Reg. Marine B^ 8, fol. 58, copie
Le 5, les galères partirent; elles revinrent le 6, repartirent le 7, essuyèrent une tempête où nous les crûmes toutes perdues, et, le 10, nous les revîmes avec beaucoup de joie. Cependant M. de Montauban fit sauter les portes de Taormini, nous renvoya notre canon, et, le 6, se mit en chemin avec les troupes. Il fut suivi pendant une heure par des paysans et quelques soldats de la Motte, qui tuèrent sept ou huit traîneurs, blessèrent un officier et en prirent un autre, que j'échangeai le lendemain, et, en passant, il prit les garnisons de Saint-Alexis, Savoca et la Force, dont j'avois confié les gouvernements à des gentilshommes du pays et à des troupes messinoises, le tout avec la participation du sénat. Et, comme l'Escalette, après Libisso, est la place la plus frontière et la plus importante à l'égard de Messine, ces Messieurs me prièrent de la confier au fils de M. CafFaro, qui est une race sans soupçon à l'égard des Espagnols.
Le 7 au matin, M. de JMontauban arriva à Messine, et j'envovai M. du Casaux à Morton au-devant des troupes, qui entrèrent le 8 dans les casernes, qui sont justement sous le bastion de Don-Blas, d'où l'on peut aller au Salvador sans que qui que ce soit le puisse empêcher. Le bastion de Don-Blas est l'opposé de celui de la porte Royale, tous deux sur la Marine.
La nuit du 7 au 8, je fis embarquer M. de Montauban pour Auguste ; je lui donnai quatre vaisseaux de guerre et une quinzaine d'autres pour embarquer notre cavalerie. Le moment devant de s'embarquer, je lui confiai les ordres que j'avois de Votre Majesté, afin qu'il les exécutât a Auguste, lui donnant le temps pour se mettre en état jusques au 19, parce qu'il n'étoit pas question seulement d'embarquer les troupes, mais d'embarquer la cavalerie et l'hôpital, faire faire quelque peu de pain, n'en ayant mis que jusques au 25, à quoi j'avois prévu par de la farine et des boulangers que j'y avois envoyés auparavant avec
M. (le Nolan, et même de prendre les canons de fonte et faire crever ceux de fer. Je lui donnai ordre aussi de partir le 19, s'il n'avoit point de mes nouvelles, et d'aller droit en France, parce que c'étoit un signe assuré, si je n'y étois pas le 19, que le vent m'auroit été bon par le nord. Je ne me suis pas trompé dans mes mesures, puisqu'il est aujourd'hui le 18 au matin, et que j'en suis à deux lieues.
Le 9, je fis venir les troupes de Libisso à Messine, à trois cent cinquante hommes près, que j'avois promis à Messieurs du sénat de laisser pendant le temps de mon expédition; mais, au lieu de les faire entrer dans la ville, je les laissai au Salvador-des-Grecs, qui en est à portée du canon de ce côté-là, afin d'être maître absolu du bastion Royal, en cas qu'il fallût tirer l'épée.
Je me préparois pour embarquer, lorsque j'eus nouvelle que Saint-Alexis, Savoca et la Force s'étoient rendus aux ennemis ; ce qui m'obligea à envoyer h l'Escalette quatrevingts hommes, que je pouvois retirer par la Marine comme bon me sembleroit. Comme les Messinois et tous ces postes-là n'étoient pas amis, ils en comptèrent la perte comme autant de pain qui leur revenoit, et crurent que j'avois bon dessein de les conserver, puisque j'envovois quatre-vingts hommes à l'Escalette, qui est le seul poste par où on peut venir à Messine de ce côté-là, hors de passer un à un par les montagnes.
Après le retour des galères et l'absence de M. de Montauban, il fut public que j'allois en France, parce que je fus obligé d'ôter aux galères sept cents hommes d'infanterie, que j'y avois mis sous prétexte d'une expédition. Aussitôt j'eus des députations du sénat et de la noblesse pour demeurer, et le sénat me fit dire qu'il ne répondoit plus du peuple. Pour réponse, je leur dis que je ne songeois pas à aller en France, mais que, si j'en avois le dessein, je les prierois de me dire comme ils pourroient
m'en empêcher, à la manière dont les troupes éloienl disposées. Les plus habiles ne doutèrent plus de mon départ, et ne songèrent qu'à mettre h couvert ce qu'ils avoient de meilleur.
Pour moi, cela fait, je ne songeai plus qu'à m'embarquer, et, pour faire le tout avec ordre, je remis à Messieurs du sénat Castellaccio et Gonzague. Le jour après avoir remis ces forts, je leur rendis les bastions de la ville, hors Don-Blas et Porte-Royale, et en même temps je fis marcher toutes les troupes qui étoient dans les casernes sous le Salvador pour s'embarquer, hors deux bataillons et trois cents suisses, que je fis passer de l'autre côté de Porte-Rovale, pour garder cette porte pendant que ceux du Salvador s'embarquoient et ceux du Salvador- des- Grecs. Quand ces troupes furent embarquées, je rendis le bastion Don-Blas et les portes, et n'eus plus entre les mains que Matagriffon, qui est dans la ville, la porte et le bastion Royal et la forteresse du Salvador.
Le bruit alors se fortifia que j'allois en France, et, comme il étoit public parmi les François, il le devint parmi les Messinois, mais trop tard. Alors j'envoyai chercher le sénat et lui dis que, lorsque Votre Majesté m'avoit envové ici, elle avoit un traité fait avec l'Angleterre et avoit plus d'envie que jamais d'achever la conquête de la Sicile, et que, pour ce sujet, elle avoit ordonné plus de six mille hommes de pied et huit cents chevaux, des vaisseaux, et encore cinq galères, pour passer à la fin de mars, mais que le roi d'Angleterre avoit manqué à Votre Majesté et s'étoit accommodé avec ses ennemis, de manière que, Votre Majesté ayant su que, pour avoir le temps de joindre les Espagnols et les Hollandois avec trente vaisseaux de guerre, il^ avoit pris prétexte de la guerre d'Alger, elle m'avoit envoyé ses ordres pour embarquer ses troupes,