‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 118 sur 187 · Entre Lichtenau et Kehl · texte numérisé non relu

Entre Lichtenau et Kehl

venoient, car les mesures étoient bien prises, que par rapport aux vilains chemins.

Pendant ce séjour, M. de Turenne, qui n'avoit pu joindre les ennemis, par l'obstacle du bois et de la rivière qui les couvroient, s'appliquoit sans relâche à surmonter cet obstacle. Il fit percer obliquement un grand chemin devant sa droite, au travers du bois, qui duroit une lieue, et il parvint, par cette route, sur le bord de la rivière qui passe à Renchen, à une lieue et demie du camp des ennemis. Il fît faire des ponts sur cette rivière et de bonnes redoutes pour les garder; et, au delà, on prolongea le chemin dans le bois jusques au terrain découvert, qui se trouvoit borné, du côté des ennemis, par la continuité des bois qui sailloient en retour et alloient tomber à un marais ' .

Quand cet ouvrage fut à peu près dans la perfection, M. de Turenne fit retrancher la tête de son camp, depuis la gauche, appuyée au bras du Rhin, jusques à l'entrée du chemin qui avoit été percé au travers du bois, du côté de sa droite. Il manda au chevalier du Plessis^, maréchal de camp, qu'il avoit laissé au pont d'Altenheim avec six bataillons et deux régiments de cavalerie pour l'escorte des convois, de le venir joindre, et, lorsqu'il fut arrivé à deux petites lieues

1. Tous ces détails et ceux qui vont suivre sont particuliers à notre auteur, témoin oculaire de ce qu'il raconte ; aucun historien ne parle de ces bois, ni du chemin percé au travers; aucune des lettres conservées au Dépôt de la guerre n'en fait même mention.

2. César-Auguste de Choiseul, chevalier puis comte du Plessis-Praslin, maréchal de camp en 1669, lieutenant général en 1677, duc de Choiseul en 1684.

de son camp, il lui envoya ordre de traverser le bois par un chemin qu'il trouveroit à cette hauteur, et de s'aller camper au delà du village, où il seroit couvert d'un défilé et d'un ruisseau.

Jusque-là, M. de Montecuculli crut que ce camp, avec le chemin que M. de Turenne avoit fait ouvrir dans le bois pour y communiquer, n'étoit ainsi disposé qu'à dessein de se pourvoir de fourrages, [dont il sa voit qu'il avoit faute, et que les retranchements qu'il avoit fait faire à la tête de son camp étoient seulement une précaution prise pour le mieux assurer quand l'armée seroit au fourrage] . Il se prépara donc à soutenir cette petite guerre, et, pour débuter, il entreprit d'enlever le camp du chevalier du Plessis : il en donna la commission au nouveau duc de Lorraine ^ servant alors sous ses ordres, et qui devoit attaquer ce camp en tête, pendant que M. de Gaprara, qui eut ordre de partir d'Offenbourg, où il étoit resté avec un corps de cavalerie, le chargeoit par le derrière. M. de Turenne, toujours bien averti de ce qui se tramoit chez l'ennemi, se trouva au camp du chevalier du Plessis, avec la meilleure partie de l'armée, six heures avant qu'il fût attaqué. Il étoit minuit passé quand M. de Lorraine fit charger les gardes du camp-. Il trouva plus de résistance qu'il n'avoit pensé.

1. Charles-Léopold-Xicolas (1643-1690), qui prit le nom de Charles V. Il s'était distingué en Hongrie et avait combattu à SenefTe, où il commandait la cavalerie impériale. Il passa toute sa vie hors de ses Etats, dont Louis XI\' conserva la possession jusqu'en 1698.

2. C'est le chevalier de Boufflers qui, envoyé en reconnaissance avec des dragons, se heurta au corps du duc de Lor-

L'armée françoise, qui étoit sous les armes prête à marcher, s'avança où l'on entendoit le feu. Il y eut là quelques charges, en l'une desquelles M. de Vaubrun, lieutenant général, fut blessé au pied. Le jour qui survint termina le combat; car le duc de Lorraine, convaincu que la partie n'étoit pas égale, se retira au plus vite par un bois. M. de Gaprara, qui s'étoit aperçu le premier que presque toute l'armée françoise étoit là, et qui peut-être en avoit été averti, partit à toute bride et regagna Offenbourg.

M. de Turenne, ayant à passer le même bois par où M. de Lorraine venoit de se retirer, songea à ne s'y point engager sans avoir pris toutes ses précautions. Il pouvoit trouver à une lieue au delà, au débouché, toute l'armée ennemie, qui, avertie de sa marche, se seroit avancée pour soutenir M. de Lorraine. Il avoit même laissé le comte de Lorge dans son camp retranché, avec le reste de l'armée et du canon \ pour tenir ce poste en cas qu'il fût contraint de s'y retirer [par la situation avantageuse où il pourroit trouver l'armée ennemie], ou plus probablement pour lui barrer toujours le chemin du pont de Strasbourg. Enfin, après avoir réfléchi un moment, il s'enfonça dans le bois, à la tête de l'armée, dans l'ordre de marche que je vais décrire à cause de sa singularité : les gardes de l'armée, un régiment de dragons, deux escadrons

raine [Histoire de Louvois, p. 158; lettre de M. de Vaubrun du 7 juillet, dans le volume 459 du Dépôt de la guerre, n° 151).

1. L'artillerie de l'armée ne se composait que de trente pièces de petit canon de différents calibres (vol. Guerre 458, n» 289).

de cavalerie, deux pièces de canon et des munitions, deux bataillons, deux escadrons de cavalerie, deux pièces de canon et des munitions, deux bataillons; ensuite, tout le reste de l'armée, dans l'ordre de marche ordinaire. Ce même ordre fut observé dans les marches qui suivirent jusqu'à la mort de M. de Turenne.

Après le passage du bois, on entra dans un terrain découvert, et l'armée se mit en bataille, quoic[u'on ne vît paroître aucunes troupes ennemies. On demeura toute la nuit dans cette situation et le lendemain*, la droite étant près de grands bois [et ayant derrière elle le débouché du chemin que M. de Turenne avoit ci-devant fait percer dans le bois], au moyen duquel on communiquoit facilement avec les troupes qui étoient restées au camp retranché de Buschen, sous les ordres du comte de Lorge. La gauche étoit appuyée aux bois qu'on avoit passés pour venir occuper ce terrain; celui que l'armée avoit devant elle étoit découvert, avec le village de Gammelshausen^ à une demi -lieue en avant. M. de Turenne ordonna qu'on mit un poste d'infanterie dans l'église de ce village; le major général oublia cet ordre, et les ennemis y postèrent le lendemain matin deux cents hommes de pied, escortés de mille à douze cents chevaux. On voit par là que les moindres omissions à la guerre sont de grande conséquence.

M. de Turenne, ayant appris que les ennemis occupoient Gammelshausen , envoya des détachements

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