Sur la route d'Ath à Bruxelles
3. Ferdinand-Gaston-Lamoral de Croy, comte de Rœux, était prince du Saint-Empire, gouverneur d'Ath, de Mons et du Hainaut, et mourut en 1697.
son côté, auroit aussi joint le maréchal de Villeroy au moyen desdits ponts, en cas que le prince d'Orange, qui faisoit mine de vouloir tenter le secours d'Ath, l'eût voulu entreprendre par l'autre côté de la Dendre, en venant la passer à Ninove; mais, comme il séjourna alors dans son camp, on jugea qu'il ne vouloit rien entreprendre. En effet, il décampa bientôt pour aller du côté de Nivelle, sur ce qu'il apprit qu'un détachement de six mille chevaux des trois armées avoit marché jusque par delà Mons, ce qui lui fit croire, le siège d'Ath étant sur sa fin, que les armées de France avoient quelque dessein sur Namur, où il envoya dix ou douze bataillons. Ce second mouvement fit décamper le maréchal de Boufflers, qui fut fortifié par des troupes des deux autres armées, et il vint camper à Thieusies, au delà du défilé de Saint-Denis et du Casteau. La cavalerie détachée au delà de Mons revint aux armées d'où elle avoit été détachée, et le prince d'Orange renvoya l'armée de l'électeur de Bavière vers Gand.] Le 5 juin, les travaux devant Ath se trouvèrent si avancés, et les brèches si praticables, que, le fossé étant saigné, on prépara les fascines pour le combler et donner l'assaut à la place. Les assiégés ne jugèrent pas à propos de le soutenir et battirent la chamade le 6. On leur accorda les marques d'honneur accoutumées, et ils sortirent d'Ath le lendemain. Le maréchal de Catinat fit raser les travaux et les lignes de circonvallation, ordonna la réparation des fortifications de la place et la pourvoit de la garnison nécessaire, d'artillerie, de munitions de guerre et de bouche. Puis il décampa, vint vers Leuze, et, à quelque temps de là, à Harlebecque près Courtray.
Le maréchal de Villeroy, grand faiseur de projets
qu'on a toujours vus manquer au point de l'exécution*, en conçut un grand, qu'il fit agréer à la cour, et qui auroit pu changer la face des affaires, ou tout au moins faire faire à la France une paix plus avantageuse. Je vais l'expliquer.
J'ai déjà dit que le prince d'Orange, ayant abandonné le dessein de secourir Ath, avoit repassé la Senne et étoit venu tamper à Nivelle, dans la crainte que, le siège d'Ath fini, les François n'en voulussent à Namur. Dans cette situation, il avoit laissé à découvert la ville de Bruxelles, où les ennemis avoient tous leurs magasins, et il n'étoit pas bien difficile de se saisir d'emblée de cette ville, de Wilvorde, des Trois-Trous et du canal 2, pour\ai que les armées de France y pussent arriver avant le prince d'Orange. La chose étoit très possible; car, pour venir au secours, il falloit que l'armée de ce prince traversât la forêt de Soignies et marchât toute par le même chemin, ce qui étoit un grand obstacle à la diligence, au lieu que les armées de France n'avoient guère plus de chemin à faire et défiloient par plusieurs routes. Outre cet avantage, elles avoient encore celui que, leur marche étant bien concertée et bien exécutée, elles pouvoient avoir fait une moitié du chemin avant que le prince d'Orange en fût averti et qu'il eût mis son armée en mouvement.
i. Les Caractères inédits du Musée britannique disaient de lui en 1703 : « Il fait tout ce qu'il peut pour réussir dans ses desseins pour le service de l'État; mais l'exécution ne répond pas à ses intentions : car les grandes actions l'épouvantent, et les petites l'embarrassent. »
2. Le fort des Trois-Trous, à une lieue au nord de Bruxelles, commandait le canal de Willebrock, qui mettait la ville en communication avec Anvers et la Hollande.
M. de Villeroy n'avoit donc qu'à marcher de concert avec l'armée de M. de Bouftlers, qui devoit être de l'entreprise ; mais celui-ci arriva à la vue de Hal une journée avant M. de Villeroy, et l'y attendit sans se camper. Le prince d'Orange se servit utilement de ce contretemps, marcha toute cette nuit avec une dilio-ence extrême, et, ayant traversé Bruxelles avec la tête de son armée pendant que le reste se hâtoit de le suivre, il arriva au faubourg d'Andcrlecht dans le même temps que les maréchaux en étoient encore à une lieue, avec trois ou quatre mille chevaux qu'ils avoient pris pour aller reconnoître les environs ^ Voyant arriver toute celle des ennemis, qui commença d'abord à se retrancher dans un terrain de lui-même avantageux, les deux maréchaux jugèrent leur projet échoué, et revinrent à leurs armées, qui étoient à quatre grandes lieues de Bruxelles. [Celle du maréchal de Boufflers se campa, la droite à Sainte-Renelle, et la gauche à l'abbaye de BellinghenS, qui se trouva un peu derrière. La droite de l'armée du maréchal de Villeroy venoit à un quart de lieue de la gauche de M. de Boufflers, un petit ruisseau entre deux, et se prolongeoit à même hauteur sur un front de deux lieues.]
1. Le prince d'Orange quitta son camp de Genappe le 22 juin, à six heures du soir, marcha toute la nuit et vint se poster le 23 en avant de Bruxelles [Gazette, p. 223, 231 et 239).
2. Sainte-Renelle est à sept kilomètres sud-ouest de Hal, sur la route d'Enghien. Bellinghen est un peu au nord. C'est dans ce dernier village qu'avait été transférée à la fin du XVI'' siècle la célèbre abbaye de Cantimpré, fondée au xh= siècle aux portes de Cambray pour des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin.
[Les deux armées demeurèrent dans cette situation tant qu'elles purent subsister dans leur camp •,] et, pendant ce temps-là, le maréchal de Bouftlers eut trois ou quatre conférences au milieu de la campagne, près de Hàl, avec Mylord PortlandS qui venoit de la part du prince d'Orange 2. On disoit qu'on y traitoit de la succession future de la couronne d'Espagne, de la reconnoissance par la France du prince d'Orange en qualité de roi d'Angleterre, ce qui faisoit encore quelque obstacle à la conclusion du traité de paix qu'on négocioit en Hollande. On prétendoit enfin qu'un des objets de ces conférences étoit d'obtenir de l'Angleterre, pour le roi Jacques, une pension convenable à sa dignité. Comme les matières de ces conférences furent tenues très secrètes, je n'en puis parler au juste, et je dirai seulement que les événements ont fait connoître que, si on agita la question de la succession d'Espagne, elle n'y fut point traitée à fond 3.
En partant de Sainte-Renelle, l'armée du maréchal de Boufflers vint camper entre Alost et Dendermonde, et celle du maréchal de Villeroy sur sa droite, se prolongeant du côté de Bruxelles. On alla au fourrage jusque vers Anvers, et l'on fit de grands dégâts dans le pays. L'armée du prince d'Orange se tenoit toujours sous Bruxelles, où elle s' étoit parfaitement retranchée
1. Jean-Guillaume de Bentinck, créé comte de Portiand par Guillaume III, dont il était l'un des favoris.
2. La première de ces conférences eut lieu le 8 juillet : voyez les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. IV, p. 227- 233, et ceux du chevalier de Quincy, t. I, p. 49-55.
3. Sur le sujet de ces conférences, on peut voir les Mémoires de Torcy, p. 531, et l'ouvrage de Grimblot, Letters of William III and Louis XIV, p. 8 et suivantes.
[et se tenoit fort resserrée, si bien que les François faisoient leurs fourrages presque sans inquiétude; mais les pluies qui survinrent gâtèrent si fort les chemins, que le pain et les autres provisions, qui venoient de Mons et d'Ath, ne pouvoient plus arriver. Il fallut donc se rapprocher des vivres, quoiqu'il y eût encore du fourrage dans la campagne pour plusieurs jours].
[En quittant ces camps vers la fin d'août, les armées de France vinrent passer la Dendre à Alost et entre cette ville et Ninove, où le maréchal de Boufflers, avec son armée, la repassa pour venir par Enghien camper à Soignies. Le maréchal de Villeroy, avec la sienne, demeura de l'autre côté de la Dendre, et le prince d'Orange s'en retourna en Hollande, laissant toujours son armée campée dans ses retranchements sous Bruxelles. Il ne se passa rien entre l'électeur de Bavière et le maréchal de Catinat, qui furent toujours hors de portée l'un de l'autre, la Lys et le canal de Bruges entre deux.]
Enfin la paix avec l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre fut signée au château de Ryswyk le soir du 20 septembre 1. On y arrêta aussi une suspension d'armes entre l'Empereur, l'Empire et la France jusques au 1" novembre suivant. [Mais les plénipotentiah^s de France, qui étoient tous gens de lettres^, ne prévirent pas les conséquences qu'il y avoit, dans le traité qu'ils signèrent, de stipuler que les armées de France resteroient campées dans les pays où elles se
1. Notre auteur va revenir avec plus de détail, quelques pages plus loin, sur les traités de Ryswyk.
2. C'est-à-dire qu'il n'y avait parmi eux aucun militaire qui pût s'apercevoir des défectuosités des conventions au point de vue des armées.
trouvoient. Au contraire, il y fut convenu que les troupes de France, incontinent la paix signée, videroient non seulement tout le plat pays d'Espagne, mais encore celui des villes cédées par le traité de paix : tellement qu'il fallut rompre les armées et les envoyer subsister aux dépens des pays qui demeuroient à la Fi^ance, en attendant les ratifications, qui pouvoient être refusées. 11 en résultoit encore un grand inconvénient en ce que ces armées auroient eu bien de la peine à se reformer, si la paix s'étoit rompue par le refus des ratifications : ce qui pourtant n'arriva pas.]
Campagne d'Allemagne. — Le maréchal de Choiseul commandoit encore cette année l'armée d'Allemagne, composée de cinquante bataillons et de cent vingt escadrons, avec une artillerie proportionnée. [Sur les avis qu'on eut que les Impériaux y auroient de plus grandes forces que d'abord on avoit cru,] le marquis d'Harcourt, qui avoit sous ses ordres un petit corps d'armée dans le Luxembourg pour s'opposer aux Palatins qui couvi^oient les pays de Juliers et de Cologne, eut ordre d'envoyer au maréchal de Choiseul cinq ou six bataillons et autant d'escadrons, qui le joignirent comme il passoit le Rhin au Fort- Louis^, vers la mi-juin, pour aller camper près de Stolhoffen, dans le pays de Dourlach.
L'armée impériale, un peu plus nombreuse que la nôtre et commandée par le prince Louis de Bade, [décampa, le 22 juin, de Bruchsal près Philipsbourg, où elle étoit, et] vint [à Muggensturm^,] à une lieue de celle de France, ayant entre elles quelques défilés et de