Histoire militaire, p
qui fut sauvée par ce moyen. Il fut contraint de se retirer, après avoir manqué ce coup, dont la réduction d'Amsterdam se seroit ensuivie, et la perte de la république de Hollande. On disoit même, dans ce temps-là, que les bourgeois d'Amsterdam délibérèrent d'envoyer offrir au Roi les clefs de leur ville, afin de la garantir du pillage, car ils le craignirent, et ne changèrent de sentiment que parce que l'un d'eux leur remontra qu'il falloit du moins attendre que le Roi les leur demandât, ce qui n'arriva pas, car ils mirent ordre à leurs affaires dès que cette première terreur fut passée : ils lâchèrent leurs écluses, inondèrent les en\irons d'Amsterdam, et sauvèrent leur ville par ce moyen. Il y eut dans cette capitale un soulèvement du peuple contre les de Witt, chefs de la faction opposée au prince d'Orange. L'émeute alla si loin, que les de Witt furent mis en pièces par la populace ^ Ainsi, le prince d'Orange ayant pris le dessus, tout le pouvoir de l'État fut réuni en sa personne, et, s'il avoit voulu se prévaloir de cette conjoncture, il se seroit, sans difficulté, fait proclamer souverain, au lieu qu'il se contenta d'être déclaré, du consentement unanime des États et du peuple, amiral général et stathouder, ce qui vaut autant à dire que gouverneur des Provinces-Unies. A peine eut-il été revêtu de ces charges, qu'il borna tous ses soins à couvrir la province de Hollande. Il fit travailler à des retranchements à Bode- Niewerbrugge, Muyden, l'écluse de Gouver-
1. Le 20 août; les correspondances de la Haye insérées dans la Gazette (p. 870-871 et 891-892) donnent de nombreux détails sur ces événements, qui ont été racontés dans le livre de feu M. Lefèvre-Pontalis.
nel et Schoonhoven^. Il distribua son armée dans tous ces postes, et elle s'y fortifia de jour en jour, tant par de nouvelles levées qui s'y incorporèrent, que par un grand nombre de paysans qui avoient pris les armes ^.
Ce prince, ayant ainsi disposé de la défense du reste du pays, s'appliqua tout entier aux affaires de l'État et au rétablissement de la discipline militaire. Il fit arrêter le comte de Montbas, accusé de n'avoir pas été fidèle à son devoir au passage du Rhin^, et le soumit au conseil de guerre, qui le condamna à une prison perpétuelle, après l'avoir déclaré déchu de toutes ses charges et incapable d'exercer jamais aucun emploi dans la république^. Il fit couper aussi la tète à deux gouverneurs qui avoient rendu leurs places sans les défendre, et contint les autres par cet exemple de sévérité.
Dans le temps qu'il s'employoit à toutes ces choses, il lui survint un bonheur auquel il ne s'attendoit pas, et qui sauva sa république. Le Roi avoit en son pouvoir environ vingt-cinq mille hommes faits prisonniers de guerre dans les places de la Hollande. Quoiqu'il n'y eût point encore de cartel arrêté avec les États-Généraux et qu'on pût non seulement se dispenser de rendre ces prisonniers, mais qu'on auroit dû
1. Bodegrave et ?slewerbrugge sont sur le Rhin, entre Woerden et Leyde; Schoonhoven est sur le Lech.
2. Avant la mort des frères de Witt, Guillaume d'Orange avait déjà pris les meilleures mesures pour arrêter l'invasion du pajs {Gazette, p. 643-645).