Par promotion du 8 juillet
laine, et, de plus, beaucoup de lecture et de savoir. Il étoit homme de probité, laborieux, vigilant jusques à l'inquiétude, fier et hautain, tort estimé et peu aimé. 11 est vrai qu'il se corrigea un peu de ces défauts pendant ses dernières campagnes, ayant reconnu qu'ils lui avoient causé un grand préjudice [et que son seul mérite avoit contraint à se servir de lui^ C'est un grand dommage que ce seigneur soit mort dans un âge peu avancé], à l'âge de cinquante-huit ans; car il auroit encore pu servir longtemps et utilement l'Etat. 11 auroit même pu être chargé de grandes affaires, ayant trouvé le moyen de se raccommoder avec M. de Louvois et de faire épouser sa nièce à son fils'^.
Année i687 . — Il arriva au commencement de cette année un accident qui donna une grande alarme à toute la France [et beaucoup de joie et d'espérance à ses ennemis]. Le Roi fut en péril [d'un mal extraordinaire : le gros boyau qui communique au fondement se trouva pourri. Au commencement, on lui fit des remèdes palliatifs, qui furent inutiles]; il fallut en
1 Son éloge est dans le Mercure de février 1687, p. 312-329. Nous l'avons vu battu à Consarbriick dans le tome I, p. 190;191- Le P. Léonard (ras. Franc. 10265, fol. 213 v°) a recueilli des notes curieuses sur ses derniers moments.
2 François-Joseph, marquis de Créquy (1662-1702), qui parvint en 1696 au grade de lieutenant général, avait épousé, le 4 février 1683, Anne-Charlotte d'Aumont, fille du duc d Aumont et de Madeleine-Fare Le Tellier, sœur de Louvois. Au moment de la mort de son père, il venait d'être exilé hors du rovaume pour avoir enlevé à Monseigneur M- de Rambures, sa" maîtresse, et s'être moqué du prince dans des lettres qui parvinrent au Roi par la trahison d'un valet .Mcmocres de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. Il, p. 137).
venir à la grande opération. Dans cette occasion douloureuse, il témoigna une constance et une fermeté peu communes aux princes, qui d'ordinaire ne sont pas accoutumés à souffrir'. Sa parfaite guérison fut célébrée dans tout son royaume par des démonstrations extraordinaires de joie : toutes les villes, à l'envi les unes des autres, et toutes les professions en corps en rendirent à Dieu de publiques actions de grâces [avec plus de magnificence que de véritable piété; car ce n'étoient que musiques et illuminations superbes. A l'exemple du Roi, le goût du luxe étoit si universellement répandu, qu'on faisoit de très grandes dépenses pour solenniser cette fête, et la foule de ceux qui vouloient avoir part à ce spectacle étoit si grande, qu'on se tuoit pour entrer aux églises, surtout en celles où on le croyoit trouver plus magnifique^]. Les Parisiens surtout se signalèrent dans ces démonstrations extérieures : aussi le Roi voulut lelir en témoigner sa satisfaction; car, après avoir été lui-même rendre grâces à Dieu de sa guérison, dans l'église de Notre-Dame de Paris, il alla dîner, au retour, à la Maison de ville^.
1. Ce n'est pas au commencement de 1687, mais à la fin de 1686 que le Roi fut obligé de se faire opérer de la fistule. Le Journal de Dangeau et les Mémoires de Sourc/ies sont remplis de détails quotidiens sur la maladie, l'opération et la convalescence.
2. La Gazette (p. 73-75, 86-88, 110-112, 123-124, 135-136, 147-148 et 157-158) relata toutes les cérémonies qui se firent à cette occasion à Paris et dans les différentes villes du royaume.
3. C'est le 30 janvier que le Roi, après une messe d'actions de grâces à Notre-Dame, alla dîner à l'hôtel de ville, chose qui ne lui était encore jamais arrivée [Gazette, p. 75-76; Dangeau, t. II, p. 15-16; Sourclies, t. II, p. 13-19; Mercure de février,
5i MÉMOIRES DE SAINT-HILATRE. [1687
Ces réjouissances furent couronnées par lu cérémonie de la dédicace d'une statue pédestre du Roi, que le maréchal de la Feuillade fit ériger à ses propres frais dans la place qu'il avoit fait bâtir exprès du débris du bel hôtel de la Ferté, qu'il avoit acheté à ce dessein i. On l'appelle aujourd'hui la place des Victoires. Je ne prétends pas examiner si ce maréchal fit une si grande dépense seulement pour témoigner à son maître la reconnoissance des grâces qu'il en avoit reçues; mais je me souviens que les médisants faisoient entrer dans cette action beaucoup de vanité et de politique. L'un est évident, et, touchant l'autre, ils disoient que, s'étant brouillé avec le ministre, sous lequel il n'avoit jamais voulu plier, il ne falloit pas moins que ce trait pour le mettre à l'alîri de ses persécutions, et que ses grandes dépenses pour cette statue avoient servi àcouwir ses exactions sur le régiment des gardes, dont il étoit colonel. Ce qu'il y a de sur, c'est que cet encens fut de bonne odeur et ne tarda pas à être payé par le gouvernement de Dauphiné, vacant par la mort du duc de Lesdiguières^; le Roi le donna ensuite au jeune la Feuillade après la mort de son père 3.
p. 1-70; registres de la Ville, aux Archives nationales, H 1831,
fol. 234-248). . . ,
1 L'histoire de la construction de la place des Victoires, de Térection de la statue et de sa dédicace a été racontée par M \ de Boislisle, la Place des Victoires et la place de Vendôme, dans les Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. XV, 1888.
2. Provisions du 9 mai 1681. — M. de Lesdiguières (tome I, p 216) avait succédé à son père en 1677.
3. Louis d'Aubusson, duc de la Feuillade, fils du maréchal, eut ce gouvernement par provisions du 12 octobre 1691.
[Cette statue est de bronze doré et posée sur un piédestal magnifique, cantonné de quatre grands esclaves de bronze enchaînés, qui représentent les quatre principales puissances de l'Europe. 11 est aussi orné de plusieurs bas-reliefs excellemment travaillés, qui représentent les principales actions du Roi, expliquées par des inscriptions superbes, dont une, entre les autres, commence par Viro immortaU, A l'homme immortel, ce qui occasionna bien des pasquinades de la part de ceux qui ne faisoient pas de (juartier à l'allusion. On en fit encore une autre assez plaisante sur les quatre lanternes posées sur des colonnes aux quatre coins de cette place, lesquelles doivent être allumées toutes les nuits aux termes de la fondation que le maréchal a faite à cet effet ; elle fait allusion à la devise que le Roi avoit prise, et contient ces paroles :
Cousis de la Feuiliade, tu me bernes D'avoir mis le soleil entre quatre lanternes.
Enfin, comme on trouvoit tous les jours quelque nouvelle pasquinade affichée au piédestal de la statue, on fut obligé de la faire environner d'une grille de fer et de la faire garder par des sentinelles.]
La cérémonie de la dédicace ou érection de la statue est trop singulière pour la passer sous silence' ; je ne crois pas que, dans ce genre, il ne se soit jamais rien fait de pareil chez les anciens Romains, même dans le temps de la plus grande adulation. Les princes et princesses de la maison royale et les principaux seigneurs y furent invités; on les plaça sur des balcons faits
i. La Place des Victoires, p. 62 et suivantes.
exprès sur la laçade de l'hôtel de la Feuillade, vis-à-vis de la statue. Les autres côtés de la place étoient garnis d'échafauds remplis de gens de toutes conditions, que la nouveauté du spectacle avoit attirés.
La marche fut ouverte par le régiment des gardes, le maréchal à la tête, ensuite les officiers et les archers de la maréchaussée, le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, précédé des archers de ville et suivi du prévôt des marchands^ et de tout le corps de ville. Tout ce cortège arrivant à la place, on découvrit la statue, et il défila trois fois autour d'elle, le maréchal et le duc de Gesvres la saluant de l'épée, les officiers des gardes de la pique, la maréchaussée de l'épée, et le corps de ville par de profondes inclinations. On entendit un grand bruit de timbales, trompettes, hautbois et tambours, et un concert de musique, puis trois décharges de mousqueterie et de boîtes et de grands cris de Vive le Roi! Le maréchal jeta quelques pièces d'argent au peuple, et par là la cérémonie fut finie. Au sortir de là, les princes et princesses allèrent à une grande collation qui avoit été préparée à l'hôtel de ville, et qui fut suivie d'un grand bal et d'un beau feu d'artifices qui termina la fête, [qui n'aura, je crois, de longtemps sa pareille].
Les contestations qui s'étoient élevées depuis plusieurs années entre les cours de Rome et de France dégénérèrent, pendant celle-ci, en une véritable querelle; mais, afin d'en donner plus d'intelligence, il faut reprendre les choses de plus haut.
L'insulte qu'avoit reçue à Rome le duc de Créquy,
1. Henri de Fourcy, d'abord conseiller, puis président au Parlement, fut élu prévôt des marchands en 1684; il ne mourut qu'en 1708, à quatre-vingt-deux. ans.
ambassadeur de France, en 1662, et la réparation authentique qui s'en étoit ensuivie sous le même pontificat d'Alexandre NlV, entretenoient entre les deux cours une aigreur qui se manifestoit au moindre démêlé.
[La cour de Rome est accoutumée d'entreprendre ce qu'elle croit pouvoir augmenter sa puissance, et la France à s'y opposer de toutes ses forces en ce qui la regarde, et à restreindre la puissance spirituelle du Pape aux termes des anciens canons, ce qui a toujours été un levain de discorde ; cai^ les ultramontains tentent sans cesse de faire recevoir pour dogme universel l'infaillibilité des papes, leur supériorité sur les conciles et leur prétention de disposer du temporel des rois, qu'ils n'ont que trop souvent excommuniés sous des prétextes très légers. La France, heureusement pour elle, s'est toujours maintenue en état de ne point souffrir de cette doctrine, dont on aperçoit facilement l'abus du premier coup d'œil, sans qu'il soit besoin de l'expliquer davantage; mais la cour de Rome ne laissoit pas de continuer ses tentatives de temps en temps, afin de l'insinuer à la faveur des conjonctures et des âmes scrupuleuses et timorées, gouvernées par les gens d'Église, naturellement dans ses intérêts, et c'est ce qui se venoit encore de pratiquer tout nouvellement à Rome au moyen d'un décret qui émana du Pape.] Le Roi, qui vouloit empêcher que cette doctrine ne s'introduisit dans son royaume, la fit réfuter en Sorbonne par des thèses qui y furent soutenues, et le Pape, qui en eut avis, les fit condamner dans une congrégation tenue exprès.