‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 182 sur 187 · Le roi d'Angleterre · texte numérisé non relu

Le roi d'Angleterre

faire partir ses galères et m'en aller à l'île de Ponza, afin que les ennemis ne pussent pas se mettre entre Messine et les troupes qui venoient; que, s'ils pouvoient garder leur ville pendant deux mois, les vaisseaux de Votre Majesté étant joints, je reviendrois tenter la fortune d'un combat; que, si cela ne se pouvoit, ils eussent à prendre leur parti, parce que j'étois résolu de suivre mes ordres.

Après avoir parlé au sénat, j'allois envoyer quérir les troupes de Libisso et l'Escalette et retirer celles du Salvador et Matagriffon, lorsque j'appris qu'il y avoit encore dans l'hôtel de ville un portrait de Votre Majesté. Aussitôt, j'envoyai à Messieurs du sénat les prier de me le rendre, ou que je l'irois chercher par force. Ce fut Laxana, que Votre Majesté a vu ambassadeur, qui fut le messager, lequel avoit déjà embarqué sa famille, aussi bien que trente autres familles à qui les François avoient fait confidence. La réponse du sénat fut qu'ils me le rapporteroient, mais qu'ils me prioient de trouver bon que ce fût sans cérémonie, et non tambour battant, comme j'avois fait embarquer celui du palais, ce que je voulus bien.

Une heure après, Laxana revint et me pria, de la part de tout le sénat, de leur donner à tous embarquement, ce que je leur promis. Voyant le sénat dans mes intérêts, je laissai encore les troupes de Libisso, l'Escalette, Matagriffon et Salvador tout le jour, afin de leur donner le temps de s'embarquer, et ne les envoyai chercher que le soir même, que le sénat s'embarqua.

Comme le port de Messine est un port dont on ne sauroit presque sortir, tant à cause des vents qu'à cause des courants, j'avois, le jour d'auparavant, mis mes vaisseaux au large, et il n'y avoit plus que les galères dans le port, que l'on pouvoit faire sortir en une demi-heure de temps.

Comme je ne doutois pas que, le matin, le peuple ne trouvant pas les sénateurs, on pilleroit les maisons, et que

tout seroit dans la ville dans la dernière confusion, pour éviter l'inconvénient que quelques-uns malintentionnés iroient au bastion de Porte-Royale et Don-Blas, et qu'ils pourroient tirer sur mes galères, je les fis sortir à minuit et les mis derrière mes vaisseaux pour me remorquer le matin : ce qui se fit après avoir embarqué les troupes de Libisso, de Matagriffon et du Salvador, et avoir envoyé des barques et une tartane à ceux de l'Escalette. Nous n'avons pas été à une portée de canon en mer, que les bourgeois ont pris les armes, et nous les avons entendus tirer les uns contre les autres.

Nos galères sont arrivées le 16 à Auguste, qui est le même jour que nous partîmes de Messine.

Enfin, Sire, je quitte Messine, et je ne l'abandonne pas ; j'ai, dans les vaisseaux de Votre Majesté, plus de deux cents des meilleures familles, qui ne pardonneront jamais aux Espagnols. Si j'avois eu des vaisseaux, et qu'il y eût été du service de Votre Majesté, j'aurois mené Messine h Toulon, puisqu'ils abandonnent femmes, enfants et biens. Il a été nécessaire de ne leur laisser envisager l'embarquement des troupes que quand ils ont été hors d'état de l'empêcher.

En arrivant à Auguste, j'ai trouvé toutes les choses comme je le pouvois souhaiter. J'emporte vingt-six pièces de canon de fonte, dont il y en a neuf de 36. Le vent est bon, et je fais partir dans trois heures tous les bagages, tous les malades et tous les vaisseaux chargés. Je leur donnerai deux frégates d'escorte, et je reste encore ici aujourd'hui et demain, pour donner temps aux galères de faire de l'eau, leur donner des fours et quatre cents sacs de farine ; elles peuvent demeurer trois mois dans une île déserte sans manquer de rien, pourvu qu'elles y trouvent de l'eau. Le vent qu'il fera après-demain décidera de leur route, ou par le sud ou par le nord ; telle qu'elle puisse être, je crois qu'on peut avoir l'esprit eu repos.

Relation que le sieur Jean-Baptiste Simonetti, de cette i'ille, habitant à Messine depuis vingt-trois ans, a faite à Cotolendi, consul de France à Livourne, de la retraite dudil Messine de M. le duc de la Feuillade, avec toutes les forces du Roi, tant de terre que de mer^.

A Livourne, le 25® mars 1678.

En premier lieu, M. le maréchal commença d'embarquer des troupes, et particulièrement la cavalerie, pour Auguste, sous prétexte de vouloir entreprendre quelque chose de ce côté-là. Et, pour mieux colorer son dessein, il prit à louage dans Messine une quantité considérable de bœufs, chevaux et mulets pour le train de l'artillerie, qu'il paya fort ponctuellement pour un mois d'avance, aussi bien que tous les hommes qui étoient nécessaires pour cela. Après cette expédition, il remit aux Messinois les bastions qu'ils gardoient autrefois, et fit ensuite partir toutes les galères du côté du Ponant, le 11 de ce mois, lesquelles furent obligées de revenir dans le port le 14, à cause d'une grande bourrasque qu'elles trouvèrent vers Stromboli.

Le lendemain 14, M. de la Feuillade donna à dîner à tous les jurats sur une des galères du Roi commandée par M. le chevalier de Janson, et leur dit qu'il seroit bientôt au sénat pour leur communiquer des ordres qu'il avoit reçus de S. M. Sur les quatre heures du soir, il s'y en alla, et, en fort peu de mots, il leur dit que S. M. lui avoit ordonné de retirer toutes ses forces de Sicile pour les faire passer en France, où elle en avoit besoin présentement, et qu'il espéroit de revenir dans deux mois

1. Reg. Marine B-* 8, fol. 70. M. Cotolendi écrivit, le 25 mars, à Louvois pour lui exposer les mêmes faits (vol. Guerre 610, n" 108).

avec de plus grandes, et qu'ils fissent tous leurs efforts pendant ce temps de se maintenir, et que, pour leur en donner les moyens, il leur laissoit trois cents quintaux de poudre et autant à proportion de toutes autres sortes de munitions de guerre, et que, pour ce qui étoit des vivres, quoiqu'ils en eussent encore assez, il ordonnoit à un banquier florentin, appelé Lorenzo Corsini, de leur fournir deux mille huit cents salmées de blé et de farine, avec l'argent pour payer le tout.

Après avoir fait ce discours, il sortit, et s'embarqua avec toute la comitive et les gens qu'il avoit ordonné de le suivre pour se précautionner de tout ce qu'il aurpit pu arriver. Et cependant toutes les forteresses royales avoîent été évacuées des garnisons, et tous leurs canons encloués, à la réserve du Salvador, qu'on réserva pour l'ultime expédition.

Mais le sénat et tous les peuples furent si surpris de l'annonciation funeste que M. de la Feuillade leur fit, qu'ils ne surent que répondre, et, sans songer à quoi que ce soit, coururent h foule pour s'aller embarquer, et l'on tient pour certain qu'il s'en est embarqué au-dessus de douze mille, tant sur l'armée que sur divers autres bâtiments qu'il y avoit dans le port, qui étoient bien en tout environ cent voiles, dont la plus grande partie de la noblesse est du nombre. Tous les consuls des nations et la plupart des personnes commodes ont été aussi de ce nombre.

Enfin le 16, à dix heures du matin, l'on embarqua les suisses qui étoient au Salvador, et toute l'armée partit pour aller du côté d'Agosta, et, comme l'on avoit miné tous les bastions du Salvador pour les faire sauter en l'air, les Messinois, qui accoururent à lever la poudre, en empêchèrent l'effectuation, à la réserve de celui de Sainte-Barbe, qui fit son effet aussitôt.

Après le départ de toute l'armée, ce qui étoit resté de

noblesse dans la ville, et les bons bourgeois, se mirent ensemble, et, après avoir fait une nouvelle élection des jurats, dont quatre d'iceux sont le marquis de Codagosta, don Giuseppe Stagno, don Francesco Belli et Andréa Lamberto, le susdit marquis de Codagosta et le fils de don Carlo Castelli montèrent à cheval, allant par toutes les rues, criant : « Vive le roi d'Espagne ! » et ensuite ils députèrent à Rcggio le sieur Domenico Calamata pour traiter avec les Espagnols, dont, le même jour, à cinq heures du soir, l'évêque de ce lieu-là, aussi bien que le comte lîarbo, gouverneur, arrivèrent à Messine, avec Calamata, qui les étoit allé prendre. Et, comme l'on avoit fait une autre expédition h Melazzo du vicaire Dini, il amena aussi trois officiers allemands, lesquels tous cinq ensemble promirent au peuple une amnistie générale.

Voilà, jusques à l'heure, que celui qui m'a fait cette relation a demeuré à Messine, et tout ce qu'il en a pu apprendre, en étant parti sur un navire anglois la nuit du 16 au 17. Il est constant que M. le duc de la Feuillade a fait les choses si secrètement et si adroitement, suivant le récit que m'en a fait ce marchand, que, nonobstant le discours public qu'il fit dans le sénat, il y en avoit plusieurs qui ne vouloient pas le croire, et ne se seroient pas embarqués, si des gens plus sensés ne leur eussent fait connoître leurs erreurs...

Extraits des lettres de M. d'Oppède, intendant de F armée, à M. de Seignelay^.

16 mars 1678.

... Presque tout ce qu'il y a de gens de qualité [à Messine] s'embarquent avec leurs familles et ce qu'ils peuvent emporter de leurs effets. Leur abattement est si grand,

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