Blaugies, commune belge, au sud de Saint-Ghislain
2. Malplaquet est un hameau de la commune de Taisnièressur-Hon, au nord de Bavay.
l'on se contenta de se canonner de part et d'autre jusqu'au soir. Nous tirâmes de quarante pièces de canon, et les ennemis d'environ quatorze ou quinze ; le reste de leur artillerie, dont ils avoient cent soixante pièces, n'étoit pas arrivé. Nous n'en avions que quatre-vingts en toute l'armée. Comme les troupes étoient fort en vue, nous perdîmes quelque monde, et nous leur en tuâmes aussi.
La nuit suivante, je fis couvrir notre canon, et, le jour venu, on fit retirer les troupes un peu en arrière, et nous tirâmes foiblement pendant la journée, afin de leur épargner le feu de l'ennemi.
Description du terrain du champ de bataille. — Notre infanterie de la droite se retrancha assez bien devant lui dans quelques vergers et occupa son terrain en retour, couvrant son flanc d'un bon retranchement, qui avoit devant lui une petite plaine. Je fis établir en cet endroit une batterie de dix pièces, qui étoit encore soutenue d'une autre de dix pièces sur un monticule en dedans qui découvroit beaucoup. J'y en fis loger encore vingt pièces; j'établis dans notre centre vingt autres pièces, qui battoient dans une petite plaine sur l'ennemi ; et dans le revers gauche, j'y fis mettre dix autres pièces pour battre le revers, auquel j'en joignis encore dix autres le jour du combat. A la droite et à la gauche de cette petite plaine, il y avoit de grands bois qui se prolongeoient sur l'ennemi qui occupoit celui de la gauche de ladite plaine, à son égard. Nous occupâmes celui de la droite, qui s'appelle le bois de Sart, qui étoit vis-à-vis notre gauche d'infanterie et un peu trop loin devant elle, à ce qu'il sembloit, pour être soutenue à propos. On y logea cinq pièces de canon
170'.)| MÉMOIRES DR SAINT-HILAIRE. i87
des plus prochaines devant la brigade du Roi, qu'on fît entrer dans le bois avec une autre d'infanterie, et ces deux brigades se retranchèrent à la tête du bois, lequel ne le fut pas en arrière par son flanc, et il sembla que ce fut une faute. Dans la petite plaine qui faisoit notre centre, notre infanterie se retrancha pareillement, soutenue par plusieurs lignes de cavalerie et notamment de la maison du Roi et de la gendarmerie, qui se trouvèrent au centre; car on mit à sa droite notre réserve, avec quelques autres escadrons en bataille, dans une petite plaine, faisant en retour une espèce de cercle rentrant jusques à l'Honneau, selon la figure du bois^
Cette ligne avoit aussi un petit ruisseau devant elle et le bois de Gensart. Notre gauche de cavalerie s'étendoit dans une plaine, ayant devant elle le bois de Blaugies et le bois de Sart, [à la pointe duquel étoit la brigade du Roi, et une autre brigade comme je l'ai dit ci-dessus.]
Bataille de 3Ialplaquet' . — On étoit dans cette situation, lorsque, le 1 1 , sur les sept heures et demie du matin, les ennemis commencèrent à battre de vingt
1. Saint-Simon a décrit plus sommairement le terrain du combat [Mémoires, t. XVIII, p. 175) : « La droite et la gauche appuyées sur deux bois, des haies et des bois assez étendus devant le centre, qui y laissoient deux plaines par leurs coupures. »
2. Le lieutenant Sautai a fait paraître en 1904 une étude très documentée sur la Bataille de Malplaquet, et M. de Boislisle a donné une bibliographie très complète du sujet aux Additions et Corrections du tome XVIII des Mémoires de Saint-Simon, p. 511-514. Le chevalier de Quincy, témoin oculaire comme Saint-Hilaire, a fait de la bataille un récit assez pittoresque [Mémoires, t. II, p. 351-384). La relation de Saint- Hilaire, comme on va le voir, est particulièrement soignée.
pièces de canon les deux brigades du bois de Sart et les attaquèrent vivement. Il y eut là un grand combat d'infanterie, qui dura près d'une heure, et la tète de la colonne de l'infanterie ennemie, qui étoit devant la plaine qui aboutissoit à notre centre, entra par le flanjc du bois de Sart, qui ne se trouva point retranché. Elle fut soutenue par deux autres brigades, qui entrèrent dans le bois, d'où les ennemis nous firent sortir, après une autre heure de combat.
Dans ce temps-là, ils attaquèrent notre infanterie de la droite dans son retranchement, percèrent sur un revers et vinrent jusques à nos batteries qui étoient sur le monticule, dont ils furent bientôt rechassés. Ils ne purent pénétrer les autres retranchements et principalement celui de la brigade de Piémont, où nous avions une batterie; et, comme ils s'y opiniàtrèrent davantage, on leur tua là beaucoup de monde. On ne peut trop louer la bravoure du régiment de Piémont, qui les rechassa après leur avoir fait perdre bien du monde et leur prit encore deux ou trois drapeaux.
Après cela, la droite fut en repos pendant environ deux heures, les ennemis se contentant de faire toujours un grand feu de tout leur canon et de quelques obus. Le nôtre leur parut plus vif, quoique nous en eussions beaucoup moins.
Les ennemis, qui se trouvèrent maîtres du bois de Sart, se prolongèrent à travers dans celui de Blaugies. Cela fit marcher de ce côté-là, non seulement le résidu de la brigade du Roi, mais les autres qui a voient combattu dans le bois de Sart; mais d'autres de leurs bataillons s'étendirent en bataille entre ce bois et celui de leur gauche, dans une petite plaine, avec du canon
à leur tête, et s'avancèrent ainsi droit au centre de nos retranchements, où il n'y avoit plus qu'un bataillon des gardes de Cologne ^ . Je passai par là dans ce même temps, venant de la droite, et vis fort bien ce qui en pouvoit arriver. Je poursuivis mon chemin pour m'en retourner à la gauche retrouver M. le maréchal de Villars, que j'avois quitté pour aller à la droite donner quelques ordres, et j'arrivai dans le temps (ju'il faisoit charger par son infanterie, qui étoit sur quatre lignes, celle des ennemis, qui étoit en bataille sur le bord du bois et partie dans le dedans ; ils plièrent un peu. Dans ce temps-là, je joignis le maréchal et lui rapportai ce que j'avois vu du dégarnissement de notre centre et du danger qu'il en pouvoit arriver. Il me répondit qu'il falloit y faire venir de l'infanterie de la droite pour l'y mettre. Dans ce moment-là, les ennemis firent une décharge sur nous de cinquante ou soixante coups de fusil, dont le maréchal fut blessé dangereusement au genou, et on l'emporta.
J'envoyai vite chercher quinze pièces de canon pour battre l'infanterie ennemie en cet endroit; mais, avant qu'il fût arrivé, elle fit de si rudes charges à notre gauche que la nôtre plia et abandonna son terrain, et je ne vis plus que la brigade des Irlandois faire ferme devant l'ennemi avec quelques régiments de dragons pied à terre. Nous ralliâmes pourtant les bataillons et les remîmes devant les ennemis, et notre canon arriva qui fit grand feu sur eux et les contint.
Dans ce temps-là, leur infanterie qui marchoit à
1. Régiment appartenant à l'électeur de Cologne, Joseph- Clément de Bavière.
notre centre y arriva soutenue par du canon et quantité d'escadrons, et n'eut pas de peine à se rendre maître du retranchement, dégarni qu'il étoit d'infanterie. Il fut bientôt occupé, et leur cavalerie, qui y pénétra, fut chargée par la nôtre avec des avantages alternatifs.
J'omettois de dire que, pendant que la droite de l'infanterie ennemie avoit fait perdre du terrain à nos lignes qui lui étoient opposées, dix de leurs escadrons percèrent dans le bois de Blaugies par une trouée et vinrent assez imprudemment dans la plaine, où ils se mirent en bataille. Le chevalier du RozeP, à la tête des carabiniers, les chargea si vivement et les défit si bien qu'il ne parut plus du depuis de leur cavalerie de ce côté-là.
Le combat dura depuis les sept à huit heures du matin jusques vers les trois heures après midi. On combattit de part et d'autre avec tout l'acharnement imaginable, et les ennemis ne nous obligèrent à nous retirer que parce qu'ils n'avoient trouvé aucune infanterie dans notre centre et que, par ce moyen, ils prirent notre droite en flanc et la séparèrent de notre gauche. Malgré de si grands avantages, nous combattions, je le puis dire, comme des lions attaqués par d'autres lions, pour me servir de cette expression, jusqu'à ce que le maréchal de Boufflers jugea (ju'il étoit temps, par les raisons susdites, de faire retraite, et, quoique notre gauche se trouvât séparée, comme je viens de le dire, elle ne laissa pas de demeurer encore environ deux heures en bataille devant l'ennemi qui