Vol. Guerre 509, n
M. de Ranes n'a pas peu contribué; car, comme ce prince est fort habile, il ne décide sur aucune chose sans l'avoir extrêmement balancée, et souvent, de peur de manquer h le faire, il ne se détermine h rien. Il en auroit usé ainsi en ce rencontre, ne song^eant qu'à me remettre d'heure à autre; mais j'y fis entrer M. de Ranes pour lui parler, lequel, voyant qu'il ne pouvoit se résoudre, lui dit qu'il étoit bien fâché que nous ne nous vissions pas, parce ([ue nous aurions accommodé toutes choses ensemble en un quart d'heure et que, faute de cela, tout alloit être perdu, parce qu'il pouvoit voir de l'endroit où ils étoient notre canon et notre infanterie qui s'approchoienl. Enfin, il lui persuada que, s'il me faisoit l'honnêteté de me venir parler à sa porte, il pourroil obtenir bien des choses de moi, et même le soulagement du plat pays sur lequel l'armée se trouvoit logée.
Le bon prince y vint et se tint auprès de la bascule, où je m'avançai bien vite, et mis pied à terre, étant bien aise qu'il y fût aussi. Il débuta par des plaintes de ce qu'on le vouloit prendre sans qu'il en eût donné de sujet, et, voyant les officiers généraux et beaucoup d'autres fort près de nous, il leur faisoit signe de la main de se retirer d'une manière tout à fait jolie et délicate, et me disoit, en faisant toujours un petit pas en arrière, qu'il n'étoit pas nécessaire qu'ils avançassent. Il regagna le pont en ne me disant que cela, et me saluoit pour que nous nous séparassions ; mais je lui dis qu'il venoit d'entrer en capitulation avec moi et que, dès qu'on avoit fait ce pas-là à la guerre, l'on donnoit toujours une porte. Il me répondit que je pouvois demeurer à celle-là; mais il en restoit deux autres, une à l'autre bout du pont, à un gros fer à cheval qui v est pour entrer dans la ville neuve, et, au delà de celle-là, celle de la vieille ville, qui est séparée des autres par un fossé. Le bon prince me disoit, en marchant au travers de deux haies de sa garnison et de la
milice, que j'avançois toujours, et je répondois qu'il falloit bien que j'allasse à la porte qu'il me vouloit donner. Il est vrai que j'étois suivi par quatre compag^nies de grenadiers, qui marchoient derrière nous, battant aux champs.
Quand nous fûmes sous le fer à cheval, il me fit la révérence, en me disant qu'il me prioit de ne pas avancer davantage, jusqu'à ce que nous eussions vu si on pourroit s'accommoder, et qu'il n'en auroit pas usé de même avec un autre. Je ne voulus point prendre congé de lui là, lui disant, puisqu'il nous faisoit maîtres de cette porte, que mon devoir m'engageoit de le reconduire jusqu'à la sienne, et par civilité je l'accompagnai fort près, où, me souvenant que je ne lui avois point demandé des nouvelles de Madame la princesse sa femme, je m'avançai jusqu'au dedans de la porte pour en savoir et lui faire faire des compliments. Durant ce temps-là, nos grenadiers y arrivèrent. Je les fis suivre par le bataillon de la Frezelière, qui prenoit tous les postes de derrière, et j'avançai des grenadiers sur la place de la ville et à la porte du château du prince pour lui faire honneur. Son gouverneur de la citadelle partit, fort empressé, au galop pour y remonter. Je jugeai à propos de lui faire mettre pied à terre et de l'entretenir sous la porte, où je demeurai avec lui, et M. de Boufflers monta à la citadelle avec un gentilhomme du prince et une partie du bataillon de la Frezelière. Le gentilhomme du prince me dit qu'il n'avoit pas d'ordre de son maître ; mais je l'assurai que le prince me l'avoit laissé pour l'y envoyer, et, M. de Boufflers lui disant ce qu'il avoit à dire aux officiers, il le dit, et nous y entrâmes.
Etant en l'état que je vous marque, le prince me fit dire que, avant de capituler avec moi, il désiroit que je lui envoyasse un passeport pour sortir avec sa femme et ses enfants. Cela fut accordé sur-le-champ, à condition que, en recevant mon passeport, il me donneroit un ordre pour que son commandant de Blamont rendît le château sous
l'obéissance de S. M. Cet échange considérable du passeport et de l'ordre se fit sur-le-champ, et le prince est allé mener sa famille à Bâle pour quelque temps et doit revenir dans son château. Ce qui me le fait croire encore, c'est que je trouvai sa cuisine toute pleine de vaisselle d'argent...
La retraite de Messine^.
Relation adressée à M. de Louvois par M. de la Feuillade-.
[Cette relation, très longue, entre dans les plus grands détails sur tous les préparatifs du départ; mais elle est très sommaire sur la retraite elle-même. La lettre que le général adressa au Roi par l'entremise de M. de Seignelay, et qu'on trouvera ci-après, présentant plus d'intérêt à cet égard, on ne donnera que le début de la relation, qui indique d'une manière très nette les difficultés de l'entrepinse.]
Le Roi, étant résolu de compter plutôt au nombre de ses ennemis encore la couronne d'Angleterre que de faire une paix qui ne répondît pas à la grandeur de ses conquêtes, songea à retirer ses troupes de Sicile.
Cette retraite, en tout temps, n'étoit pas aisée, tant parce qu'elles étoient séparées en plusieurs postes, que parce qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'une ville comme Messine, peuplée de plus de quatre-vingt mille personnes, où les bourgeois et les paysans des villages voisins