La Gazette l'appelle le major Tringues
visions ni de vivres que pour son retour en France, il se rembarqua et s'en revint ^
Le départ des François n'empêcha pas les Vénitiens de défendre leur place avec toute la bravoure et la vigueur possible. [Ils soutinrent, deux jours après, un furieux assaut, et, étant rafraîchis de temps en temps par quelques îiouveaux secours] , un second renfort que le Roi leur envoya eut le temps d'y arriver~. Il étoit composé de quatorze gros vaisseaux de guerre et de quatre brûlots, de quelques galères, et de quatre-vingts autres bâtiments^ chargés de cent officiers réformés, de plusieurs volontaires, de six
1. C'est seulement à la fin de décembre 1668 que le duc de la Feuillade se rembarqua [Gazette de 1669, p. 260).
2. Le volume 238 du Dépôt de la guerre contient la copie de la correspondance échangée entre Louvois, le duc de Navailles et l'intendant de la Croix pendant cette seconde expédition. Les nouvelles s'en trouvent dans la correspondance de Venise de la Gazette et dans les Extraordinaires. Enfin, le volume B^ 3 des archives de la Marine renferme quelques rapports, états et correspondances, dont on trouvera des extraits ci-après, à l'Appendice. Quant aux relations, on peut citer : un journal du siège, par Mackay (ms. Fr. 7890); les Mémoires du marquis de Ville, par Savinien d'Alquié (1670); Vistoria délia guerra di Candia, par André Valiero (Venise, 1679); les études de MM. Ch. Gérin [Revue des Questions Idstoriques, 1879), André Le Glay [Revue d'histoire diplomatique, 1897) et E. Guillon [la Vie contemporaine, 1897) ; enfin, le chapitre ni des Mémoires de Du Cause de Nazelle publiés par M. Ernest Daudet en 1899. Des quêtes avaient été prescrites par les évêques dans les divers diocèses de France pour subvenir aux frais de l'expédition (Arch. nat., reg. O' 13, fol. 97 v°).
3. Le registre Guerre 238 (n° 72 quater) donne la liste des bâtiments qui servirent au transport des troupes et du matériel : il y avait vingt-deux vaisseaux ou frégates, douze galères et trois galiotes.
mille hommes d'infanterie, de deux cents mousquetaires et de huit cents cavaHers^. Le duc de Beaufort, amiral de France, commandoit l'armée navale ; le duc de Navailles^, lieutenant général, les troupes de terre. Il avoit pour maréchaux de camp MM. Golbert de Maulévrier^ et Le Bret*; MM. de Dampierre^ et de Rambures^ étoient brigadiers d'infanterie; le comte de Choiseur, depuis maréchal de France, commandoit la cavalerie, et M. de Catelan^ étoit à la tète de
1. Il y avait 629 officiers, 6,440 soldats, mousquetaires et cavaliers, 54 volontaires, 151 valets, en tout 6,645 hommes (Registre Guerre 238, n° 72 bis).
2. Pliilippe de Montant de Bénac (1619-1684), qui devint maréchal de France en 1675, était lieutenant général depuis le 20 septembre 1650. Sa commission pour commander le secours de Candie, du 1^"" avril 1669, est dans le volume Guerre 238, fol. 9, avec la copie des instructions qui lui furent remises (fol. 13-21). L'édition de 1766 de nos Mémoires l'appelait par erreur le duc de Noailles.
3. Edouard-François Colbert, comte de Maulévriex', maréchal de camp depuis le 24 février de la présente année, devint lieutenant général en 1676 et mourut en 1693.
4. Alexandre Le Bret, maréchal de camp du 20 octobre 1665, devint lieutenant général en 1674 et mourut en 1679.
5. Henri du Val, marquis de Dampierre, colonel du régiment de Dauphiné en 1652, avait été nommé brigadier en mars 1668; il sera tué dans une sortie (ci-après, p. 73).
6. Charles, marquis de Rambures, avait eu un régiment d'infanterie en 1656 et était brigadier depuis 1668; il mourut en mai 1671. Les états du volume Guerre 238 (fol. 72 ter] ne parlent pas de lui.
7. Claude, comte de Choiseul-Francières (1632-1711), s'était distingué à la journée de Saint-Gothard; il devint maréchal de France en 1693.
8. Louis Catelan avait eu en 1661 le grade de major des gardes françaises, et celui de maréchal de bataille en 1660; il
cinq cents hommes détachés du régiment des gardes du Roi'.
Dès que cette armée mouilla devant Candie, le duc de Navailles envoya à terre M. Le Bret et quelques officiers pour reconnoître l'état de la place. [Ils rapportèrent que les Turcs étoient logés sur le bastion Saint-André, et qu'ils y avoient une batterie pour battre la première retirade, qui ne valoit rien, parce que les ingénieurs vénitiens en avoient commencé une seconde, et qu'ils n'avoient pas laissé assez de terrain entre les deux pour bien soutenir ce retranchement, sous lequel on entendoit les Turcs travailler à des mines. Il étoit même à craindre que ce travail ne fût fort avancé et que, l'ouvrage étant une fois ouvert, les Turcs n'emportassent facilement la place]. Sur le rapport de ce péril, qui parut imminent, l'on commença à faire le débarquement avec toute la dihgence possible-.
Les généraux françois eurent plusieurs conférences avec M. Morosini^, généralissime des Vénitiens, sur ce
devint major de brigade en 1667 et brigadier d'infanterie en 1668; il fut tué dans la sortie du 24 juin 1669 : ci-après, p. 73. Ses très beaux états de service sont dans la Chronologie militaire de Pinard, t. VIII, p. 9-10.
1. M. de la Croix était intendant de l'armée, M. Jacquier munitionnaire général. La commission de M. de la Croix (6 avril) est dans le volume Guerre 238 (fol. 33 v°), avec les instructions qu'il reçut (fol. 36 v°).
2. C'est le 19 juin que l'armée française arriva devant la ville [Gazette, p. 856). M. de la Croix écrivit le 22 à Louvois une longue lettre (vol. Guerre 238, fol. 77) pour annoncer le débarquement et décrire l'état de la place.
3. François Moi'osini, né en 1618, commença dès l'âge de vingt ans à se signaler contre les Turcs, devint général des galères en 1650, gouverneur de Candie en 1656, généralissime
qui seroit de plus expédient pour le salut de la place. La jalousie de ce général lui fit ouvrir un avis bien dangereux : c'étoit de faire le débarquement aux environs de la Ganée, dont les Turcs étoient déjà maîtres. Il prétendoit que, si, par cette division, les ennemis ne levoient pas absolument le siège de Candie \ elle les obligeroit au moins à partager leur armée et à affoiblir considérablement leurs attaques, [sur lesquelles il se promettoit de faire de grands progrès au moyen des troupes de sa garnison, qui étoit nombreuse, et d'un corps d'Allemands qui lui dévoient arriver incessamment] .
Les généraux françois n'eurent garde de déférer à cet avis. Le corps de troupes qu'ils conduisoient étoit trop inférieur à celui que les Turcs pouvoient facilement détacher de leur armée principale pour lui tomber sur les bras, et ils n'ignoroient point l'impossibilité où ils auroient été de se rembarquer, s'ils y étoient contraints, n'ayant pas de place pour couvrir leur embarquement. Le seul avantage qu'ils retirèrent de cette ouverture périlleuse fut de connoître qu'ils ne dévoient pas faire grand fonds sur l'assistance de ce général vénitien, qui les regardoit du moins comme des gens qui venoient partager sa gloire. Ils se confirmèrent donc dans le dessein, qu'ils avoient déjà pris,
de la République en 1658, puis procurateur de Saint-Marc (1671); généralissime pour la troisième fois en 1684, il fut élu doge en avril 1688, quoique absent de Venise ; revenu en 1689, il repartit en 1693 pour commander l'armée vénitienne en Grèce, mais mourut le 6 janvier 1694.
1. Candie (auj. Mégalo-Kastron), ancienne capitale de l'île, est à plus de cent kilomètres à l'est de la Canée.
1669] MÉMOIRES DE SAINT-HILAIRE. 6fl
de faire une sortie générale avec toutes leurs forces, dès que le débarquement seroit achevé. Ils se promettoient de ce succès, sans aucun partage, l'honneur de sauver la place. C'est ainsi que des intérêts particuliers rompent les concerts les plus nécessaires.
M. Morosini fit ce qu'il put pour les dissuader d'une entreprise si subite. Il leur représenta (ju'il n'étoit pas à propos de précipiter une sortie générale avant qu'ils eussent eu le temps de connoitre distinctement les travaux des ennemis, leurs dispositions, le terrain pour aller à eux et leur manière de se battre, à laquelle il falloit accoutumer les soldats franrois par de petits combats, [avec quelque mélange de ceux qui en avoient l'habitude, avant que de les exposer seuls à un plus grand combat, duquel on tireroit sans doute plus d'avantage, s'ils vouloient avoir la patience d'attendre que deux mille hommes de secours, qu'il attendoit de jour à autre, fussent arrivés]. Un conseil si sage fut rejeté; il parut suspect, dans la disposition où se trouvoient les esprits, et l'impatience françoise en fut redoublée.
Le débarquement étant achevé, la sortie fut résolue pour le 24 juin au point du jour^. Pendant la nuit précédente, les troupes filèrent sans bruit hors de la ville, se mirent en bataille, et se couchèrent sur le ventre, en attendant le jour et le signal pour donner; mais, faute d'avoir eu le temps de reconnoître le ter-
1. Gazette, p. 856-857 et 878-879; on trouvera à l'Appendice une lettre de M. de la Croix, du 2 juillet, avec la relation de la sortie qu'il envoya à Louvois (vol. Guerre 238, n°^ 80-81), et des fragments de deux autres relations anonymes (vol. Marine B^ 3*.
rain, deux troupes de François se rencontrèrent, et, trompées par les ténèbres, se chargèrent, se prenant pour des ennemis ^ Heureusement ce désordre fut bientôt apaisé.
L'attaque devoit être du côté de la Sabionnette^. Le duc de Beaufort, qui avoit fait débarquer quinze cents soldats de ses vaisseaux, et M. de Maulévrier attaquèrent les tranchées de la gauche, le duc de NavaillesetM. Le Bret celles de la droite, et les prirent en queue si bien, qu'ils parvinrent à la colline sur laquelle les Turcs avoient plusieurs batteries et des travaux qui les soutenoient. Le régiment de Montpeyroux et les officiers d'artillerie furent postés dans le fort Saint-Dimitri, afin de favoriser la retraite, et le comte de Choiseul, avec sa cavalerie, s'avança dans un terrain à la hauteur des quartiers des ennemis, pour empêcher leur communication et les secours qui auroient pu venir du côté de Saint-André ou de Candie-Neuve^.
Le sergent général Kielmansegg^, avec des troupes vénitiennes, devoit sortir du côté de la mer et attaquer les batteries qui voyoient la porte et le flanc de la Sabionnette. Les galères avoient ordre de battre le poste du Lazaret, et les navires celui du Giofire; mais
1. La relation de M. de la Croix ne donne pas ce détail; mais il est confirmé par d'autres témoins.