‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 183 sur 187 · Reg. Marine B'' 8, fol · texte numérisé non relu

Reg. Marine B'' 8, fol

que, bien que cette ville soit présentement sans troupes et sans police, il n'y est encore arrivé aucun désordre; chacun transporte ses effets publiquement et en sûreté. Ceux qu'on soupçonnoit le plus veulent aller en France, soit qu'ils aient le cœur véritablement François, ou qu'ils appréhendent de se trouver à Messine dans cette révolulion. M. de la Feuillade reçoit tous ceux qui veulent s'embarquer. Le nombre en est si grand, dont la plupart partent sans un sol, estimant beaucoup meilleur de mourir de faim en France que de retomber au pouvoir des Espagnols, que, si M. de la Feuillade eut moins bien pris ses mesures pour l'embarquement de ses troupes, il n'eût pas été en son pouvoir de les retirer qu'à coups d'épée... Les jurats se sont embarqués à dix heures du soir et ont demandé des bâtiments pour une partie de ce qui reste dans cette ville; ils en ont fait une peinture qui perce le cœur. Les jurats embarqués, Messine reste sans chefs, chacun demandant les François, et personne ne prenant de justes mesures avec les Espagnols. Ou n'entend que des gémissements et des cris de : « Vive le roi de France! »...

16 mars 1678.

... Je ferai aujourd'hui le rôle de tous les Messinois qui sont embarqués, pour l'envoyer ou le porter à S. M. La plupart s'embarque sans songer qu'on ne vit pas en France, non plus qu'ailleurs, sans bien, et beaucoup ne connoissent pas les honnêtes moyens d'en gagner.

Rien ne me surprend plus que de voir cette ville, dont le peuple est cruel et emporté, depuis trois jours sans troupes, sans police, sans commandant, et sans désordre, et que ceux qui ont voulu s'embarquer aient emporté leurs meubles publiquement sans avoir été volés et leurs maisons mises au pillage. Rien ne marque mieux la véritable douleur de tout le monde; mais cette tranquillité ne sauroit durer longtemps; la journée de demain ne se^

passera pas sans de grands désordres. La présence des jurais les arrêloit. Comme ils ne paroîtront plus, el que le peuple les saura embarqués, il se portera indubitablement à d'étranges violences...

Marseille, 29 mai 1678.

... J'ai vu, par la copie de la lettre de M. Rouillé, les intentions de S. M. sur les Messinois qui sont en France. jNous avons examiné, M. de Grignan, lui el moi, ce qui est contenu dans cette lettre el les moyens dont on se pourroit servir pour porter les Messinois h prendre d'euxmêmes un des trois partis que S. M. souhaiteroit qu'ils choisissent : ou de s'engager à travailler de leur métier dans les villes du royaume, ou de se retirer dans celles d'Italie, ou de retourner à Messine sur la confiance de l'amnistie donnée par les Espagnols.

Deux nouvelles qui courent nous ont paru des obstacles presque invincibles pour disperser si tôt les Messinois qui sont ici. La première est que les Espagnols font des violences inouïes, sous prétexte de l'exécution des deux déclarations, dont je me donne l'honneur de vous envoyer copie^, et l'autre, que S. M. a fait un fonds très considérable pour la subsistance des Messinois qui sont en France. Ils attendent les grâces du Roi et appréhendent de retomber sous la domination des Espagnols, qui les ont exceptés de l'amnistie, qu'ils n'observent pas de fort bonne foi, puisqu'ils relèguent ceux qui leur paroissent suspects et saisissent le bien des autres sous prétexte que ce sont des efifets appartenant aux François ou aux Messinois qui ont passé en France...

1. Déclarations du vice-roi de Sicile, en date du 31 mai, l'une accordant amnistie, l'autre prescrivant la recherche de tous les biens meubles, bijoux, argent, etc., appartenant aux Français et Messinois absents, et qui ont été dérobés.

J'ai trouvé... tous les Messinois si fort prévenus que S. M. les devoit enrichir par ses bienfaits, qu'ils auroient vendu jusques à leur chemise en attendant les grâces du Roi. Cette nouvelle avoit été mandée de Paris par différentes personnes et confirmée par les Messinois qui en sont revenus. J'ai tâché de les désabuser, leur disant qu'on a lieu de tout attendre de la grandeur et de la bonté du Roi, mais que, ne voyant venir aucuns ordres, je doutois que l'on eût représenté à S. M. la misère de quelquesuns d'entre eux, et, lorsque je parle h ceux qui peuvent prétendre de retourner un jour dans leurs maisons, je leur conseille, comme un homme qui entre dans leurs intérêts, d'aller au plus tôt dans quelque ville neutre, pour faire connoître aux Espagnols, par cette démarche, que leur dessein, lorsqu'ils se sont embarqués, n'a pas été de demeurer en France ni de se soustraire à la domination d'Espagne, mais seulement de se dérober à la fureur du peuple dans l'intervalle du départ des François à l'arrivée des Espagnols. Ils tombent d'accord avec moi que, si ces raisons sont bien représentées, ils obtiendront aisément leur grâce.

Comme j'ai su que quelques-uns étoient déterminés à passer en Italie, je leur ai dit que je leur donnerois un vaisseau pour les porter et que je leur ferois fournir la subsistance. Sur l'assurance que S. M. approuveroit que je leur fisse ce bon traitement quoique je n'en eusse aucun ordre, il y en a plus de cent qui veulent profiter de cette occasion. J'ai déjà frété deux mille livres un navire pour faire ce voyage, du port de près de cinq mille quintaux; il mettra h la voile dans trois ou quatre jours. Quant aux vivres, le sieur de Louvigny les fournira au même prix que sur les galères, et, à l'égard des gens de qualité, comme il les faut nourrir différemment des matelots, je réglerai le prix de la ration sur la valeur des vivres que je leur ordonnerai. L'exemple de ce grand

nombre qui s'en va en entraînera indubitablement beaucoup d'autres.

Je me donne l'honneur de vous envoyer un état de 'tous les Messinois qui sont présentement en France. Il y en a peut-être quelqu'un oublié, parce que je n'ai pas osé demander des mémoires à aucun Messinois, pour ne les confirmer pas dans l'opinion qu'ils ont que le Roi les veuille entretenir. Cet état ne laisse pas d'être assez juste*.

Si S. M. veut faire du bien à quelques-uns de ceux qui se sont le plus distingués contre les Espagnols, il sera nécessaire d'attendre quatre ou cinq mois, pour donner lieu h tous ceux qui peuvent prendre un parti de le chercher : après quoi, le Roi feroit subsister tout ce qui restera pour une somme médiocre tous les ans, pourvu qu'il donnât de petits bénéfices à quelques-uns, des emplois à d'autres, et qu'il fit recevoir dans des monastères les filles.

Les ouvriers mouroienl de faim, parce qu'on ne leur vouloit pas permettre de travailler publiquement dans cette ville. J'ai parlé aux échevins, et je leur ai fait connoître qu'ils feront une chose fort agréable au Roi, s'ils facilitoient à ces misérables les moyens de gagner leur vie. Ils ont sur l'heure donné les mains à tout ce que ces ouvriers ont souhaité; ainsi, s'ils veulent travailler, ils pourront très bien subsister...

Toulon, 4 juillet 1678.

... Je suis très heureux que ce que j'ai fait pour persuader aux Messinois de se retirer en Italie ait plu à S. M., et que vous l'ayez approuvé.

Il court de nouveaux bruits que le Roi faisoit voiturer beaucoup d'argent en cette province pour eux. Ces nou-

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