‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 121 sur 187 · Gazette, p. 578-580; Histoire militaire, p · texte numérisé non relu

Gazette, p. 578-580; Histoire militaire, p

canon; car, dans peu, cette affaire-ci pourra devenir très sérieuse. » J'allai m'acquitter de ma commission le mieux qu'il me fut possible; et, quand mon père fut arrivé, je le conduisis aux endroits que j'avois reconnus, et on y posta le canon.

Cependant, à mesure que les troupes françoises arri voient, elles se mettoient en bataille. La droite fut postée sur le haut d'un coteau et appuyée à un petit bois taillis tombant au ravin qui séparoit les deux armées, et laissant derrière lui un espace découvert d'environ deux portées de mousquet, qui dérivoit des montagnes en escarpement, de manière qu'on pouvoit bien y faire couler quelques troupes, mais des corps entiers n'auroient pu y marcher qu'avec beaucoup de difficulté, à cause du talus et de l'inégalité du terrain. Le côté intérieur de ce petit bois étoit bordé par un chemin de charroi, qui tomboit en pente au ravin, sur le bord extérieur duquel il y a voit quelques maisons et une tuilerie; en longeant de gauche, le coteau continuoit en baissant et alloit périr sur le bord du marais de Saasbach. La cavalerie fut mise en bataille sur ce coteau, et l'infanterie fut postée devant elle, dans un fond, à la gauche de Saasbach, dont elle étoit couverte par une autre hauteur qui régnoit tout le long du front de bandière jusques à la droite appuyée au petit bois, ayant plus de largeur dans le centre et périssant au ravin. Le canon fut posté sur cette hauteur, de laquelle il voyoit parfaitement les lignes des ennemis.

Ils commençoient à tirer avec deux petites pièces de campagne, lorsque je proposai à mon père de leur imposer silence par une décharge de tout notre canon.

Il y consentit, et on s'y préparoit lorsque le comte de Roye, maréchal de camp, aperçut ce mouvement et vint prier mon père de le faire cesser, parce que notre cavalerie étoit fort en vue et que le feu ne manqueroit pas d'attirer sur elle tout celui de l'ennemi. Mon père, qui ne pouvoit deviner le malheur qui en devoit arriver, sur cet avis empêcha de tirer, et nous demeurâmes à rien faire, sinon que nous observâmes les mouvements des ennemis, qui nous parurent confus et embarrassés. On voyoit même, un peu loin derrière eux, une colonne de bagages et quelques troupes qui enfiloient un chemin à travers les montagnes pour gagner le Wurtemberg : ce qui donnoit à juger probablement qu'ils songeoient plutôt à se retirer qu'à combattre.

Après avoir bayé un espace de temps, je voulus profiter du loisir qui nous restoit en me rendant près de M. de Turenne, pour m'instruire par les ordres que je lui verrois donner et les mouvements qu'il feroit faire dans une conjoncture si importante. Je le trouvai contre Saasbach, à la tête de son infanterie, assis au pied d'un arbre, sur lequel il avoit fait monter un \deux soldat, pour mieux découvrir ce que les ennemis faisoient de ce côté-là.

Dès que M. de Turenne me vit, il me demanda d'où je venois, et s'il n'y avoit rien de nouveau. Je lui répondis que je venois de la droite, et que l'on voyoit venir vers icelle une colonne d'infanterie des ennemis, avec quelques escadrons sur son flanc; que, à en juger par la manière dont elle avoit la tête tournée, il y avoit beaucoup d'apparence que son dessein étoit de venir occuper le bord du ravin devant la droite,

une tuilerie, et quelques maisons et vergers qui étoient en cet endroit. Sur ma réponse, il m'ordonna de m'en retourner et d'avertir le comte de Roye, et les autres officiers généraux que je trouverois, du lieu où je Tavois laissé; qu'il y attendroit le reste de la seconde ligne, et que son neveu de Lorge arrivât avec ses troupes; que cependant ils l'avertissent, chacun à leur égard, de tout ce qui se passeroit.

Je m'acquittai de cet ordre, et je trouvai que le comte de Roye, qui avoit remarqué la marche de la colonne dont j'ai parlé et avoit fait le même jugement que moi, en avoit fait donner avis à M. de Turenne par feu mon frère, qui lui servoit d'aide de camp^. Il ne fut pas plutôt de retour, que le comte de Roye renvoya M. le duc d'Elbeuf^ à M. de Turenne, pour le supplier de lui donner de l'infanterie afin qu'il pût se saisir du ravin et de la tuilerie avant que les ennemis y pussent arriver. Il' ajoutoit qu'il croyoit même la présence de M. de Turenne nécessaire de ce côté-là, afin que, ayant considéré cette marche, il donnât les ordres qu'il jugeroit à propos.

M. de Turenne lui envoya les deux bataillons de la Vieille-Marine pour les poster à la tuilerie, et, comme si ce grand honame avoit eu un pressentiment de la perte irréparable que la France et l'armée dévoient faire, il lui manda qu'il resteroit où il étoit, à moins qu'il ne survînt quelque événement plus considérable.

1. Les généalogies des Mormès qui se trouvent au Cabinet des titres ne parlent pas de ce frère cadet de notre auteur; nous le verrons mourir en 1677 au siège de Lichtenberg.

2. Charles de Lorraine (1620-1692); il servait comme volontaire.

Mort de M. de Turenne, le 27 juillet i675. — Le comte de Roye, non content de cela, lui renvoya pour la troisième fois le comte d'Hamilton, brigadier \ qui lui représenta de sa part la nécessité qu'il y avoit qu'il se donnât la peine de venir à la droite donner ses ordres. Alors M. de Turenne demanda son cheval et gagna au petit galop la droite, le long d'un fond, par lequel on le mena afin qu'il fût à couvert de ces deux petites pièces de canon qui tiroient sans cesse. En chemin faisant, il aperçut mon père sur la hauteur, et, comme il l'honoroit de sa confiance, il poussa à sa rencontre et s'arrêta, l'ayant joint, pour lui demander ce que c'étoit que cette colonne pour laquelle on le faisoit venir. Mon père la lui montroit, quand malheureusement les [bataillons de la Marine se trouvèrent à cette hauteur, mais plus avant : les] deux petites pièces tirèrent dessus; un des coups échappa et, passant premièrement sur la croupe de mon cheval, emporta le bras gauche de mon père^, le haut du col du cheval de mon frère et frappa M. de Turenne au côté gauche. Il fit encore une vingtaine de pas sur son cheval et tomba mort. Ainsi finit ce grand homme, qui n'aura peut-être jamais son pareil, et je puis assurer que toutes les particularités que je viens de rapporter sont justes et véritables ; tous ceux qui en ont écrit ne les ont pu savoir comme moi ^ .

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