‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 32 sur 187 · Fabio Chigi (1599-1667), élu pape le 7 avril · texte numérisé non relu

Fabio Chigi (1599-1667), élu pape le 7 avril

que celui-ci, qui avoit toujours fait l'homme de bien, faisoit tenir sa bière sous son lit pour y apprendre, disoit-il, qu'il seroit bientôt dedans, et se défit de ce triste spectacle dès qu'il eut la tiare sur la tête,] et étala à sa place toute la pompe et la magnificence d'un grand roi. Son frère, Augustin Chigi', étoit gouverneur de Rome, un de ses neveux cardinal^, et le cardinal Impériale premier ministre^.

C'étoit une ancienne coutume à Rome que les ambassadeurs des têtes couronnées rendissent la première visite aux parents du Pape et à son premier ministre. Le duc de Créquy, dont la fierté et la gloire naturelle, toujours peinte sur son visage, étoit encore augmentée par la qualité d'ambassadeur d'un grand roi, loin de suivre cet usage, avoit dit hautement qu'il étoit abusif et ne convenoit point à un homme comme lui. Cela déplut fort au Pape et à ses parents, auxquels il permit de s'en ressentir ; [mais il est à présumer qu'il n'entendoit pas que ce fût d'une manière si vive. Voici comme la chose se passa.]

Le duc de Créquy, logé au palais Farnèsc^, soutenoit avec éclat le caractère dont il étoit revêtu et n'en omettoit aucune des prérogatives. Comme les fran-

1. Il ne s'appelait pas Augustin, mais Mario; il était le frère aîné du pape, étant né en 1594 et mourut en novembre 1667.

2. Flavio Chigi, cardinal-évêque de Porto en 1657, archiprêtre de Saint-Jean-de-Latran, ne mourut que le 13 septembre 1693.

3. Laurent Impériale (1611-1673), cardinal depuis 1652; il perdit sa charge de premier ministre à la suite de l'affaire des Corses.

4. Le palais Farnèse venait d'être acheté par la France (avril 1662) pour servir de résidence à ses ambassadeurs.

chises ^ en étoient une, il avoit surtout recommandé à ses gens d'empêcher que les sbires ne missent le pied dans son quartier. Un jour qu'il étoit sorti ainsi que Madame l'Ambassadrice, un débiteur^, véritable ou supposé, s'en fut du côté du palais Farnèse, criant de toute sa force au secours. Les gens du duc, extrêmement alertes sur pareille aventure, ne l'eurent pas plus tôt entendu, qu'ils firent une sortie sur les sbires et poursuivirent vivement leur proie. Ceux-ci furent soutenus par quelques Corses de la garde du Pape, qui se trouvèrent là si à propos, qu'on eut lieu de croire que la rencontre étoit préméditée. Cela ne les empêcha pas d'être poussés et d'être obligés de se retirer du côté du corps de garde des Corses, qui revinrent avec eux pour se jeter à leur tour sur ceux qui les avoient maltraités, et se trouvèrent en bien plus grand nombre que les gens de l'ambassadeur, qui furent contraints de se retirer vers les écuries d'où ils étoient sortis. Le duc de Créquy, qui rentroit alors dans son palais, n'eut que le temps de s'y enfermer. Les Corses l'investirent par devant et par derrière. Il voulut se montrer sur un balcon, d'où il menaça ces séditieux de les faire pendre ; mais, au lieu de marquer aucun respect pour sa personne et pour son caractère, ils firent

1. Le quartier environnant le palais de chaque ambassadeur était soustrait à la juridiction pontificale et devenait un lieu d'asile pour tous les malfaiteurs.

2. Cette affaire a été racontée, en dernier lieu, dans le plus grand détail, par M. Ch. Gérin, Louis XIV et le Saint-Siège, t. I, p. 283-347, et par le comte Ch. de Moiiy, L'ambassade du duc de Créquy à Rome ; voyez aussi la longue note bibliographique qui lui a été consacrée dans le t. V des Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, p. 12, note 3.

une décharge sur lui, et ce fut par un miracle qu'ils ne le tuèrent point. Cet incident interrompit les réprimandes et le fit rentrer dans son appartement. Le moment d'après, la duchesse sa femme arriva, qui l'avoit encore évité plus belle ; car, comme elle revenoit de la ville, on tira sur elle, dans son carrosse, plusieurs coups de mousqueton, dont un de ses pages et un de ses valets de pied furent tués sur la place. Tous les François qui se trouvèrent alors dans les rues eurent un grand orage à essuyer : le corps des sbires, qui est considérable à Rome, courut sur eux et en tua quelques-uns, et ce fut un désordre affreux dans toute la ville.

Les parents du Pape, ayant ainsi assouvi leur vengeance, firent lever le siège de devant le palais du duc, faisant semblant de n'y avoir aucune part. L'ambassadeur en demanda justice au Pape et au gouverneur de Rome, qui ne balancèrent pas à la lui promettre; mais, au lieu de la donner, ils firent évader ceux qui y avoient le plus de part. Le duc de Créquy, en étant informé, ne sortit plus de chez lui que bien accompagné, avec tous ses gens armés et une bonne gai^de à pied et à cheval" autour de son carrosse. Gela ne plut pas au gouverneur et aux parents du Pape, qui s'imaginèrent que le duc les vouloit braver : en sorte que, pour lui rendre bravade pour bravade, ils envoyèrent toute la garde du Pape autour de son palais, et lui firent dire qu'ils ne le faisoient que pour sa sûreté, parce qu'il s'étoit rendu si odieux au peuple de Rome, que, s'il sortoit, ils ne lui répondoient pas de sa vie. Il fut donc assiégé une seconde fois, et sut bien que croire de tout cela. Le Roi, averti de ce qui

se passoit à Rome par des courriers que le duc lui envoyoit, lui ordonna d'en sortir incessamment et de se retirer dans les États du Grand-Duc ^ ; il fit dire aussi au nonce de partir pour l'Italie et de quitter Paris en deux fois vingt-quatre heures. Il lui donna un garde, qui le conduisit jusqu'au Pont-de-Beauvoisin et lui fit essuyer de petites mortifications le long du chemin.

Cette retraite indiqua assez au Pape ce qui devoit arriver dans la suite. En effet, le Roi se saisit aussitôt d'Avignon et envoya des troupes du côté de l'Italie, sous le commandement du marquis de Bellefont^, qui eut ordre de prêter la main aux ducs de Modène et de Parme. Ces princes se plaignoient que, au préjudice du traité des Pyrénées, le Pape leur retenoit certaines places qui leur dévoient être restituées^. Ces premières troupes dévoient être suivies d'une armée plus considérable, sous les ordres du maréchal du Plessis^.

Le Pape, de son côté, chercha à se précautionner

Page 1