Le 23 mars 1680, au moment où il venait de recevoir
Dans le même temps que le Roi travailloit à rétablir ses finances, il n'oublioit pas ce qui concernoit les affaires militaires, dont M. Le Tellier étoit chargé comme secrétaire d'État de la guerre. M. de Louvois, son fils, auquel il préparoit cette grande place, travailloit sous lui, et c' étoit avec ces deux hommes que le Roi s'enfermoit tous les jours pour dresser son projet. Disons quelque chose du caractère de l'un et de l'autre.
M. Le Tellier, qui est mort chancelier de France, avoit un bon esprit ^ beaucoup de jugement et une grande expérience dans les affaires, ayant passé par tous les degrés; d'ailleurs, il alloit à ses fins avec beaucoup d'adresse. Il excelloit en patelinage* par-dessus tous les autres; [il étoit doucereux comme le miel, et, dans le fond, aussi malfaisant, dangereux et rancunier qu'un Italien. Jamais il ne se haussoit ni se baissoit]; toujours le même visage et le même air, aussi affable dans un temps que dans un autre. Ce n'est pas qu'il ne fût prompt et colère ; mais il savoit prendre son temps. Du reste, il paroissoit fort réglé dans ses mœurs et sa dépense. Sa conduite lui a si bien réussi, qu'il a fait une grosse maison et a acquis
l'autorisation de se rendre, pour sa santé, aux eaux de Bourbon [Lettres de Bussy-Rabutin, t. V, p. 92 ; Mémoires de Gourville, t. II, p. 72).
1. Comparez les Mémoires de Gourville, t. II, p. 158-162; une Addition de Saint-Simon au Journal de Dangeau, t. I, p. 242; la Relation de Spanheim, p. 326; les Relazioni yénitiennes, t. III, p. 92, 152, 180-182, et les Archives curieuses, 2« série, t. VIII, p. 413.
2. « Artifice d'un patelin qui flatte quelqu'un et qui le tourne en tant de manières qu'il vient à bout d'en tirer profit » (Dictionnaire de Trévoux). Origine : Patelin, nom du héros de la célèbre farce du xv^ siècle.
des richesses immenses, [que bien des gens ont attribuées à sa seule économie, qui tenoit beaucoup de l'avarice] .
Le caractère de M. de Louvois différoit en bien des points de celui de son père^ L'humeur qui dominoit toujours en lui étoit fière, brusque et hautaine, et sa férocité naturelle étoit toujours peinte sur son visage et effrayoit tous ceux qui avoient affaire à lui. [Il étoit sans ménagement pour qui que ce pût être, et traitoit toute la terre haut à la main, et même les princes ; d'ailleurs avide, jaloux, rancunier,] et capable de tout sacrifier pour soutenir son autorité et ses intérêts. Il avoit peu d'étude et de connoissance des sciences et des arts et, dans le commencement de sa vie, fut assez dissipé par les plaisirs ordinaires àla jeunesse vicieuse. Son esprit paroissoit lourd et pesant. On dit à cet égard que M. Le Tellier, qui connoissoit parfaitement l'esprit du Roi, eut l'adresse de l'engager à corriger la conduite de son fils et à le former à sa manière, afin que Sa Majesté s'y attachât davantage et qu'elle le regardât comme sa créature. Ses peines ne furent pas inutiles; car, après les premières façons, l'esprit du jeune ministre s'ouvrit et parut excellent, et il devint si assidu, actif et laborieux, qu'il n'y eut jamais rien de tel. Le Roi en fut si content, [qu'il eut tout crédit près de lui et que rien ne s'y faisoit que par son moyen;]
1. Les principaux traits du portrait qui va suivre se retrouvent dans Saint-Simon, Parallèle des trois rois Bourbons, p. 219, et Addition à Dangeau, t. III, p. 371 ; dans Spanheim, p. 318; dans Gourville [Mémoires, t. II, p. 172-173); dans une lettre de M™^ de Maintenon, recueil La Beaumelle, t. VI, p. 269-270, etc.
à quoi j'ajouterai que le Roi s'est piqué du depuis, sur cet échantillon, de former ses autres ministres ^
Louvois entendit si bien le détail de la guerre et tout ce qui la concerne, [qu'il auroit sans doute été un excellent capitaine, s'il avoit voulu commander les armées et eût été familier avec les coups de mousquet ; mais le métier qu'il faisoit étoit plus sûr et meilleur] . De son temps, la discipline militaire fut exacte, et les troupes maintenues en bon état. Deux moyens principaux y concoururent : le soin qu'il en prenoit, et sa sévérité. Jamais ministre n'a mieux pourvu à la subsistance et à l'action des armées. Lorsque ceux qui les commandoient étoient placés de sa main, ou quand le Roi les conduisoit en personne, tout s'y trou voit en abondance, et, par sa sage prévoyance, les expéditions les plus difficiles réussissoient, en quelque saison que ce pût être. On remarqua qu'il ne fut pas si bon ministre dans les autres affaires de l'État, qui lui passèrent presque toutes dans les mains. Jamais il ne sut captiver son humeur, et le temps qu'il consommoit à approfondir les détails, qu'il aimoit un peu trop, ne lui laissoit pas celui de pénétrer les grandes affaires. Il faisoit du bien par fougue, et préféroit le plus souvent des gens de peu à ceux qui avoient de la naissance et du mérite, parce que ceux-là s'attachoient à lui servilement et étoient plus aisés à manier que les autres, qu'il redoutoit et craignoit de faire des ingrats dangereux.
Sa Majesté, ayant travaillé assidûment avec ces deux personnes, ne voulut pas s'en rapporter entièrement