‹ Mémoires de Saint-Hilaire (volume 5)Chapitre 136 sur 175 · C'est l'île de Kilding près la baie de Kola · texte numérisé non relu

C'est l'île de Kilding près la baie de Kola

arrivés avec plusieurs vaisseaux de la flotte angloise qui s'étoient séparés pendant leur route. Comme ce fut à une éclaircie qu'on les découvrit, l'on chassa chacun de son côté; les brumes qui survinrent nous séparèrent tous.

Le 22^, à l'éclaircie, je fus joint du Griffon^ du Salisbury et du Jersey, et nous crûmes voir sous le vent à nous le Blackwell et le Protée. Sur le soir, je découvris le gros de la flotte, environ de quarante voiles escortées par trois vaisseaux de guerre de cinquante à soixante canons. Comme ils étoient au vent à nous, je voulus me déguiser : je mis pavillon hoUandois et fis route pour joindre le Blackwell et le Protée, afin d'attaquer cette flotte avec tout mon avantage, d'autant plus qu'il fait toujours jour dans cette saison sur ces parages; il n'y a que les brumes de fâcheux, et elles sont fréquentes. Les ennemis nous reconnurent, gardèrent le vent et firent la route pour entrer au mouillage de l'île de Kilduin. Deux heures après, il survint une brume fort épaisse, qui nous cacha tous, avec un vent de Nord frais, qui dura pendant deux jours.

Le 24", à l'éclaircie, nous avons joint le Protée et le Blackwell; le premier avoit quatre prises; le Blacksvell en avoit fait une fort riche, qu'il fut obligé de brûler, ne pouvant la sauver, et fait échouer une autre sur la côte. Une prise que j'avois faite le 21^, et ordonné d'aller mouiller à l'île de Kilduin, me dit que toute la flotte y étoit entrée, qu'il avoit été obligé de couper son câble pour se sauver. Les brumes nous reprirent et durèrent jusqu'au 27*. Nous entrâmes dans la rade de Kilduin, croyant y attaquer la flotte; nous n'y trouvâmes que quatre bâtiments marchands que nous prîmes. La brume avoit empêché le reste de la flotte d'v entrer; ils en profitèrent, ainsi que du vent qui leur devint favorable, et se sauvèrent le long de la terre, et nous n'avons pu prendre de cette flotte que quinze bâtiments, dont j'enrage. Un autre que moi seroit

content d'avoir pris quinze vaisseaux; mais je hais si fort cette nation que je voudrois les avoir tous détruits, à cause de leur arrogance.

Les Lapons nous dirent avoir vu passer le 20" du même mois une autre flotte, ce qui me fit penser que ce pourroit être celle d'Hollande, et prendre le parti, n'espérant plus rien sur les croisières, d'aller sur celles de Nord-cap, attendre les pêcheurs de baleine, qui viennent de Spitzberg.

Le commissaire a fait embarquer sur la Dryade les ballots et bonnes marchandises qui se sont trouvés dans ces prises... Nous avons fait feu de joie du corps des bâtiments et laissé les carcasses sur les côtes pour trophée, afin que les Laponois et les ennemis se souviennent que les armes du Roi sont à redouter jusques aux extrémités de la terre.

Les ennemis ont été fort surpris et effrayés de nous voir dans ces mers, où ils se croyoient en sûreté ; ils nous ont dit que leur flotte l'a échappé belle et qu'ils ont bien raison de craindre les armes du Roi, puisqu'on vient les attaquer si loin et interrompre leur commerce, qui est toute leur richesse.

Les Laponois, quoique peuples grossiers et ignorants, admirent la grandeur du Roi. Un officier que le gouverneur de Kola m'a envoyé pour me complimenter parloit de la France avec un respect et une admiration extraordinaires. Il plaisantoit les ennemis de l'arrogance avec laquelle ils les abusoient de leurs forces maritimes, en leur disant que les François n'étoient à craindre en nul endroit de la terre.

J'ai fait armer une espèce de dogre que nous avions pris à l'atterrage de Kilduin, chargé de sel; je l'ai détaché pour donner de mes nouvelles à M. de Roquefeuille et le faire venir aux ports de Soggendal ou d'Ekesond, près le

cap d'Erneus^, n'espérant pas de pouvoir l'aller joindre à Maesterland ou Gottembourg.

Je mis à la voile de la rade de Kilduin le 8® du mois d'août. Le 11®, par le travers de l'île de Varduyn-, nous avons trouvé la flotte hollandoise, composée d'environ trente-huit à quarante voiles, escortée de trois navires de guerre, nous l'avons attaquée.

Le Blackwell, le Protèe et moi, nous avons donné la chasse aux convois^; le Jersey, le Griffon, le Salisbury et la Dryade ont donné sur les marchands, qui se sont tous séparés, et, comme il ne restoit plus auprès des convois que seize navires de leur flotte, les convois forçoient de voile devant nous. .l'ai coupé entre la terre et eux douze navires marchands, qui ont été obligés, étant pressés, de mouiller à l'île de Varduvn, espérant de s'y sauver, et, comme les navires de guerre fuyoient toujours dans la vue de nous éloigner et de donner lieu à ces marchands de se pouvoir sauver, je n'ai pas donné dans ce panneau : il n'y avoit pas grande gloire à acquérir en les prenant, n'étant que de petites frégates, mais beaucoup de profit aux douze navires marchands. Je suis entré dans cette rade et m'en suis emparé. Les équipages s'en sont fuis h terre et ont emporté tout ce qu'ils ont pu. Tous les vaisseaux de l'escadre m'ont joint et amené cinq prises, et de cette flotte nous avons pris dix-sept grands bâtiments passablement riches. Le commissaire a fait mettre tous les ballots dans trois flûtes et chargé une quatrième de plusieurs sortes de marchandises, dont il vous rendra compte. Je dois dire h sa louange qu'il s'est donné beaucoup de soin et de peine. Si ces quatre bâtiments arrivent à bon port, ils vaudront leur prix.

1. Sogndal et Ekersund, villes de Norvège, non loin du cap Lindesnes, autrefois appelé cap Der Neus ou d'Erneus.

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