Histoire militaire, p. 284; Gazette, p
tité de prisonniers, parmi lesquels étoit M. le Rhingrave '' .
Cette affaire étant expédiée, le Roi donna le gouvernement de Lille à M. de Bellefont, et alla reprendre la Reine à Arras pour la ramener en France; ainsi, M. de Turenne commanda l'armée en chef. Il eut avis que les Espagnols avoient mis garnison dans Alost, dont nos troupes s'étoient emparées dans la marche de Dendermonde, et qu'elles avoient eu ordre d'abandonner dans la contremarche suivante. M. de Turenne jugea à propos de reprendre ce poste, qu'il trouvoit important, et y marcha lui-même. Il le fit attaquer d'abord, et le trouva plus difficile à emporter qu'il n'avoit cru, ceux qui l'occupoient l'ayant rétabli avec beaucoup de diligence. Ils se défendirent bien, quoiqu'il ne valût rien. L'attaque fut encore plus vigoureuse, et dura trois jours. On y eut plus de monde de tué ou de blessé qu'on n'en avoit eu à tous les autres sièges ensemble^. Cette action finit la campagne. Les pluies qui survinrent et la saison déjà avancée obligèrent de mettre les troupes en quartier d'hiver.
J'ai dit que le Roi avoit donné le gouvernement de Lille au marquis de Bellefont. Quoique Sa Majesté y eût ajouté le commandement des villes nouvellement conquises^, cela ne satisfit pas ce seigneur, dont les
1. Charles-Florent, rhingrave ou comte du Rhin, de la branche de Neuvillers, mort le 4 septembre 1673.
2. Gazette, p. 1090-1091 et 1140; Histoire militaire, p. 285. Après la prise d'Alost, Turenne en fît démolir les fortifications.
3. M. de Bellefont eut le gouvernement de Lille et des places de la châtellenie ; M, de Duras commandait à Tournay, M. d'Humières à Charleroy et entre Sambre et Meuse [Gazette, p. 1063).
vues ont toujours été trop vastes. Il s'imagina que ses ennemis le vouloient exiler de la cour sous un prétexte honorable et lui l'aire perdre par l'absence les bonnes grâces du Roi, duquel il étoit une espèce de favori. Il lui remit donc ce gouvernement, et l'événement a t'ait voir qu'il commit en cela la plus grande faute qu'il put faire de sa vie. Il n'a pu avoir d'autre gouvernement, et sa fortune a été assez bornée, vu le grand train qu'il avoit pris. A la vérité, il a été fait maréchal de France ; mais il a toujours langui jusqu'à sa mort', au lieu que le marquis d'Humières, qui fut pourvu du gouvernement à son refus, a été non seulement maréchal de France, mais encore duc et pair et grand maître de l'artillerie ^ ; il parut que le Roi s'attacha principalement à le combler de ses faveurs, pai^ce qu'il lui avoit confié le gouvernement de ses conquêtes, qu'il chérissoit comme une seconde maitresse. [Voilà comme les hommes qui s'entêtent et se font des idées se trompent et demeurent ainsi. Il vaut bien mieux laisser agir la Providence. Si elle ne remplit pas assez nos désirs, faisons-nous justice : nous aurons de quoi nous consoler ; à tout le moins n'aurons-nous pas le déplaisir d'avoir manqué notre fortune par notre faute et de nous en faire de continuels reproches. Mais, pour couper court à la réflexion, je
1. Son caractère entêté est reconnu par tous les contemporains [Relation de Spanheim, éd. Bourgeois, p. 518; Mémoires de Villars, t. I, p. 37; Correspondance de Bussy- Rabutin, t. V, p. 205-207).
2. Louis de Crevant, marquis d'Humières, était lieutenant général depuis 1657; il devint maréchal de France en 1668, grand maître de l'artillerie en 1685 et duc et pair en août 1690.
dirai que] les troupes qui furent mises en quartier d'hiver dans les places conquises firent des courses jusque dans le fond de la Hollande, qu'elles firent toute contribuer.
Les succès de cette campagne donnèrent envie au Roi de continuer la guerre. Il s'y préparoit par de nouvelles levées, tant de François que de Suisses, pour augmenter ses troupes; mais la reine régente d'Espagne fit si bien négocier dans les cours étrangères, qu'elles résolurent d'arrêter ce torrent. Les Hollandois, qui s'y intéressoient plus que les autres à cause du voisinage où ils sont des Pays-Bas espagnols, y apportèrent une attention plus sérieuse, et ils envoyèrent en France M. Van Beuning\ leur pensionnaire, offrir leur médiation, [afin de terminer les différends qui étoient entre les deux couronnes, lequel menaça hautement que ses maîtres] prendroient parti pour les Espagnols, si l'on n'avoit égard à leur entremise.
La France, qui ne connoissoit pas encore toutes ses forces, parut craindre les effets de cette menace [et la puissance des Hollandois jointe à leurs intrigues dans les cours étrangères]. Malgré ses prospérités et l'envie que le Roi avoit de continuer la guerre, dont les commencements lui étoient si avantageux, on accepta cette médiation, et l'on choisit de concert la ville d'Aixla-Chapelle pour traiter de la paix. M. Van Beuning fut le plénipotentiaire des États des Provinces -Unies et se conduisit dans sa négociation avec tant de hau-
1. Conrad Van Beuningen était bourgmestre d'Amsterdam et grand pensionnaire depuis 1665.
teur et d'indiscrétion S pour ne pas dire pis, qu'il attira sur son pays l'orage qui y tomba quelques années après et pensa le perdre, comme on le verra par la suite.
1668. — Pendant que tout se disposoit pour parvenir à cette paix, le Roi, ([ui vouloit faire preuve de sa puissance et obtenir des conditions plus avantageuses, forma une entreprise sur la Franche-Comté, et en vint à bout, quoiqu'il fallût surmonter bien des obstacles, à cause que ce fut en plein hiver et que le pays est fort difficile; et d'ailleurs il y avoit lieu de craindre que les Suisses ne se mêlassent de cette affaire, ou qu'il ne vînt du Milanois des troupes espagnoles se jeter dans les places du Comté dès qu'il y auroit la moindre apparence qu'elles dussent être attaquées^.
Il étoit donc indispensable de tenir ce dessein secret, et, pour y parvenir, M. Mouslier^, ambassadeur de France en Suisse, eut ordre de traiter avec les Comtois de la neutralité de leur province, comme
1. Tous les contemporains sont d'accord sur 1' « insolence » de M. Van Beuningen [Mémoires du jeune Brienne , t. II, p. 326-327; de Monglat, p. 361-364; de Sourches , t. I, p. 52, etc.).
2. M. de Piépape a publié en 1881 une Histoire de la réunion de la Franche- Comté ; le second volume est presque exclusivement consacré aux deux conquêtes de 1668 et de 1674.
3. François Mouslier, sieur de Signy, d'abord secrétaire de M. de la Barde en 1648, contrôleur général de la grande chancellerie en 1660, compromis dans le procès de Foucquet, mais néanmoins chargé d'affaires de France en Suisse de 1665 à 1671. Notre auteur l'appelle : M. Moulière.
cela s'étoit pratiqué dans la guerre précédente ^ Il en étoit du plus au moins avec eux, traînant toujours l'affaire en longueur, lorsque Monsieur le Prince, gouverneur de Bourgogne, y arriva, sous prétexte de tenir les États de ce duché, mais en effet pour faire dresser les préparatifs nécessaires à l'entreprise, dont il devoit être chargé sous le Roi, et s'informer précisément de l'état des places du Comté et de tout ce qui s'y passoit, afin d'en instruire la cour et de prendre des mesures plus justes.
Monsieur le Prince, étant à Dijon, fit savoir au parlement de Dôle, qui étoit alors en possession de faire des traités pour la province, qu'il avoit ordre du Roi de reprendre la négociation commencée avec M. Mouslier, et que, si on vouloit lui envoyer des députés, le traité se concluroit, pour peu qu'ils se missent à la raison. Comme on se persuade facilement ce qu'on désire, cette démarche de Monsieur le Prince, que les Comtois crurent sincère, fut cause qu'ils ne songèrent plus à prendre aucunes mesures pour leur défense, et toute leur attention se borna à conclure le traité de neutralité, dont ils ne voyoient pas qu'il y eût lieu de douter après les ouvertures qui leur en avoient été faites, d'autant plus qu'on ne faisoit que continuer ce qui s'étoit pratiqué pendant la guerre précédente-; mais ils ne considéroient pas que la disposition des affaires n'étoit plus la même, parce que, pendant cette guerre, les Suédois, portant leurs armes dans le centre