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MM. de Lorge et de Vaubrun

2. Il y eut contestation entre les deux lieutenants généraux pour savoir qui commanderait. M. de Lorge était le plus ancien, et il était aussi de jour : les autres officiers décidèrent en sa faveur, « heureusement pour l'armée, » disent les Mémoires du comte de R[oc/iefort], p. 393. L'ancienneté de M. de Vaubrun ne remontait qu'au 13 février 1674, tandis que celle de M. de Lorge datait du 15 avril 1672.

3. M. de Vaubrun dira, dans sa lettre du 30 juillet (ci-après, Appendice), que ce fut le chirurgien d'un régiment de dragons qui, ayant vu l'événement, alla aussitôt en porter la nouvelle aux ennemis.

ennemie, on n'entendit que cris de joie parmi eux et que concerts de trompettes et timbales, qui faisoient le panégyrique du défunt. On s'attendoit alors que cette armée viendroit brusquement attaquer la nôtre; mais M. de Montecuculli, qui ne vouloit rien commettre au hasard, attendoit l'occasion d'un coup sûr pendant la retraite qu'il jugeoit que nous serions obligés de faire bientôt devant lui. Ainsi tout le reste du jour se passa à se canonner de part et d'autre. Sur le soir, notre infanterie fît des retranchements devant elle, aux avenues de Saasbach et de la tuilerie, et l'on dressa des batteries de canon devant tout le front de bandière. Nos généraux, dont l'ardeur se trouva un peu ralentie, tinrent, sur le soir, un conseil de guerre, dans lequel ils convinrent de ne point attaquer l'ennemi, mais de demeurer ferme dans le poste qu'on occupoit, jusqu'à ce que le courrier qu'on avoit dépêché à la cour fût de retour et eût apporté des ordres ^ . Le lendemain et le jour suivant, on continua à se canonner ; mais nos généraux ne purent attendre plus longtemps le retour du courrier, car notre armée manquoit de vivres, et ils ne pouvoient arriver à temps, parce qu'ils venoient de trop loin, joint à cela que les fourrages, qui ne se pouvoient faire que près du camp, à cause de la situation où l'on se trouvoit, étoient rares et difficiles, à cause que les housards couloient au delà du petit bois de la droite, le long du talus des montagnes, et venoient prendre impunément dans les derrières ceux qui alloient grappiller quelques four-

1. Chacun des lieutenants généraux avait envoyé un aide de camp au ministre.

rages. Ces considérations, et celle de la grande fatigue qu'on supportoit depuis longtemps, obligèrent d'anticiper la retraite, et l'on y trouva moins de danger qu'à exposer l'armée à périr de faim et de disette^.

L'ordre en fut donné pour l'entrée de la nuit, et l'infanterie, ayant laissé des mèches allumées sur le parapet des retranchements, se mit en marche, étant favorisée dès le commencement par un grand orage qui survint. Des torrents d'eau tombèrent des montagnes voisines dans le ravin qui séparoit les deux camps, et le rendirent impraticable pendant plus de quatre heures : l'armée eut le temps de faire son chemin et d'enfiler un grand bois, qu'elle eut même traversé au point du jour, malgré le désordre et la confusion où l'orage et la marche de nuit l'avoient mise, et principalement l'infanterie. Le retour du jour et une petite halte qu'on fit dans une campagne au delà du bois raccommodèrent tout, et, le chaos étant débrouillé, l'armée se reforma et reprit sa marche pour gagner le camp de Buschen par le chemin que M. de Turenne avoit fait percer au travers du bois. L'arrière-garde étoit à la hauteur des redoutes qu'on avoit faites sur le ruisseau, quand elle vit paroître un corps de cavalerie et de dragons ennemis qui venoient tomber sur elle. Aussitôt l'infanterie borda le bois, pendant que quelques escadrons se mirent dans le travers du chemin, pour tenir ferme tandis que les troupes qui étoient derrière eux achèveroient de passer le ruisseau. Les ennemis vinrent les charger; mais,

1. On tint un conseil de guerre, où la retraite fut décidée [Histoire militaire, p. 447; Gazette, p. 617).

comme ils n'étoient pas soutenus par leur armée, qui étoit éloignée, et que l'infanterie qui bordoit le bois faisoit un grand feu sur eux, leur charge fut légère et peu avantageuse. Ils perdirent du monde, et on leur prit quelques officiers. Ce désavantage rabattit leur ardeur, et l'arrière-garde passa le ruisseau à la faveur des redoutes, et de là entra dans le camp, où toute l'armée espéroit prendre quelque repos, au moins le reste du jour et la nuit suivante. Mais il en arriva tout autrement; car on eut aussitôt avis que l'armée ennemie marchoit, par l'autre côté du bois, droit à Willstedt, sur la Kinzig, où nous n'avions que deux cents hommes. Par là on fut certain que le dessein de M. de Montecuculli étoit de se placer entre notre armée et notre pont d'Altenheim, pour nous couper nos vivres et notre retraite, et nous mettre dans la nécessité de périr sans combattre.

Cette désagréable nouvelle troubla le repos qu'on commençoit à prendre avec tant de besoin. Les généraux, par le conseil de M. Jacquier, général des vivres*, envoyèrent vite à Willstedt une brigade de cavalerie et de dragons, qu'ils firent suivre par une d'infanterie, pour aller occuper le poste de Willstedt, jusqu'à ce que l'armée, qui se mit sur-le-champ en marche, y pût arriver. Il est certain que M. Jacquier

1. François Jacquier, d'abord commissaire des guerres en 1649, eut, à partir de 1650, le titre de commissaire général des vivres, qu'il conserva jusqu'à sa mort, avril 1684. Colbert l'employa aussi pour les approvisionnements de la marine. C'était « un homme connu de tout le monde et qui s'étoil acquis l'estime et l'affection de M. de Turenne » {Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t, VI, p. 328).

rendit un service signalé; car autrement toute l'armée étoit perdue. L'avant-garde des ennemis étoit déjà arrivée devant Willstedt et sommoit de se rendre le sieur de Saint-Martin, qui commandoit les deux cents hommes de ce méchant poste. Il ne pouvoit y tenir deux heures sans y être forcé, quand M. de Bulonde, brigadier de cavalerie^, y arriva avec sa brigade. Ce secours changea les affaires, et, l'infanterie venant peu de temps après, il n'y eut plus à craindre pour Willstedt, que les ennemis commencèrent à battre à coups de canon.

Il y a bien de l'apparence que M. de Montecuculli comptoit sur un coup sûr ; car, sans s'arrêter à Willstedt, il auroit été passer la Kinzig à Offenbourg, dont il étoit le maître, et, coulant après à couvert du bois dont j'ai parlé ci-devant, il seroit venu à l'abbaye de Schutter, où il auroit traversé la petite rivière de Schutter, qu'il auroit mise devant lui, faisant tête à notre armée, et auroit eu derrière lui notre pont sur le Rhin, dont il se seroit rendu maître sans combat, aussi bien que de nos vivres.

Quoi qu'il en soit, il s'amusa à Willstedt, et bien nous en prit; car notre armée eut le temps d'y arriver et de lui faire tête. Elle repassa la Kinzig entre cette petite ville et le fort de Kehl. Tournant ensuite à gauche, elle vint se mettre en bataille, sa droite sur le

1. Vivien Labbé de Bulonde avait un régiment de cavalerie depuis 1667 et venait d'être fait brigadier; il devint maréchal de camp en i681 et lieutenant général en 1688. En 1691, il fut envoyé en prison à Pignerol pendant quelques mois, pour avoir levé précipitamment et sans motif sérieux le siège de Coni, en abandonnant l'artillerie et les blessés. Un auteur moderne a voulu voir en lui le célèbre Masque de fer.

bord de la prairie de Willstedt, ayant la rivière devant elle; l'aile gauche, que le duc de Lesdiguières, maréchal de camp^ commandoit, resta néanmoins de l'autre côté de la Kinzig plus de six heures, séparée des ennemis seulement par un bois, où elle fut fort en danger, et cela par l'ordre de M. de Vaubrun, qui vouloit suivre encore les errements de M. de Turenne et ôter le pont de Strasbourg aux ennemis, sans considérer qu'il n'en devoit plus être question, et que, depuis ce temps-là, les affaires avoient bien changé de face^.

Le duc de Lesdiguières s'impatientoit fort de la situation où il étoit. Il envoyoit aides de camp sur aides de camp solliciter M. de Lorge de lui faire repasser la Kinzig. A la fin, il lui envoya cet ordre tant désiré, et il vint reprendre son poste dans la Hgne, puis il joignit la généralité^, qui tenoit tout à cheval, à la tête de l'armée, une espèce de conseil de guerre.

Le duc de Lesdiguières, fier au possible, et outré contre M. de Vaubrun, créature de M. de Louvois, lequel n'étoit pas de ses amis, se mit en tête qu'il l'avoit voulu sacrifier en le laissant sans nécessité, avec l'aile qu'il commandoit, si longtemps exposé à la

1. François-Emmanuel de Bonne de Créquy n'était encore que comte de Sault ; il ne devint duc de Lesdiguières qu'en 1677. Maréchal de camp en 1674, il mourut en 1681, à trentesix ans.

2. Tous les contemporains s'accordent pour reconnaître le peu de capacité militaire de M. de Vaubrun, qui n'était parvenu à son grade que par la faveur de Louvois, comme va le dire notre auteur.

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