c'est-à-dire les officiers généraux
généraux furent de son avis. J'en avois fait l'ouverture, peut-être inconsidérément, par rapport à l'état des affaires, et, dans ce premier sens, ce prince soutenoit qu'il y alloit de l'honneur de la France et de la gloire de M. le duc de Bourgogne, que les ennemis avoîent autant perdu que nous et que nous avions encore près de quatre-vingts bataillons qui n'avoient point combattu ; joint à cela, que la retraite étoit longue et périlleuse et que je ne pourrois jamais sauver l'artillerie, dont les équipages étoient recrus, quelque envie que je pusse avoir d'en sortir à mon honneur. Les altercations sur cette affaire durèrent encore un peu de temps, et la conclusion fut qu'on combattroit le lendemain. Sur cela, j'eus un nouvel ordre d'aller poster l'artillerie, et je m'en acquittai.
Pendant ce temps-là, les ennemis firent encore plusieurs décharges sur notre infanterie, qui étoit avancée sur eux, laquelle s'en ennuya et se retira en arrière, sans en avoir reçu d'ordre, et notre cavalerie de la droite se trouva si ébranlée que, dès que la nuit fut close, elle se mit en colonne pour prendre le chemin de Gand. On en vint avertir M. de Vendôme, et on lui dit que, s'il vouloit demeurer davantage où il étoit, qu'il resteroit seul dans la plaine. M. le duc de Bourgogne étoit avec lui quand il reçut cet avis. Alors on prit tout de bon le parti de se retirer, et, comme je m'en retournois joindre la généralité, je trouvai une grande partie des troupes qui se retiroit et alloit enfiler le chemin de Gand, par où j'étois venu avec l'artillerie. Je rencontrai aussi celle que j 'avois postée sur la droite qui s'en revenoit, avec ordre de suivre le même chemin, et des officiers généraux que je ren-
contrai me dirent que M. le duc de Bourgogne et M. de Vendôme étoient déjà partis par un autre chemin avec toute la cavalerie de la droite.
J'envoyai déposter le reste de l'artillerie et me mis en marche avec icelle et les caissons d'artillerie. Je trouvai un major de brigade qui me dit qu'il avoit ordre de m'en amener une d'infanterie, pour m'aider à me retirer. Je lui montrai l'entrée du défilé où il devoit m'attendre; mais je n'y trouvai ni le major, ni la brigade, et il y eut tant de désordre [et de billebaudes à l'entrée de ce défilé] que, si les ennemis en avoient été avertis et s'y étoient présentés, la défaite auroit été complète. On s'y jetoit pêle-mêle, avec la plus grande confusion du monde. J'eus toutes les peines imaginables à y enfourner notre artillerie. Quand elle y fut toute entrée, il étoit petit jour; je m'en retournai dans la plaine avec trois ou quatre officiers, pour voir si les ennemis se disposoient à me tomber dessus, et je fus tout étonné d'y voir encore notre gauche de cavalerie en bataille et la tête tournée vers l'ennemi, qui étoit tranquille dans son camp. Je m'avançai pour parler à l'officier général qui la commandoit et lui remontrer le péril où il étoit, tout le reste de l'armée étant parti. Je ne pus m'adresser qu'à ses subalternes, parce qu'il s'étoit avancé sur sa droite, pour voir ce qu'étoit devenue l'armée. Ils me dirent tous qu'ils n'avoient eu aucun ordre de se retirer et qu'ils ne pouvoient se mouvoir sans l'ordre de leur supérieur, auquel ils alloient envoyer pour lui rendre compte de ce que je venois de leur rapporter. Je les laissai donc là et m'en revins à mon arrière-garde, que je ne quittai pas jusqu'à Gand. La précipitation et le désordre de la
retraite furent cause, à mon avis, que cette gauche de cavalerie, première et seconde ligne, fut oubliée dans la plaine, et y demeura constamment jusqu'à deux ou trois heures de jour, ou bien que celui qui étoit chargé de leur porter l'ordre de se retirer s'acquitta mal de sa commission.
Quoi qu'il en soit, c'est ce qui sauva l'artillerie, qui se retiroit par le chemin qu'elle avoit pris en venant, et qui étoit un peu derrière cette cavalerie; car les ennemis, la voyant encore en bataille loin du défilé, quoique tout le reste de la plaine se trouvât vide de troupes, furent quelque temps à se mouvoir et à se préparer pour la débusquer et suivre notre arrièregarde. Cela lui donna le temps d'avancer chemin, quoiqu'avec beaucoup de lenteur, à cause de la lassitude des équipages, et la queue de cette file se trouvoit déjà à quatre lieues du champ de bataille, lorsque notre cavalerie, dont je viens de parler, commença à se mouvoir pour se retirer et gagner le défilé à travers les bois, qui étoient encore gardés par mille grenadiers sous le marquis de Nangis.
Les ennemis, qui s'aperçurent de son mouvement, s'avancèrent au nombre d'environ quatre mille chevaux, avec des fantassins en croupe, pour tâcher d'en profiter, et atteignirent sur le bord du bois quelques escadrons qui n'avoient pu encore entrer dans le défilé, les chargèrent et le leur firent enfourner avec beaucoup de précipitation.
Nous y perdîmes quelques officiers, cavaliers et dragons, et je crois même quelques étendards, et le désordre seroit devenu plus considérable, sans les mille grenadiers du marquis de Nangis qui continrent
les ennemis au commencement du défilé, et nous donnèrent encore un peu de temps pour avancer chemin, ce qui s'exécuta heureusement, mais non sans beaucoup de peine. Les ennemis n'entrèrent qu'une lieue dans le défilé, jusqu'à un petit ruisseau, et s'en retournèrent à leur camp, sans pousser davantage; car M. de Vendôme, qui apprit ce qui se passoit, renvoya plusieurs régiments de dragons, pour favoriser cette retraite, qui furent assez inutiles; car ils me trouvèrent, avec mon arrière-garde, déjà arrivé à une lieue de Gand et hors de danger.
Toute l'armée traversa cette ville et alla camper le long du canal de Bruges, qu'elle eut devant elle jusque vers cette ville, dont le comte de la Motte s'étoit déjà emparé, aussi bien que du fort de Plasschendaele*, qui devint un poste fort nécessaire pour ouvrir, aux convois qui vinrent de Nieuport et de Dunkerque, le chemin de Bruges et de Gand. Toute notre armée travailla à faire des retranchements devant elle tout le long du canal et à y faire des batteries de canon pour en défendre les avenues et le passage aux ennemis, en cas qu'ils eussent le dessein de nous y venir attaquer. On prit aussi, l'épée à la main, le petit fort de Rot enhuis-, situé à la tête du canal qui va au Sas-de-Gand.
Le chevalier du Rozel^ pénétra aussi jusqu'en l'Ile de Cadzand, appartenant aux Hollandois, et fit raser les lignes et les redoutes qu'ils y avoient fait élever pour la défendre et imposa à ceux de cette île huit cent
1. Plasschendaele, dans la commune d'Adegem, est à une croisée de canaux entre Bruges et Nieuport.