Aujourd'hui chef-lieu de canton du département du Nord
146 JfÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. [1708
rer, et qu'on eut avis même qu'ils avoient retiré une partie de leurs gros canons des batteries, auxquels ils étoient sur le point de faire prendre le chemin de Menin ; car cela se contrediroit trop. Quoi qu'il en soit, il est certain que le séjour de trois ou quatre jours que nous fîmes à Mons-en-Pévèle ou Pont-à-Marque, sans passer cette petite rivière, pour nous approcher plus près d'eux, les tranquillisa beaucoup ; car ils les employèrent, ainsi que je l'ai déjà dit, à faire de si bons retranchements dans le terrain avantageux qu'ils avoient pris, qu'il nous fut impossible d'y mordre avec espérance de succès et sans une témérité évidente.
Pendant notre séjour à ce camp de Mons-en-Pévèle, il se tint chez Mgr le duc de Bourgogne des conseils entre lui, M. de Vendôme, le maréchal de Berwick et M. Ghamillart. Ces deux derniers (après que la situation des ennemis eut été bien reconnue) ne paroissoient pas incliner à attaquer les ennemis dans une situation aussi avantageuse. Mais, pour n'en démouvoir pas absolument M. de Vendôme, qui s'y opiniàtroit fort, quoique un peu tard, et qui espéroit que notre gros canon abattroit les retranchements des ennemis et lui feroit une entrée facile, il fut consenti qu'on lui donneroit la satisfaction de la tentative. C'est pourquoi il fut résolu que toute l'armée passeroit la Marque sur plusieurs colonnes et se mettroit en bataille de l'autre côté sur une hauteur qu'il y avoit, et se camperoit en présence des ennemis.
Les deux années se trouvent en 'présence et se canonnent. — Je fus reconnoitre en avant un terrain qui parut avantageux pour y placer la grosse artillerie et battre le village retranché d'Ennetières, où les
ennemis jetèrent beaucoup d'infanterie et où ils firent de si bons parapets que notre canon n'y put faire aucune ouverture, ainsi que M. de Vendôme se l'étoit proposé. Il arriva même que notre canonnade, qui dura trois ou quatre jours, sans faire beaucoup de mal aux ennemis, leur devint utile, en ce que, manquant de gros boulets pour leur siège, ils les ramassoicnt soigneusement et les y envoyoient ; ainsi ils servoient contre nous.
L'armée de France se retire et va passer V Escaut à Tournai). — Cette tentative n'ayant pas réussi, il fut résolu, dans un autre conseil qui se tint, que toute l'armée repasseroit la Marque pour aller repasser l'Escaut à Tournay et camper au delà, et que la grosse artillerie seroit renvoyée à Douay ; que l'on y mettroit quelques bataillons et quelques escadrons d'augmentation, et qu'on enverroit un corps de cavalerie dans l'Artois pour s'opposer aux ennemis, qui yavoient déjà fait des courses pour en tirer des vivres de contributions, ainsi que du Boulonnois; ce qui fut exécuté; et les ennemis nous laissèrent repasser la Marque sans aucune opposition.
Situation de l'armée de France au delà de l'Escaut. — Notre armée, ayant ainsi repassé l'Escaut à Tournay, s'étendit par quartiers le long d'icelui, depuis Condé jusqu'à Gand, et de Gand jusqu'à Bruges, où l'on envoya encore des troupes au comte de la Motte. On masqua Audenarde avec un corps de troupes, qui se campa sur la montagne près de cette ville, et s'y retrancha, et l'on ne songea plus qu'à tâcher d'empêcher les ennemis de recevoir, par la voie de Bruxelles, aucun secours de vivres et de munitions de guerre, dont ils
commençoient à manquer. Mais, s'ils leur furent interdits de ce côté-là par la position de notre armée et par l'attention qu'on eut d'empêcher qu'il ne leur en passât en détail, ils se frayèrent un autre chemin par Ostende, dont je parlerai en son lieu ; car il me faut à présent reprendre le fil de la narration du siège de Lille, dont je ne rapporterai que les principaux événements, pour éviter un détail assez connu et qui me mèneroit trop loin.
Continuation du détail du siège de Lille. — Quoique nos deux armées fussent encore en présence l'une de l'autre, le prince Eugène, ayant jugé, par notre retardement à l'attaque dont j'ai parlé, que nous n'attaquerions point ses lignes, puisque nous lui avions laissé tout le temps de les perfectionner, fit attaquer la contrescarpe de Lille, du côté de la porte de la Madeleine, la nuit du 6 au 7 de septembre. Il y perdit beaucoup de monde, et ses troupes ne purent se loger que sur deux angles saillants, après avoir été cinq ou six fois repoussées en deux nuits, avec une perte très considérable.
Le 11 , les assiégés firent une sortie très vigoureuse avec six ou sept cents hommes, et chassèrent les ennemis des angles du glacis de la contrescarpe, où ils s'étoient logés, comblèrent une partie de leurs travaux, leur enclouèrent du canon et leur firent quelques prisonniers.
La nuit du 17 au 18, le prince Eugène, qui avoit ses coudées franches par la retraite de notre armée, fit donner trois assauts aux traverses qui défendoient les angles saillants du chemin couvert, dont les assiégeants s'emparèrent; mais ce ne fut pas pour longtemps : car ils en furent dépostés la même nuit par les assiégés.
La nuit du 21 au 22 septembre, le prince Eugène fit donner en même temps un assaut général à la droite et à la gauche de ses attaques, par quatre mille grenadiers, soutenus de quelques bataillons : savoir à la corne du bastion de Saint-André, à la Tenaille et à la contrescarpe de la Basse-Deule, au chemin couvert vis-à-vis de la brèche du bastion et à la place d'armes entre la corne de ce bastion et la demi-lune ou ravelin, et, à l'attaque gauche de la rivière, à la contrescarpe depuis le ravelin jusqu'à la porte de la Madeleine, par cinq mille Anglois choisis, que le duc de Marlborough lui avoit envoyés; car les troupes allemandes, qui avoient beaucoup perdu aux précédents assauts, étoient fort rebutées du peu de fruit qu'elles en avoient tiré. Le prince Eugène, qui comptoit que les assiégés, qui avoient déjà perdu beaucoup de monde, ne pourroient se soutenir également dans un si grand front attaqué, et que ses troupes trouveroient quelque foible, en quelque endroit, se trouva à cette attaque, pour y donner tous les ordres nécessaires et animer ses troupes par sa présence. Cette attaque générale commença sur les six heures du soir et dura jusqu'à huit avec un feu terrible de part et d'autre; ils donnèrent jusqu'à quatre assauts, qui furent repoussés avec la même vigueur. La bravoure des assiégés ne se ralentit pas, et les assiégeants ne se purent rendre maîtres que d'une portion d'une tenaille à la droite, et d'une partie du chemin couvert à la gauche. Le prince Eugène fut même blessé d'un coup de feu au-dessus de l'œil gauche. Les assiégeants perdirent tant de monde qu'un tambour vint le lendemain demander au maréchal de Boufflers une suspension d'armes de vingtquatre heures, pour retirer les morts; mais il n'eut
garde de l'accorder, de crainte que quelques ingénieurs ne se glissassent et ne s'avançassent trop près de la place pour en reconnoître mieux les ouvrages. Le maréchal répondit fièrement au tambour que, quand il y en auroit davantage, il auroit soin lui-même de les faire enterrer, et tint parole dès la même nuit, par une sortie qu'il fit faire, où les assiégés regagnèrent les postes que les assiégeants leur avoient pris, et comblèrent quelques toises de leurs tranchées, où l'on jeta les corps morts qui se trouvèrent à portée de recevoir cette espèce de sépulture.
Les mauvais succès du siège, joints à la difficulté que les ennemis avoient d'avoir des munitions de guerre et victuailles à suffisance, fit redoubler de soins pour empêcher qu'il ne leur en passât, et il arriva encore que les deux ingénieurs principaux des ennemis, qui conduisoient les travaux du siège, ne s'accordèrent pas ; car un d'iceux prématurément avoit fait faire les attaques dont j'ai parlé, qui avoient coûté tant de monde aux assiégants et qui les avoient rebutés. Cette expérience funeste fut cause que l'avis de son collègue prévalut ensuite, et qu'il fut résolu d'aller aux approches à la sape; ce qui est une voie lente, et qui faisoit dégénérer le siège en plus de longueur, nonobstant le grand feu des ennemis, qui épuisoit journellement leurs munitions sans trop avoir le moyen d'en recouvrer, [dans la situation où étoit notre armée, dont je ferai la description en détail,] après que j'aurai rapporté les nouvelles qu'on eut du maréchal de Bouffiers par la voie de Dubois, capitaine de grenadiers, qu'on lui dépêcha de l'armée pour être informé précisément de la situation présente de Lille, et combien il pouvoit encore tenir de temps à peu près.
1708] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIIIE. ib\
Cet officier, très zélé pour le bien de l'État, et qui ne manquoit point d'adresse, se chargea de cette commission. S'étant avancé sur la Deule, chargé des lettres des ducs de Bourgogne et de Vendôme, qu'il enveloppa dans la toile cirée, il s'y déshabilla, se jeta dans la Deule et nagea entre deux eaux jusques dans Lille et y entra. Il s'en revint de même et rapporta des lettres du maréchal qui portoient en substance qu'il avoit pris toutes les mesures nécessaires pour faire durer le siège, qu'il avoit fait faire de bons retranchements bien palissades derrière les branches, avec des traverses pour les défendre, et fait faire aussi un troisième fossé entre l'esplanade et la citadelle, qu'il avoit fait munir de munitions de guerre et de tout ce qui est nécessaire pour une longue défense; à quoi il ajoutoit que beaucoup de jeunes gens et d'apprentis s'étoient volontairement enrôlés et qu'ainsi celles de ses troupes qui avoient souffert davantage étoient recrutées ; mais qu'il appréhendoit de manquer de poudre à la longue . Sur cette dernière nouvelle, on songea sérieusement à lui en faire passer. Le chevalier de Luxembourg, depuis appelé le prince de Tingry * , fut chargé de cette commission. Il s'en alla secrètement à Douay, où il assembla un détachement d'environ deux mille chevaux et de bons guides. On ferma les portes de la ville, et on donna à chaque cavalier, à porter en croupe, un sac où il y avoit cinquante à soixante livres de poudre. Un accident survint en chemin, qui auroit pu faire échouer l'entreprise, s'il avoit été poussé plus loin; car, au sortir de Douay, en passant au Pont-à-Raches^,