La Sabionette
ils se trouvoient de donner aucunes troupes, prirent sur eux d'inquiéter l'ennemi à Saint-André par de fréquentes décharges, et même de l'occuper par une vigoureuse sortie qu'ils dévoient faire à la faveur du canon des vaisseaux.
La nuit du 24, M. l'Amiral avant mis pied à terre avec les troupes des vaisseaux, il en envoya donner avis à M. le duc de Navailles par M. le baron de Saint-Marc... M. le duc de Navailles représenta à M. le baron de Saint-Marc que M. l'Amiral se commettoit beaucoup pour un homme de sa qualité et de son rang, et le pria avec instance de s'employer à l'en dissuader, lui faisant comprendre de quelle considération et de quelle utilité étoit sa personne au service du Roi, et particulièrement au bien de l'entreprise qu'ils avoient entre leurs mains. Après quoi, voyant que le jour approchoil, il fit sortir ses troupes hors de la ville, au plus grand silence qu'il put, et les disposa suivant l'ordre de bataille qu'il en avoit fait la veille...
Il fit marcher quatre cents hommes détachés de tous les corps, cinquante grenadiers à leur tête, soutenus par trois troupes de cavalerie, le tout commandé par M. le comte de Dampierre. Ce détachement étoit suivi par les régiments des gardes. Saint- Vallier, Lorraine, Bretagne, et quatre escadrons de cavalerie marchant sur les ailes, soutenus par les régiments de Montaigu, Grancey et Jonzac. Le corps de réserve étoit composé des régiments d'Harcourt, Conti, Linières, Rauzan, Montpezat et Vendôme, avec quatre troupes de cavalerie sous la conduite de M. le comte de Choiseul, et fut posté entre les deux camps ennemis pour empêcher les secours qui auroient pu venir de celui de Saint- André, et même de Candie-Nove, à la Sablonnière que l'on vouloit attaquer... Le régiment de Montpeyroux fut mis dans le fort Saint-Dimilri, avec les officiers de Tartillerie, pour favoriser la retraite...
Le corps à la tête duquel étoit M. le duc de Navailles
marcha dans cette disposition en assez grand silence, ainsi i|u'il avoit été ordonné, et la marche fut si heureuse, quoique dans un pays inconnu, inégal et très raboteux, que toutes les troupes eurent passé un grand défilé qui étoit entre elles et les ennemis, et se mirent en bataille sur la hauteur du grand chemin de Candie-Nove à leur camp, sans être aucunement découvertes, et, à peine les dernières furent arrivées et rangées sur leurs lignes, que, le jour venant h paroître, l'on commença de pouvoir discerner les objets et s'entre-reconnoître.
Les hommes commandés, qui n'étoient qu'à demi-portée du mousquet des premiers retranchements des ennemis, en furent salués de leur mousqueterie, et pour lors l'on marcha h eux sans plus attendre, et M. le duc de Navailles, voyant deux redoutes à la tête du quartier, les fit attaquer par M. le comte de Dampierre, à la tête des gens détachés, et soutenu par les gardes, qui les emportèrent d'abord, et coupèrent la gorge à ce qu'ils trouvèrent dedans.
Les lignes, qui n'étoient pas loin de ces redoutes, furent emportées de la même vigueur, et on y fit aussitôt entrer les régiments de Saint- Vallier et de Lorraine. Cependant les hommes commandés poussèrent h la queue de la tranchée et aux batteries, et M. de Castelan les suivit à la tête des gardes et se rendit en un moment maître des tranchées, batteries et redoutes, et généralement de tous les travaux des ennemis, lesquels les abandonnèrent ou furent tués dans leurs postes avec beaucoup de carnage, et nos troupes, nonobstant les défenses qui leur avoient été faites, se mirent à butiner et entrer dans les huttes des ennemis, dont ils tuèrent un très grand nombre qu'ils surprirent à moitié éveillés. Jusque-là le succès étoit le plus favorable du monde, quoique les Vénitiens ne fissent aucun effort de leur côté et que les troupes des vaisseaux
ne fussent sorties qu'au nombre de trois cents hommes. Ce petit corps de troupes de l'armée de M. de Navailles avoit renversé tout ce qui s'étoit présenté d'ennemis, parmi lesquels l'épouvante étoit si grande, qu'ils se précipitoient et se jetoient à la mer. L'on étoit maître du canon et des batteries; mais les Turcs, dont la plupart s'étoient retirés sur la montagne que nous avions à la droite, ayant considéré le peu de troupes de la gauche..., ils se rallièrent et prirent le parti de nous venir attaquer dans leurs retranchements qu'ils venoient d'abandonner. M. de Navailles, qui s'en aperçut, marcha à eux en personne et les rechassa par deux fois ; mais, comme ils se rallient très facilement, et qu'ils reviennent à la charge aussi promptement qu'ils ont fui, il les revit bientôt sur ses bras, et, s'étant mis à la tète de la compagnie de ses gardes et fait suivre de l'escadron de Saint-Estève, lequel fit dans cette occasion tout ce qu'au monde l'on peut s'imaginer..., il les chargea brusquement et les rechassa du terrain qu'ils avoient pris, lequel il occupa.
Dans cette entrefaite, le feu ayant pris dans la batterie qu'occupoient les gardes et dans laquelle il y avoit grande quantité de poudre, de bombes et de grenades, ce fâcheux accident arrêta le cours de notre bonne fortune et rompit le bataillon, une partie des officiers qui le commandoient en ayant été tués ou blessés; et les soldats, s'étant imaginés que c'étoit un fourneau, s'éparpillèrent à droite et h gauche, sans que l'on pût jamais les rallier... Les trois cents hommes de la marine qui les suivoient en prirent tellement l'épouvante, qu'ils se renversèrent dans les travaux de la ville et communiquèrent leur peur au reste des troupes, et donnèrent cœur aux Turcs, lesquels, profitant de ce désordre, revinrent en troupes sur les nôtres avec des cris épouvantables et ébranlèrent les troupes victorieuses devant lesquelles ils venoient de fuir, M. l'Amiral
et M. Colbert, ayant fait en vain tout ce qu'ils purent pour rassurer les troupes de la marine et les ramener aux ennemis, voyant que tous leurs efforts éloient vains, se joig^nirent à nos premiers bataillons, avec cinquante mousquetaires (lu Roi, et firent avec cette petite troupe des eflPorts au delà de ce que l'on se peut imaginer, et M. le duc de Navailles chargea pour la troisième fois à la tête d'une troupe de cavalerie et de ce qu'il put rallier, ayant mandé son corps de réserve pour être soutenu et faire de plus grands efforts. Mais le corps de réserve, que commandoit M. le comte de Choiseul, se trouvant attaqué dans le même temps par plusieurs bannières des Turcs, qui venoient de toutes parts, et du camp de Saint-André et de Candie-Nove, au lieu d'exécuter le commandement qui lui fut fait de les charger vigoureusement et de seconder MM. Le Bret et de Choiseul, qui tournèrent aux ennemis et qui y eurent chacun un cheval de tué sous eux, et les autres officiers, dont la plupart furent blessés et tués, se mit honteusement en fuite. Ils achevèrent par leur retraite de dérober la victoire aux nôtres, laquelle ils avoient eue si longtemps entre leurs mains. Les ennemis ne s'opiniâtrèrent pas beaucoup à nous suivre, soit qu'ils craignissent quelque embuscade, soit qu'ils s'estimassent fort heureux de nous voir retirer, après les appréhensions que nous leur avions données, et parurent avoir beaucoup de respect pour nos troupes, même dans leur désordre. Aussi nos généraux, tournant toujours tête à l'ennemi avec ce qu'ils purent rallier, leur ôtoient l'envie de nous suivre. M. l'Amiral y demeura abandonné de toutes ses troupes de marine, et n'ayant pas un seul de ses gens avec lui. M. de Navailles, ayant vu tuer ou blesser tout ce qu'il avoit auprès de lui..., tourna au pas du côté de la ville et fit sa retraite de tout accompagné de quatre ou cinq gentilshommes de sa maison et de MM. d'Argelos et de Tilladet seulement. Les ennemis, qui l'avoient vu tourner
tête si souvent, paroissoient n'oser l'approcher, et lui tiroient seulement une grêle de coups de mousquet, dont il eut son cheval blessé en deux endroits et plusieurs coups dans ses armes, et son chirurgien tué dans la contrescarpe de la ville, lequel s'étoit avancé jusque-là pour panser quelque blessé. Cette action, qui avoit été si bien projetée et si bien conduite, et très heureuse dans son commencement, nonobstant tout le désordre et la confusion des troupes sur la fin, pourroit être considérée comme l'une des plus glorieuses qui soit arrivée depuis longtemps, sans la perte de M. l'Amiral et de quantité de personnes de qualité, lesquelles ont été tuées et blessées la plupart dans la retraite, ou voulant rallier leurs soldats, dont on a très peu perdu. Les ennemis, si l'on en croit les avis qui viennent de leur camp, ont perdu plus de quinze cents hommes... L'on peut dire que la place étoit certainement secourue, si les ordres donnés avoient été exécutés, soit de la part de l'armée navale, qui devoit canonner le camp des ennemis à Saint-André, et qui s'excuse sur ce que le vent étoit trop fort et qu'il y avoit à craindre que les vaisseaux ne se brisassent contre les rochers, soit de la part des Vénitiens, lesquels avoient promis de faire une vigoureuse sortie du même côté...; mais, bien loin d'avoir exécuté ce dont on étoit convenu avec eux, ils n'exécutèrent pas même la résolution qui avoit été prise d'envoyer raser les travaux des ennemis et enclouer leur canon, quoiqu'ils vissent de leurs remparts que l'un et l'autre étoient abandonnés pendant plus d'une heure et demie, et que M. le Capitaine général en eût donné ses ordres à un colonel allemand, ainsi qu'il en étoit convenu avec M. le duc de Navailles : en sorte qu'ils n'ont pas profité comme ils pouvoient d'une aussi belle occasion que celle que la fortune leur présentoit, ce qui fait tout le chagrin de M. le duc de Navailles.
Autre relation de ce qui s est passé dans la sortie qui s est faite en Candie par toutes les troupes du Hoi, tant de terre que de nier, pour V attaque du camp de la Sablonnière, le 25 du mois de Juin 1669^.
Le 24 du mois de juin, Mgr le duc de Beaufort ayant été averti de la résolution qui avoit été prise à terre de faire une sortie générale de toutes les troupes françoises à dessein d'enlever le camp de la Sablonnière..., assembla dans l'amiral tous les capitaines de l'armée pour conclure ce débarquement et donner les ordres nécessaires sur ce sujet. On v travailla tout le long du jour, et les chaloupes ne puient commencer à porter le monde au port plus tôt que sur les neuf heures du soir, parce qu'on ne peut entrer sans péril que de nuit dans la ville. A mesure que chaque compagnie y arriva, elle se rendit h la place d'armes... M. Colbert fit filer ce qu'il y avoit de nos gens descendus par la porte Saint-Georges, le long du fort Neuf, pour aller h la demi-lune, qui nous conduisoit à la droite de M. de Navailles et à cinquante pas des ennemis. Comme on fut dans cette demi-lune, on se mit sur le ventre en attendant le jour... Mgr l'Amiral y vint... et s'assit avec tout le monde...
On demeura une heure et demie en cet état, les chefs ne s'appliquant qu'à faire cacher les mèches et à faire faire silence. Trois quarts d'heure devant le jour, on entendit les tambours des Turcs, et cela donna lieu h mondit seigneur d'ordonner par trois fois à quatre ou cinq personnes, du nombre desquels furent MM. d'Ecquetot, de Belle-Isle, major, et chevalier de Villarceaux, de s'avancer sans bruit pour prêter l'oreille et savoir ce que