour leur servir d'avis. Ce retardement leur donna le temps de faire un petit mouvement en arrière et de se mieux poster.] Leur armée étoit placée sur un petit coteau, sa droite débordant un peu le village d'Aerseele, tirant sur celui de Vynckt, et sa gauche approchant de la Lys. Tout son front se conserva sur le coteau, qui diminuoit pourtant vers la gauche et périssoit dans un terrain plat et uni. La plaine de Deynze étoit derrière, et les ennemis en occupoient une des extrémités. Ils se retranchèrent toute la nuit dans le terrain que je viens de décrire, et parurent résolus d'attendre le combat.

Le ] 3 juillet, à une heure de jour, M. de Villerov, avec la droite de son armée marchant sur plusieurs colonnes, arriva au village de Denterghem, qui se trouva seulement éloigné d'une bonne portée de mousquet de la gauche du retranchement des ennemis. Il ne fit pas mettre ses troupes en bataille : ce qui donna lieu de douter qu'il eût intention d'attaquer leurs retranchements, et de croire que son dessein étoit plutôt de charger leur arrière-garde dans la retraite; car il n'y avoit pas d'apparence qu'ils pussent tenir leur poste avec des forces si inégales. [On pouvoit en effet facilement tomber sur leur tlanc droit avec une partie de l'armée, pendant que l'autre les attaqueroit par le front et les obligeroit par ce moyen, presque sans coup férir, à se retirer sur Deynze dans un grand désordre, et non sans une grande défaite.]

D'une autre part, M. le duc du Maine, qui conduisoit la gauche de l'armée, arriva presque en même temps sur une hauteur séparée par un fond de celle d'Aerseele, [où étoit le retranchement droit de celle des " 23

ennemis, et qui n'en étoit éloignée que de la portée d'un petit canon]. Il vint aussitôt chercher M. de Villeroy à Denterghem, où il savoit qu'il étoit arrivé. Le maréchal faisoit, dans ce temps-là, observer l'armée des ennemis du clocher du village; car on ne pouvoit bien la découvrir autrement, quoiqu'on en fût tort proche, parce que le terrain d'entre deux étoit fort couvert de haies et de vergers, [et continuoit de même le long du front des ennemis jusques aux troupes de M. du Maine]. Il y avoit aussi un petit luisseau sur la droite et contre le village de Denterghem, et, parce qu'il empèchoit de faire un front parallèle à l'ennemi, M. de Villeroy ordonna qu'on y fit plusieurs ponts, afin de s'étendre au delà. Cela étant fait, [on alla déjeuner; incontinent après,] le maréchal remonta à cheval, et fit avancer devant lui deux compagnies de grenadiers. Il prit le chemin de la gauche, où étoient Tes troupes de M. du Maine, à travers un terrain fort couvert et fourré, distant seulement d'une portée de mousquet du retranchement des ennemis.

J'avois l'honneur de suivre M. de Villeroy, et fus fort étonné de voir qu'on s'attachoit moins à reconnoître ces bois et ces buissons, et la face du retranchement des ennemis qui y aboutissoit, et prendre de promptes et bonnes mesures pour l'attaque, qu'à faire une sunple promenade : ce qui me donna occasion de douter que M. de Villeroy eût la permission du Roi de les attaquer. Jusque-là, je ne m'étois pas imaginé qu'on pût, avec une si belle et si nombreuse armée, se contenter d'une simple charge d'arrière-garde. Je pris donc la liberté d'en demander la raison à M. le duc du Marne; il me répondit de ne pas douter que M. de Villeroy n'eût

cette permission. Cependant on continua de se promener, sans s'appliquer à autre chose. Quand le maréchal fut parvenu sur la hauteur de la gauche, où les troupes de M. du Maine étoient en halte, et où on voyoit fort à plein la droite des ennemis derrière leur retranchement, percé de plusieurs embrasures, il m'appela pour me demander si leur canon pouvoit porter jusqu'à l'endroit où nous étions alors ; car ils ne tiroient aucun coup, quoique le cortège fût gros. Je l'assurai que les plus petites pièces de campagne porteroient fort au delà. Un quart d'heure après, ce général prit congé de M. du Maine, en lui disant : « Monseigneur, « retournez, s'il vous plaît, à vos troupes ; il n'y a rien « à faire à présent. Vous savez ce dont nous sommes « convenus ; je vais rejoindre mon quartier de Denter- « ghem. Quand il y aura quelque chose de nouveau, je « vous le ferai savoir. » Après cela, ils se séparèrent; et M. du Maine, que je suivis, vint mettre pied à terre à la tête des troupes. A peu de temps de là, il étoit environ une heure après midi, je m'avançai seul sur le sommet de la hauteur pour considérer ce que les ennemis faisoient, et je fus quelque temps à raisonner sur ce sujet avec quelques officiers qu'une pareille curiosité y avoit attirés. Puis je rejoignis M. du Maine, et je l'avertis que les ennemis avoient cessé de travailler à leurs retranchements, au moins à celui de leur droite ; car je n'avois pu voir ce qui se passoit vers leur gauche. J'ajoutai qu'ils faisoient plusieurs mouvements le long de leurs retranchements, et que même l'aile droite de leur cavalerie étoit à cheval. Il ne conclut rien de mon rapport, jusques à ce que, environ deux heures

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après M. de Bezons, maréchal de camp', vint lui dire que lès ennemis quittoient lem^s retranchements et se retiroient. Il ordonna sur-le-champ à la cavalerie de monter à cheval, et à l'infanterie de prendre les armes. L'artillerie de la gauche se mit aussi en mouvement, et M. du Maine envoya un de ses gentilshommes, nommé Bessac^ à M. de Villeroy, pour lui faire part de l'avis qu'il avoit reçu. Cet avis lui fut encore confirmé dans ce moment, de la part du duc de Villeroy, fils du maréchal, ce qui est une circonstance que M. du Maine chargea fort Bessac de lui rapporter.

Les troupes marchèrent après le départ de Bessac. M du Maine se mit à leur tète, et entra, sans aucune opposition, dans le retranchement droit des ennemis, qui n'étoit que de sable et fort mauvais. Leur arrieregarde se trouva alors à l'orée du village de Vynckt. M du Maine y fit faire face, sans vouloir rien entreprendre qu'il n'eût reçu les ordres de M. de Villeroy, comme apparemment ils en étoient convenus. [Ces ordres apparemment ne pouvoient arriver si tôt; car la droite où étoit le maréchal, étoit séparée de la gauche par une grande lieue et demie de distance.] Comme les moments sont précieux à la guerre, plusieurs blâmèrent M. du Maine d'avoir laissé échapper I ennemi sans le charger, ou tout au moins sans avoir retardé la marche par quelque escarmouche, [amsi que

1 Jacques Bazin, comte de Bezons, était maréchal de camp depuis 1693 ; il devint maréchal de France en 1709.

2 Ce Bessac était frère d'un capitaine de vaisseau chevalier de Saint-Louis en 1713 [Mémoires de Sourehes, t. IX, p. ^45, et t. Xlll, p. 541).

MM. d'Elbeuf et de Montrevel-, lieutenants généraux, le lui proposèrent^]. Il y en eut même qui disoient qu'un fils de roi comme lui auroit dû prendre sur soi, en cette occasion qui paroissoit un coup sûr, et qui lui auroit acquis beaucoup de gloire. D'autres alléguoient les règles militaires de ne rien entreprendre sans l'ordre du général ; [qu'on ignoroit leur convention particulière, et que, quand même il n'y en auroit point eu, il étoit contre la prudence de charger l'armée ennemie, qui pouvoit être toute ensemble, avec une aile seule, pendant que l'autre en étoit éloignée d'une grande lieue et demie, et qu'on ne savoit pas seulement si elle avoit pris les armes]. Je rapporte les circonstances de ce fait comme témoin oculaire et bien informé, parce qu'il a fait dans la suite beaucoup de bruit; mais, comme je ne dois pas décider cette question, je poursuis ma narration*.

Bessac, à son retour, dit à M. du Maine, dans les retranchements de l'ennemi où il le trouva, qu'il avoit eu peine à parler au maréchal parce qu'il reposoit;

1. Saint-Simon {Mémoires, t. II, p. 323) rapporte un mot sanglant que M. d'Elbeuf dit plus tard au duc du Maine, en allusion à son inaction à ce moment.

2. Nicolas-Auguste de la Baume, marquis de Montrevel (1645-1716), lieutenant général en 1693, devint maréchal de France en 1703.

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