Sur l'évacuation de Messine, on peut voir la Gazette
surpris et affligés; car, en demeurant, ils étoient exposés à toute la vengeance des Espagnols, qui, jusqu'alors, n'avoient pardonné à personne en pareil cas, et, en partant aussi brusquement, ils ne pouvoient mettre ordre à leurs affaires ni emporter que la moindre partie de leurs effets. Cependant, considérant qu'il n'y avoit point de temps à perdre, chacun se détermina : ceux qui se sentirent les plus coupables de la révolte s'embarquèrent avec leurs familles sur les vaisseaux t'rançois, et il en passa environ sept mille ' , auxquels le Roi a fait longtemps donner subsistance^. Les principaux d'entre eux eurent des pen-
p. 236, 352 et 373; Jal, Abraham Du Qiiesne, t. II, p. 311 et suiv.; Histoire de Louvois, t. II, p. 463-476. Une lettre de La Feiiillade au ministre, datée du 16 mars, jour du départ des Français, est dans le ms. Aouv. acq. fr. 4385, p. 179-182. Le volume B'* 8 des archives de la Marine contient les relations et les correspondances adressées à Seignelay par M. de la Feuillade et les intendants; on en trouvera quelques fragments dans l'Appendice du présent volume.
1, Environ quatre cent cinquante familles : voyez la Gazette, p. 605, 635, 689, 753, etc. Un état des Messinois venus en France fut envoyé le 29 mai au ministre par M. d'Oppède, intendant de la flotte à Toulon (reg. Marine B"* 8, fol. 95) ; mais cet état ne se trouve plus joint à la lettre d'envoi.
2. Au contraire, écrivant le 8 juin à M. d'Oppède, Colbert disait : « Il est difficile de remédier aux bruits qui ont persuadé les Messinois que le Boi les vouloit entretenir; ... il faut que leur propre misère les persuade, joint que, la paix se faisant, ils auront une entière liberté de retourner à Messine ; » et il engageait l'intendant à favoriser autant que possible leur rentrée en Italie (P. Clément, Lettres de Colbert, t. III, 1'® partie, 2^ section, p. 110). Dans les négociations du traité de jNimègue, la France demanda qu'on leur accordât une
sions de Sa Majesté, dont jouissent encore ceux qui restent aujourd'hui*. Les Espagnols rentrèrent dans Messine au départ des François, et, contre leur coutume, ils accordèrent une amnistie générale, dont il n'y eut d'exceptés que ceux qui passèrent en France et quelques malheureux qu'une tempête soudainement élevée pendant le trajet fit échouer le long des côtes dépendant de cette monarchie^.
Siège et prise de Puigcerda. — Les troupes françoises qui venoient de Sicile, ayant débarqué en Provence, passèrent en Catalogne, où elles se joignirent à celles que le maréchal de Na vailles y commandoit. Par ce secours, ce général se vit en état d'entreprendre sur l'ennemi, et assiégea Puigcerda, en Gerdagne^ Cette place fut vaillanament défendue par Don Sanche de Mirande, qui en étoit gouverneur*.
amnistie complète et la permission de retourner chez eux; l'Espagne refusa, et consentit seulement à soumettre ce point à l'arbitrage des Hollandais. Par la suite, une partie d'entre eux se retira à Rome [Mémoires de Sourches, t. VII, p. 62-63).
1. Les principales de ces familles étaient celles des Averne, des Caffaro et des Fornari, qui se firent naturaliser françaises; elles jouirent en effet de pensions plus ou moins importantes pendant tout le règne de Louis XIV et occupèrent des charges dans la marine et dans l'armée [Mémoires de Sourches, t. VII, p. 374, et IX, p. 245; reg. O' 46, fol. 128 et 134; Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. II, p. 148-149).
2. La Gazette (p. 521, 573, 633, 689, 753) relate différents traits de la vengeance des Espagnols.
3. M. de IVavailles arriva devant la ville le 28 avril, et la tranchée fut ouverte le 1" mai [Histoire militaire, p. 613-616).
4. Il avait eu le gouvernement de cette place en 1674; il obtint celui de Malaga en récompense de sa belle défense, passa à Messine en 1679, devint général de l'artillerie en 1684 et capitaine général de la ^Navarre en mars 1689.
M. de Monterey, vice-roi de Catalogne, s'avança avec son armée à dessein de la secourir. M. de Navailles laissa dans les lignes les troupes nécessaires pour continuer le siège, et marcha au-devant de lui avec tout le reste, résolu de les combattre au passage des montagnes, en cas qu'ils osassent l'entreprendre malgré toutes les difficultés qu'il y avoit à surmonter. Cela n'empêcha pas M. de Monterey de le tenter par plusieurs escarmouches, c|ui ne lui réussirent pas. Ainsi jugeant que le projet étoit trop hasardeux, il ramena son armée en Catalogne. Cette retraite n'empêcha pas Don Sanche de Mirande de disputer le terrain pied à pied et de défendre sa place jusqu'à la dernière extrémité, avec tout l'art et toute la valeur possible, aux dépens de presque toute sa garnison et d'un grand nombre de ses ennemis. A la fin ce brave homme fut contraint de se rendre, les François s'étant logés pour la seconde fois sur les bastions et étant sur le point de l'emporter de vive forcée La place fut rasée, et l'armée qui l'avoit prise passa en Catalogne, où elle subsista tranquillement jusqu'à la paix aux dépens des Espagnols.
Campagne (TAllemagyie. — Du côté de l'Allemagne, le maréchal de Créquy, qui commandoit l'armée de France, voulut s'affranchir du soin de veiller à la conservation de l'Alsace en allant attaquer les Impériaux au delà du Rhin, quoique son armée ne fût pas si forte que la leur. Il avoit aussi formé le dessein de prendre le fort de Kehl et de brûler ensuite le pont de
1. La place capitula le 28 mai; le volume 611 du Dépôt de la guerre renferme les lettres de M. de Navailles et de M. Le Bret relatives à ce siège.
Strasbourg, afin de l'ôter une bonne fois aux ennemis, qui tenoient toutes leurs forces aux environs. Toute l'attention de M. de Créquy fut donc de les en éloigner, et, pour en venir à bout, après avoir passé le Rhin vers Brisach, il remonta le long de ce fleuve, tirant sur les Villes forestières^ de la domination de l'empereur, et fit occuper quelques petits postes dans le voisinage ^ Cette manœuvre produisit l'effet que le maréchal en avoit espéré. Dès que M. de Lorraine, qui commandoit l'armée impériale, eut appris que celle de France tournoit tête de ce côté-là, il envoya à la hâte un corps de six à sept mille hommes se retrancher à l'entrée du pont de Rheinfels, pour le garder et se jeter dans la ville. Ensuite il marcha par derrière les montagnes à l'appui de ce détachement; mais il ne put arriver assez tôt pour le sauver ; car le maréchal, qui savoit profiter de tous les instants, alla l'attaquer brusquement dans ses retranchements à peine ébauchés, et les emporta après un petit combat, qui coûta cher aux Impériaux. On en tua beaucoup, plusieurs se noyèrent dans le Rhin, le reste se sauva dans la ville, et peu s'en fallut que les François n'y entrassent pêle-mêle avec les fuyards^. M. de Ranes,
1. On appelait ainsi les quatre villes de Waldshut et Seckingen sur la rive droite du Rhin, Rheinfeld et Laufenbourg sur la rive gauche, entre Bâle et Scliaffouse; elles appartenaient au cercle de Souabe.
2. M. de Créquy passa le Rhin à Brisach le 24 mai, vint camper le l^"" juin près de Fribourg, remonta le 8 à Langendenzlingen, pour y rester jusqu'au 27, marcha alors vers Neubourg, puis revint sur Bâle et Huningue.
3. Ce combat eut lieu le 6 juillet [Gazette, p. 641-643; vol. Guerre 608, n°' 29 à 34, 47, 48 et 52).
colonel général des dragons et lieutenant général, fut tué dans cette action ^ ; c'étoit un très galant homme, et le Roi perdit beaucoup en sa personne.
Le maréchal de Créquy, ayant ainsi défait le détachement des Impériaux, fit entièrement brûler le pont de Rheinfels^, en jeta un autre de bateaux sur le Rhin et fit tous les semblants de vouloir assiéger cette ville, afin d'engager M. de Lorraine à marcher plus avant; mais ce général se contint, et le maréchal de Créquy, jugeant qu'il en avoit assez fait pour se procurer les moyens de tomber sur le fort de Kehl avant que l'armée impériale y pût être de retour, à cause du grand détour qu'elle étoit nécessitée de prendre, décampa des en\irons de Rheinfels, après avoir rompu son pont, et redescendit sur Brisach pour continuer sa marche à Kehl 3.
M. de Lorraine, connoissant ce dessein et le voulant traverser, se mit à la tête de six ou sept mille chevaux et, descendant hâtivement par la gorge de Gegenbach^, vint se poster sur le ruisseau qui coule en deçà, pour y attendre le reste de son armée et opposer en cet endroit une barrière à celle de France ; mais le maréchal de Créquy, qui étoit la vigilance
1. C'est une erreur : M. de Ranes ne fut tué que le 15 juillet, dans une reconnaissance, près d'Offenbourg [Gazette, p. 682).
2. La Gazette dit que ce furent les habitants qui brûlèrent leur pont pour empêcher les Français de le passer; en réalité, il fut détruit par l'artillerie française (lettres du maréchal de Créquy des 12 et 15 juillet : vol. Guerre 608, n"' 65 et 80).
3. Vol. Guerre 608, n° 95, lettre de M. d'Escures, du 19 juillet.
4. Village sur la Kinzig, en amont d'Offenbourg; le ruisseau est un petit affluent du Rhin.
même, n'avoit garde de lui laisser ce loisir : il arriva j3resque en même temps à l'autre bord du ruisseau de Gegenbach. Quand M. de Lorraine vit son projet déconcerté par cette diligence, [il envoya ordre au reste de son armée de ne plus poursuivre le chemin de Gegenbach et d'aller descendre les montagnes près d'Offenbourg], où il prit aussi le parti de se retirer par le plus court chemin avec sa cavalerie ; mais il ne put si bien ménager sa retraite que son arrière-garde ne fût un peu entamée, et qu'il n'y perdit bien du monde, et même des étendards^.
Après cette action, le maréchal de Créquy continua de marcher à Kehl en diligence^. En assiégeant ce fort, il profita du temps que lui donnoit le détour auquel il avoit forcé l'armée impériale. Comme il n'en avoit point lui-même à perdre, les attaques ne furent guère précautionnées, [quoique ce fort fût assez bon, à la réserve qu'il n'étoit pas revêtu, et qu'il y eût dedans sept à huit cents hommes, qui pouvoient être facilement rafraîchis par ceux de Strasbourg]. Le maréchal se contenta de faire hâtivement une espèce de tranchée, qui fut poussée avec tant de diligence, que, le lendemain, il fit attaquer le fort, qui fut pris d'assaut incontinent^. On brûla aussitôt le pont du
1. Ce combat eut lieu le 23 juillet; on en peut voir les relations dans les lettres du maréchal de Créquy et des principaux officiers (vol. Guerre 608, n°^ 114, 116, 118, 119 et 120).
2. Kehl appartenait aux Strasbourgeois, qui refusèrent de le mettre entre les mains des Français.
3. M. de Montclar, envoyé en avant, avait commencé la tranchée le 25 juillet; l'assaut fut donné le 28 (vol. Guerre 608, n°^ 127-130).
Rhin', jusqu'au fort de l'Ile ^. Kehl fut rasé, et le maréchal revint passer le Rhin à Altenheim sur un pont de bateaux^. De là, il mena son armée droit à Strasbourg, qui eut belle peur et en fut quitte pour la perte du fort de l'Étoile et celui du Péage*; [mais, à ce moyen, ceux de Strasbourg ne purent plus faire redresser leur pont].
Le maréchal descendit ensuite le long du Rhin, afin d'empêcher les ennemis d'y jeter aucun pont, et, peu après, il envoya un détachement de son armée, sous M. de la Frézelière^, commandant de l'artillerie, s'emparer du château de Lichtenberg ^, dans lequel trois ou quatre cents Impériaux s'étoient postés avec quelques paysans'''. Mon frère fut tué à ce siège; c'étoit un jeune homme qui promettoit, et il s'étoit
1. C'est le 7 août que cette destruction fut opérée (vol. Guerre 608, n° 158, lettre du maréchal de Créquy].
2. Il y a une description et une appréciation de la valeur de ces forts du Rhin dans une lettre du maréchal de Créquy du 14 août [ibidem, n° 190).
3. Le 8 août (vol. Guerre 608, n°^ 164 et 165, lettres de MM. Charnel et Bazin).
4. Le fort du Péage ou du Rhin, attaqué le 7 août, se rendit le 11 et fut démoli (ci-après). Il y a, dans le volume 608 du Dépôt de la guerre, plusieurs lettres du Magistrat de Strasbourg au maréchal au sujet de la prise des forts et de la destruction du pont de Rehl.
5. François Frezeau, marquis de la Frezelière (1623-1702), maréchal de camp en 1677, venait d'obtenir la charge de lieutenant général de l'artillerie de France; il devint lieutenant général des armées en 1688. Le lieutenant Sautai a donné une bonne notice historique sur cet officier.
6. Ce château, bâti sur un rocher escarpé qui domine le Rhin, appartenait à la princesse de Hanau.