‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 170 sur 187 · Archives de la Marine, vol. B^ 3, fol · texte numérisé non relu

Archives de la Marine, vol. B^ 3, fol

que ses plus confidents lui fissent... L'on fil défiler le corps de la marine tout le long des fossés jusques au plus près des retranchements de la Sablonnière..., et on nous fit faire place du côté de la contrescarpe. M. de Navailles, avec ses troupes..., se mit en bataille sur une hauteur qui conduisoii droit au camp des Turcs. Cette hauteur étoit opposée à l'endroit du fossé où nous étions postés, et, pour passer en bataille jusques à M. de Navailles, quand on auroit entendu battre la charge, il nous falloit précipiter du haut de la contrescarpe jusque dans une profonde ravine qui occupoit l'espace entre M. de Navailles et nous, et la remonter par un chemin escarpé, rude, plein de trous et de fossés, pour, après cela, marcher sur une même ligne avec M. de Navailles aux premiers retranchements des ennemis. Mais, en nous donnant les ordres, on ne nous fit pas la description du terrain tel que nous le trouvâmes, et on nous régla comme si nous eussions eu à passer une plaine. Cependant, par un malheur à qui nous pouvons attribuer la plus grande partie de notre désordre, M. de Navailles fut obligé de donner une demi-heure devant le jour, les bataillons les plus avancés ayant éveillé les ennemis les plus proches.

Ne voulant pas donner le temps de se reconnoître, il donne donc dans le camp des Turcs, qu'il trouve endormis, et passe d'abord les premiers retranchements. Lors, nos tambours, suivant l'ordre qu'ils en avoient, battent la charge de leur côté, sans qu'on se pût encore reconnoître, et, par un malheur inconcevable, nos troupes prennent l'alarme au lieu de la donner. D'abord les détachés sautèrent les retranchements, et, se précipitant du haut de la contrescarpe comme dans un abîme, ils attirèrent après eux tous les bataillons dans le même désordre. Mgr l'Amiral fit faire halte en bas; quelques misérables Turcs sortirent de leurs trous, qui étoient dans le terrain opposé. La terreur prend sur cette halle les

derniers bataillons; ils prennent pour ennemis les gardes qui occupoient cette hauteur que je vous ai décrite, qui font une décharge générale sur nous et mirent tout en désordre. On eut beau crier : « Ne tire pas! », ils nous passèrent par les armes. Lors, Gravier et moi et quelques officiers, nous mîmes en état d'apaiser le désordre et de rallier notre bataillon épouvanté, pendant que Mgr l'Amiral passe la ravine avec les détachés et grimpe sur le terrain opposé avec ceux qui le peuvent suivre, et se porte à perte d'haleine jusque dans les premiers rangs des troupes, qui commençoient, sur une autre épouvante, à se rabattre les unes sur les autres et à se passer par les armes, comme nous avions fait. Cependant nous avions rallié quelques troupes, lorsque le feu prit à quelques munitions de poudre des Turcs. Cela nous coupa le chemin. L'épouvante reprit tant ceux qui étoient restés sur la contrescarpe que ceux qui étoient en haut sur la hauteur. Les nôtres se refoulèrent jusque dans leur retranchement... Lors, je me trouvai avec trente hommes tant seulement, de plus de mille qui étoient dans la contrescarpe et sur la hauteur où l'on combattoit. Je me ralliai dans deux ou trois régiments, suivant qu'on faisoit face d'un côté et d'autre.

Enfin je me vis seul des nôtres, sans pouvoir percer jusques à Mgr l'Amiral, et il eût été malaisé de le faire dans le désordre. Il y eut seulement quelques soldats de Preuilly, qui se rallièrent à moi, me connoissant ; mais, la cavalerie s'étant tout à fait rabattue sur nous, il fallut plier comme les autres. Je tâchai pourtant encore de me rallier dans le corps de nos gens qui, ayant tourné visage, escarmouchoient de la hauteur sur quelque cavalerie turque qui étoit venue de l'autre côté du camp, pendant que le grand visir faisoit filer quatre mille hommes pour nous couper le chemin.

Lors, tout acheva de se rompre. J'ai trouvé M. le che-

valier de Vendôme, que M. de Sainl-Marc faisoit retirer h la hâte : il eut la bonté, me voyant tout las et abattu, de me faire donner un coup de vin par Séguiran, ce qui me fournit des forces dont j'avois grand besoin ; car imaginez-vous que, pour aller aux ennemis, il falloit passer pour le moins une demi-lieue de retranchement. Ce fut dans celte retraite que nous perdîmes de nos plus braves gens, h qui la lassitude ne permit pas de se retirer assez vite.

Ce fut dans la place d'armes que nous commençâmes à demander Mgr l'Amiral. D'abord, on nous dit qu'il étoit rentré de l'autre côté et qu'il s'étoit rabattu sur la droite. On nous dit aussi que le major étoit avec lui, et il étoit vrai qu'il y avoit été longtemps; mais, par l'ordre même de Mgr l'Amiral, il s'étoit occupé à rallier les fuyards, et ne l'avoit plus revu. Gravier avoit été séparé aussi de lui, après l'avoir soutenu longtemps avec M. de Sauvebeuf. Chacun disoit l'avoir vu; mais personne n'en pouvoit donner des nouvelles assurées. Un malheureux cavalier se vanta, seulement le lendemain, qu'il l'avoit vu tout des derniers, même qu'il lui avoit demandé son cheval, mais qu'il ne lui avoit pu offrir que sa croupe, dont il n'avoit jamais pu se servir, et que, voyant les ennemis sur eux, il n'avoit plus songé qu'à se retirer. Jugez de notre consternation...

On a envoyé le chevalier de Flacourt au camp des Turcs pour tâcher de découvrir si Mgr l'Amiral seroil parmi leurs prisonniers; mais, par leur réponse, il y a très grande apparence qu'il ait été tué sur le champ de bataille...

La neutralité de Strasbourg*.

Lettre de M. Frémont d" Ablancourt au marquis de Saint-Romain, ambassadeur en Suisse'^.

23 de mai 75, à Strasbourg.

Depuis trois jours, Monseigneur, la neutralité de cette ville a reçu de cruelles atteintes. Comme Montecuculli étoit à une heure et demie du pont, et que ses vedettes étoient à Kehl, M. de Turenne s'est avancé de Schelestadt à Benfeld, et de là il vint jusques à la barrière de Gravestadt, qui est à une bonne heure d'ici. Pendant que cela se passoit au dehors, les magistrats, qui avoienl employé tout le jour précédent h prendre l'avis des bons bourgeois sur le fait du pont, avoient convoqué les vingt poésies ou métiers pour avoir aussi leurs suffrages. Les Impériaux, pour se les rendre favorables, remplissent la ville de gens de guerre à cheval et de séditieux, qui vont par les maisons, si bien que tous les poésies donnent leur voix à fournir le passage aux troupes de l'Empereur.

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