‹ Mémoires de Saint-HilaireChapitre 95 sur 187 · Gazette, p. 610-611 ; Histoire de Louvois, t. H, p · texte numérisé non relu

Gazette, p. 610-611 ; Histoire de Louvois, t. H, p

petite ville de Ladenbourg', et s'étoient retranchés dans leur camp. L'armée françoise marcha avec tant de dihgence, que la tête se trouva le soir à dix lieues du pays d'où elle étoit partie le matin. En passant par Philipsbourg, elle se munit de grands bateaux de bois, faute d'autres, qu'elle fît transporter sur des chariots. Elle prit le chemin d'Heidelberg, et, le laissant à une demi-lieue sur la droite, s'arrêta au \illage de Wiblingen, situé sur le bord du Necker, à une lieue au-dessus de Ladenbourg, où les ennemis étoient campés^. Il s'en détacha deux ou trois troupes de cavalerie, qui parurent sur la hauteur, pour être à portée de nous reconnoître, et se retirèrent dès qu'on leur eut tiré quelques coups de canon.

Ce fut en cet endroit que M. de Turenne voulut passer la rivière. Il y avoit un gué, qui se trouva rompu. On se mit à le raccommoder et à réparer le pont. Pour protéger ce travail, ce général fît passer le gué à quatre escadrons, et quelques détachements d'infanterie traversèrent la rivière dans des bateaux et occupèrent un rideau qui régnoit le long de la rivière. Il fît aussi poster dans les halliers en deçà, sur le bord de la rivière, des dragons et de l'infanterie, et son artillerie derrière, sur une espèce de terrasse en plate-forme, qui dominoit dans toute la plaine depuis la rivière jusques au camp des ennemis.

On travailloit encore au pont, quand on vint dire

1. Sur le Necker, dans le Bas-Palatinat, à cinq kilomètres d'Heidelberg.

2. C'est parce que le gué de Ladenbourg était occupé par M. de Bournonville que Turenne se rapprocha d'Heidelberg pour passer le Necker à Wiblingen.

à M. de Turenne que les ennemis se retiroient, et que leur artillerie et leurs gros bagages étoient partis dès le matin et avoient filé vers Mannheim [par un pays couvert, ce qui avoit empêché les partis qu'il avoit dehors de s'en apercevoir. Cette nouvelle lui fut confirmée un moment après.] Aussitôt il fit passer sa cavalerie dans le gué, son infanterie et son artillerie sur le pont; mais, malgré la plus grande diligence, il ne put atteindre les ennemis. Il envoya en avant le comte de Roye, maréchal de camp^ avec mille chevaux, afin de retarder leur marche et lui donner le temps de les joindre avec la tête de l'armée qu'il conduisoit et quelques pièces de canon. M. de Roye fit huit grandes lieues sans avoir aucune nouvelle des Impériaux, tant ils se hàtoient d'aller. A la fin, M. du Repaire, mestre de camp^, qui l'avoit précédé avec deux cents chevaux, [rencontra au delà d'un défilé, dans une petite plaine, une garde de cent chevaux des ennemis, qu'il poussa jusque sur un rideau au bout de cette plaine, d'où il] aperçut dans un fond sept à huit de leurs escadrons à cheval, et le reste de leur arrière-garde qui faisoit repaître. Il fut poussé à son tour, et auroit eu de la peine à se tirer de ce défilé sans le chevalier de Torigny^, que M. de Roye

1. Frédéric-Charles de la Rochefoucauld, neveu de Turenne, maréchal de camp depuis peu de mois, devint lieutenant général en 1676; il quitta la France après la révocation de ledit de Nantes et mourut à Londres en 1690.

2. Pierre-Jean Genest du Repaire avait un régiment de cavalerie depuis l'année précédente.

3. Charles-Auguste de Goyon, chevalier de Torigny, puis comte de Gacé, qui devint maréchal de France en 1708, sous le nom de maréchal de Matignon.

avoit envoyé avec cent chevaux pour le soutenir en cas de besoin. [Ils firent terme au delà de ce défilé]; puis il revint taire son rapport au comte de Roye, qui ne jugea pas à propos de s'engager plus avant. attendu cjue M. de Turenne ne pouvoit être que tort éloigné. On sut le lendemain que lapparition de M. du Repaire avoit donné une furieuse alarme aux ennemis : leur cavalerie redoubla de force de jambes. et l'infanterie, qui ne pouvoit pas mai^cher si vite, eut peur d'en être abandonnée et se jeta dans les bois et dans les montagnes, où elle se débanda. M. de Bournonville. qui alla tout d'une haleine passer le Mein avec sa cavalerie, eut bien de la peine à la rassembler.

>I. de Turenne revint camper sur le Necker à une lieue au-dessous de Ladenbourg. tout le long du Bergstrass. où il trouva abondamment de quoi faire subsister son armée. Le séjour de ses trouj^es occasionna bien du desordre dans ce pays . le plus beau du monde, oruf de plusieurs Nillages et de quantité de gros bourgs qui ressembloient à des villes et représentoient l'abondance dans laquelle vivoient ceux qui l'habitoient. [Rien ne put retenir la tureur impitoyable de ces soldats. Ils mirent le téu presque partout, et le prétexte qu'ils en prirent fut que. dans la marche précédente, plusieurs traineurs étant demeurés derrière à cause de la longue traite qu'ils avoient à faille, les paysans, qui etoient armés, descendirent des montagnes où ils setoient retirés, tombèrent sui" eux et en tuèrent beaucoup ; leur vengeance ne tut pas encore assouvie par ce trait : ils tronquèrent et mutilèrent le> membres de la plupart de ces misérables.

et ce cruel spectacle, que leurs compagnons virent à leur retour, alluma toute leur colère ^]

L'électeur palatin fut si outré de l'incendie de son pays, que son premier mouvement fut de s'en prendre à M. de Turenne et de lui envoyer, par un trompette, un cartel de défî^. Il lui reprochoit son changement de religion, l'asile que le feu électeur avoit donné dans ses états au duc de Bouillon son père, et l'ingratitude du fils ai'mé [comme une furie, disoit-iP] pour être le destructeur et l'incendiaire de ces mêmes États; il finissoit en lui en demandant satisfaction les armes à la main, seul contre seul, à pied ou à cheval, à son choix. M. de Turenne ne répondit point aux deux premiers articles; à l'égard du troisième, il s'efforça de persuader à l'Électeur que ses propres sujets s'étoient attiré ce désastre pour avoir pris les armes contre ses troupes et fait main basse sur tous ceux qu'ils avoient pu attraper à leur avantage, auxquels ils avoient fait souffrir des tourments cruels et inhumains; qu'il pouvoit l'assurer que la vengeance s'en étoit faite sans son ordre; que, pour ce qui étoit du combat particulier qu'il lui proposoit, il ne lui étoit pas libre de l'accepter, n'étant pas en pouvoir de disposer de sa personne, mais qu'il se présenteroit à la tête de

1. Histoire militaire, p. 395-396; Rousset, Histoire de Louvois, p. 78-82.

2. C'est le 27 juillet que l'Electeur adressa ce cartel au maréchal ; le texte en a été publié par le général de Grimoard dans les Lettres et mémoires de Turenne, t. II, p. 537; voir aussi le volume Guerre 411.

3. Cette expression ne se trouve pas dans le texte de Grimoard.

l'armée qu'il commandoit contre celle qu'il voudroit lui opposer.

Pendant que M. de Turenne faisoit subsister son armée dans le Palatinat, plusieurs troupes des cercles de l'Empire et de la plupart des princes joignirent M. de Bournonville aux environs de Francfort : tellement qu'il eut une armée de plus de quarante mille hommes ^ , avec laquelle il marcha pour passer le Rhin vers Mayence. M. de Turenne se mit en devoir de faire barre partout aux ennemis, quoiqu'ils fussent de moitié plus forts que lui. Il profita de la mésintelligence qui rè^gne ordinairement entre des troupes qui appartiennent à plusieurs maîtres, [dont les intérêts sont presque toujours différents, quelque unis qu'ils paroissent être dans le plan général]. Il retira à cette fin son armée du Palatinat, repassa le Rhin à Philipsbourg, et alla encore camper près de Neustadt-. A son arrivée, il reçut un courrier de la cour, qui faillit déconcerter ses mesures^. Ses ordres portoient de quitter l'Alsace et d'entrer en Lorraine : on supposoit à la cour que AI. de Turenne ne pourroit garantir l'Alsace contre une armée aussi grosse, et qu'on savoit devoir être encore renforcée de vingt mille hommes que l'électeur de Brandebourg y conduisoit en per-

1. L'armée ennemie ne comptait que trente mille hommes ; Turenne en avait vingt-cinq [Histoire de Louvois, p. 83-84).

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