Archives de la Marine, vol. B^ 3, fol. 221-222. I
c'étoit. Il se reconnut que ce n'étoit que la diane des ennemis, battue par des tambours et des musettes. Comme on fut bien certain de la chose, S. A. demeura encore dans son poste, en attendant le jour et l'attaque de M. de Navailles, qui devoit commencer. Environ un quart d'heure après, tout le monde entendit sur la droite douze ou quinze coups de mousquet tirés à salve. Alors Monseigneur se leva, et toutes les troupes avec lui, commanda aux tambours de battre aux champs, et puis la charge, et franchit le retranchement h la tête du premier bataillon.
Il ne fut pas sitôt dehors, qu'il trouva une grande ravine et un pays fort rude et inégal... Mgr l'Amiral, ne sachant pas le chemin, suivoit la route des troupes qui étoient devant lui, et, marchant toujours, sauta une tranchée des ennemis, qui firent quelques décharges en l'abandonnant; et, comme il montoit la hauteur, on vit un grand feu. Les nôtres crurent que c'étoit un fourneau, et, sur cela, s'arrêtèrent. Mgr l'Amiral, pour les animer, leur dit : « Courage, enfants! Puisqu'ils ont fait jouer un fourneau devant nous, c'est une marque qu'ils s'enfuient. » Il fut vérifié de suite que c'étoit la poudre de la batterie des ennemis, où ils avoient mis le feu en la quittant. Cependant S. A., avec sa troupe, monta sur le haut et vit cette batterie délaissée, et que les nôtres s'en étoient rendus les maîtres. Faute de travailleurs et de ferrements, on n'encloua pas le canon et on ne ruina point les batteries, quoiqu'elles aient été près de trois quarts d'heure en notre possession.
On alla environ trente-cinq pas plus avant jusques au premier rideau des ennemis. Alors les troupes de M. de Navailles se trouvèrent mêlées avec les nôtres, cavalerie et infanterie, et, tout à coup, par l'effet d'une terreur panique, car il paroissoit très peu d'ennemis qui osassent faire ferme, il se fit un désordre si grand, que personne ne se connoissoit. Dans cet état de trouble, Mgr l'Amiral
commanda à ses aides de camp de porter l'ordre partout pour rétablir les choses. Ces officiers se mirent en devoir de lui obéir; S. A. môme cria « Saint Louis! », mot de ralliement, et dit : « A moi mes enfants! .le suis votre amiral; ralliez-vous près de moi. » Mais la confusion fut telle, qu'il fut impossible d'en venir à bout. Ne pouvant réussir en cet endroit, il se porta en d'autres pour la même chose, et trouva partout le même mal. Ne pouvant encore se résoudre à se retirer, il envoya en divers lieux les officiers qui étoient près de lui, pensant toujours, par son exemple et par ses ordres, remettre le cœur aux fuyards ; mais l'épouvante fut si universelle et si extraordinaire, que ses eflPorts furent vains.
On plia de toutes parts en même temps, et du depuis on n'a point vu Mgr l'Amiral : de sorte qu'il faut qu'il ait été accablé dans cette déroute générale, personne n'ayant jamais pu dire en quel lieu et de quelle manière il a fini ses jours. La compagnie de ses gardes étoit fort éloignée de lui, d'autant que, par l'ordre de bataille, elle avoit été postée sur la gauche par M. Colbert.
Le jour même et le suivant, Mgr le chevalier de Vendôme fit faire toute la perquisition possible pour avoir des nouvelles de Monseigneur son oncle. Il s'adressa d'abord pour cela à M. Morosini, capitaine général des Vénitiens, le priant instamment d'en faire une exacte recherche par ses espions. Trois ou quatre jours se sont écoulés à cela, sans qu'on ait pu rien apprendre par cette voie. Pour se tirer de peine, on a eu recours aux ennemis mêmes : on leur a envoyé une chaloupe avec pavillon blanc, commandée par un lieutenant de l'amiral, appelé le chevalier de Flacourt, avec ordre de prendre langue sur ce sujet avec adresse et précaution. Il a fait trois voyages, toujours sans déclarer le nom de Mgr l'Amiral, et ce qu'il nous a rapporté en dernier lieu a été que, autant qu'il a pu inférer des réponses et déclarations que les Turcs lui ont faites
touchant les prisonniers, mondit seigneur ne peut être du nombre : d'où il faut inférer qu'il est demeuré sur le champ de bataille, ce qui est d'ailleurs très vraisemblable, V ayant toute apparence que son grand courage lui aura plutôt fait prendre le parti de mourir en se défendant vaillamment, que de se livrer à de vils ennemis comme ceux-là ; outre que, s'il avoit éprouvé ce dernier sort, les Turcs en auroient fait assurément une démonstration de joie, l'ayant pratiqué en d'autres occasions depuis le siège, moins considérables que celle-là...
Extraits de la relation de M. de Soisigny, aide-major du bataillon de Vamiral^.
De Candie, le dernier juin 1669.
La désolation où nous sommes tous de la grande perte que nous venons de faire ne me permet pas de continuer ma relation comme je l'avois commencée; toute notre joie s'en est allée avec notre prince...
Le 25, nous eûmes l'ordre, Banville et moi, de tenir la compagnie prête à descendre au commencement de la nuit. Je fus aussi nommé pour servir d'aide-major au bataillon de l'amiral. Le soir venu, nous nous embarquâmes avec une telle hâte et trouvâmes au port un tel désordre et une telle presse, que, sans nous reconnoître la moitié de ce que nous étions, les aides de camp nous faisoient marcher par détachements à la place, comme si nos gens eussent été aux mains. Nous arrivâmes enfin tous à la place d'armes, pendant que les troupes de M. de Navailles achevoient de défiler dans les dehors...
Là-dessus, on vit arriver Mgr l'Amiral, qui ne put être maître de sa destinée en cette rencontre, quelque instance