‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 126 sur 187 · M. de Lesdiguières quitta le service l'année suivante · texte numérisé non relu

M. de Lesdiguières quitta le service l'année suivante

2. C'était alors le chevalier de Novion, colonel du régiment de Bretagne, qui commandait dans cette petite place.

On commença donc sur les deux heures après-midi à retirer les troupes qui étoient dans Willstedt; on envoya les gros bagages passer le Rhin au pont d'Altenheim, et, sur le soir, toute l'armée se mit en marche pour aller camper à Altenheim. [Avant d'y arriver, il y avoit cinq grandes lieues à faire par des chemins et un temps très fâcheux.] Ainsi on marcha toute la nuit. Sur le point du jour, la tête de l'armée passa la petite rivière de Schutter, et, après une course d'un quart de lieue, elle se campa près du village d'Altenheim, qui se trouvoit derrière les lignes. La droite s'étendoit dans la plaine ; la gauche fut appuyée contre un grand bois de haute futaie, qui coupoit en lisière la plaine d' Altenheim et laissoit derrière, jusques au Rhin, un terrain découvert d'une bonne portée de mousquet. Notre pont sur le Rhin étoit en cette coulée, et à demi-quart de lieue de la partie du bois contre lequel j'ai déjà dit que la gauche étoit appuyée.

La lisière de ce bois se prolongeoit en avant jusques à un pont de pierre sur la Schutter, par lequel marchoit la colonne d'infanterie; celle de la droite de cavalerie passa la Schutter sur des ponts au-dessus, et la colonne gauche sur un pont de pierre derrière le bois, qu'il falloit qu'elle traversât pour entrer dans le camp, en quittant le chemin qui, de ce pont, conduisoit droit à celui que nous avions sur le Rhin.

Combat d' Altenheim. — Les Impériaux, qui avoient suivi la marche de l'armée dès qu'ils en furent avertis, parurent, vers les neuf heures du matin, à l'arrière-garde de la colonne d'infanterie qui alloit par le grand chemin, au travers d'un bois, pour arriver au pont de pierre sur la Schutter ; et aussitôt ils commen-

cèrent à escarmoucher^ Leur infanterie, arrivant aussi dans le bois, attaqua la brigade de Champagne, qui soutint la charge de l'ennemi avec une valeur admirable, et fit tant de résistance, qu'elle donna le temps à la plus grande partie de l'armée, déjà campée, de revenir et de prendre les armes. D'un autre côté, les Impériaux attaquèrent avec tant de succès l'arrièregarde de la colonne gauche, qu'ils la culbutèrent et passèrent la Schutter après elle. Le désordre devint fort grand. M. de Vaubrun, qui voulut y remédier, fut tué, ce qui l'augmenta encore^; et il y a bien de l'apparence que, si les ennemis avoient saisi ce moment pour porter toute leur armée de ce côté-là, ils se seroient avancés jusques à notre pont, car rien ne pouvoit plus les arrêter, ils s'en seroient rendus les maîtres, et toute l'armée étoit perdue. Mais le bonheur voulut qu'ils se contentèrent d'occuper le terrain qu'ils avoient gagné, sans s'avancer davantage, attendant apparemment le succès du combat d'infanterie qui étoit aux prises, et qui devint un des plus grands que l'on ait vus. Les bataillons françois coururent de

1. Sur le combat d'Altenheim [l" août) on peut voir la Gazette, p. 617-621, les Mémoires de Feuquière, t. III, p. 225- 241, VHistoire militaire, p. 447-448, le commentaire des Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. X, p. 331-332, et une lettre non signée, du 2 août : ci-après, Appendice.

2. M. de Vaubrun avait fait une grave faute en envoyant de l'autre côté du Rhin, à l'insu de M. de Lorge, toute la seconde ligne de l'armée : ci-après, p. 221. Lui-même se trouvait à l'arrière-garde et soutint très bravement l'attaque. Blessé d'abord d'une balle au pied, il chargea néanmoins, avec la jambe posée sur l'arçon de sa selle, et fut percé de plusieurs coups de feu. [Lettres historiques de Pellisson, t. II, p. 402.)

vitesse au pont de pierre pour dégager la brigade de Champagne. Se postant d'eux-mêmes, ils le bordèrent de droite et de gauche, et firent un si grand feu, qu'ils donnèrent à cette brigade le moyen de gagner le pont de pierre et de le passer. Les ennemis s'y jetèrent après eux ; quelques-uns de leurs bataillons passèrent la Schutter, puis d'autres, et de la cavalerie qui avoit trouvé des passages plus haut.

Les affaires étoient en cet état, lorsque le comte de Lorge arriva au champ de bataille avec tout le canon et le reste de l'armée. Alors le combat recommença avec plus de vivacité ; les piques furent plusieurs fois baissées les unes contre les autres, et jamais canon ne tira de si près et ne fut mieux servi ; je le puis dire, car c'est la vérité'. Les ennemis, en cet endroit, furent repoussés au delà de la Schutter, et le comte de Lorge étendit son infanterie dans le bois, ayant cette petite rivière devant elle. On retrancha le pont, et M. de Lorge, retirant de derrière elle sa gauche de cavalerie, la mena par un détour au travers du bois pour se mettre en bataille dans le terrain entre le bois et le Rhin. Il fit charger aussitôt lui-même la ligne des ennemis qui se trouvoit devant elle, et lui fit perdre un peu de terrain ; mais, comme le point décisif étoit de lui faire promptement repasser la Schutter, le comte de Lorge envoya chercher toute la première ligne de sa droite de cavalerie, avec une partie de la seconde, qui n'avoit pas encore combattu, et, les ayant promptement jointes à ce qu'il avoit pu rallier de la

1. Depuis la blessure de M. de Saint-Hilaire, c'était son fils, notre auteur, qui commandait l'artillerie.

gauche, il les remena à la charge avec tant de succès, que les ennemis furent entièrement rompus, et poursuivis, l'épée dans les reins, au delà de la Schutter.

Alors leur confusion devint si grande, qu'ils se culbutèrent sur l'infanterie, qui étoit en bataille dans un terrain fort serré, et la rompirent si bien, qu'elle auroit pu être défaite, si le comte de Lorge avoit eu des troupes fraîches pour soutenir celles qui chargeoient, ou s'il avoit eu les deux brigades de cavalerie et celle d'infanterie que M. de Vaubrun avoit envoyées à son insu, au delà du Rhin, à la garde des bagages, sur la présupposition que les ennemis, étant les maîtres du pont de Strasbourg, ne manqueroient pas d'y faire passer promptement des troupes pour tomber sur ces bagages. Il eût été plus à propos qu'il eût préalablement songé au salut de l'armée, qui décidoit de tout, et que ces deux lieutenants généraux, qui la commandoient conjointement, se fussent mieux concertés; car, en ce temps-là, il n'étoit pas décidé que le plus ancien commandât^.

Le comte de Lorge, voyant donc que les ennemis se rallioient, et qu'ils pourroient bien le battre à leur tour, fit retirer ses troupes en bon ordre. Elles ramenèrent avec elles deux pièces de canon de l'ennemi ; elles lui en auroient pris davantage, si on avoit trouvé les attelages, qui s'étoient enfuis. Les troupes, ayant repassé la Schutter, se mirent en bataille, ayant cette rivière devant elles, la gauche vers le Rhin, et la droite

1. C'est le jour même de la bataille (l*' août) que Louis XIV signa le règlement qui décidait que, en cas de mort ou d'absence du général en chef, le plus ancien lieutenant général prenait de droit le commandement.

se communiquant avec l'infanterie qui étoit dans le bois et qui avoit aussi la rivière devant elle. Puis M. de Lorge envoya sa droite de cavalerie occuper son premier poste. Alors le combat cessa ; il n'y eut plus que le feu du canon qui continua de part et d'autre. Pendant le reste de cette journée et les deux jours qui suivirent, les armées étant toujours en bataille et bordant la petite rivière chacune de leur côté, on y éleva des parapets et des batteries, et on se trouva si près les uns des autres, que, en plusieurs endroits du front de bandière, il n'y avoit que la largeur du ruisseau qui séparât les postes et les batteries.

Entre les principaux officiers, outre M. de Vaubrun, le comte de la Motte ^ et Catheux-, brigadiers, tués, les ducs de Vendôme^, de la Ferté^, le comte de Roye blessés^, on perdit plusieurs autres officiers, et surtout la plus grande partie de ceux du régiment de Champagne, à la valeur duquel on dut le salut de l'ar-

1. Pierre de Jarzé, comte de la Motte, commandait le régiment de la Marine depuis 1673 et n'était brigadier que depuis quelques mois.

2. Henri Gouffier, seigneur de Catheux en Beauvaisis, était mestre de camp d'un régiment de cavalerie levé par lui dès

3. Louis-Joseph de Vendôme (1654-1712) était comme volontaire à l'armée ; il ne fut maréchal de camp qu'en 1678 et lieutenant général dix ans plus tard; c'est le futur vainqueur de Villaviciosa. Il reçut une blessure à la cuisse.

4. Henri-François de Senneterre (1657-1703) avait un régiment de cavalerie; il ne fut duc qu'en 1678, sur la démission de son père.

5. Sans compter M, de Lorge, qui eut une légère blessure et un cheval tué sous lui.

mée^. Il y eut d'ailleurs environ trois mille hommes hors de combat 2. Les ennemis n'en perdirent pas moins; je crois même davantage, car le canon en tua beaucoup .

Le courrier du comte de Lorge, étant revenu de la cour, où l'on étoit fort inquiet de l'armée, apporta l'ordre de lui faire repasser le Rhin. Comme cette retraite n'étoit pas sans péril, on fit, à la tête du pont, de grands retranchements capables de tenir la plus grande partie de l'armée [et où l'on pût faire ferme, en cas qu'on y fût attaqué, ainsi qu'il y avoit beaucoup d'apparence]. L'armée se mit en marche à l'entrée de la nuit et entra dans les retranchements, d'où elle filoit à mesure pour passer le pont, et, le lendemain, elle se trouva toute au delà du Rhin, le pont rompu et les bateaux en sûreté, sans que les ennemis y missent aucun empêchement^.

Le duc de Duras, frère aîné du comte de Lorge, arriva en ce camp pour prendre le commandement de l'armée*, en attendant l'arrivée de Monsieur le Prince,

1. Le lieutenant-colonel de Bréval et seize capitaines tombèrent sur le champ de bataille.

2. Toute l'Europe admira la conduite du comte de Lorge dans ces circonstances, et l'on prêta au grand Condé des paroles très élogieuses, que plusieurs contemporains ont rapportées, et notamment Saint-Simon, gendre du comte [Mémoires, éd. Boislisle, t. X, p. 382).

3. C'est dans la nuit du 3 au 4 août que l'armée repassa le Rhin. On trouve dans le volume 460 du Dépôt de la guerre, n°^ 25 et 27-30, diverses lettres qui rendent compte de ce passage. M. de Lorge n'écrivit point à la cour avant le 5 août (n° 35), et il en fut réprimandé parle ministre (n° 38).

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