‹ Memoires de Saint-Simon (volume 2)Chapitre 400 sur 495 · Bisaccio, dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Bisaccio, dans le manuscrit

lissoit. Toutes ces choses ensemble, dont la principale étoit son petr d'espérance de se bien raccommoder à la cour, lui firent reprendre le chemin d'Italie. Elle ne fut pas trop bien reçue de son mari, en italien qui avoit rompu avec notre cour. Son frère l'abbé1, qu'elle avoit attiré à Rome avec une de ses sœurs, qu'elle y avoit établie et qui étoit morte depuis, se brouilla aussi avec elle. Elle l'avoit fait faire auditeur de rote par le crédit du cardinal d'Estrées; elle ne trouva2 pas en lui l'abandon qu'elle exigeoit volontiers. Sa conduite étoit peu régulière : elle l'en reprit ; elle se persuada de le pouvoir traiter en petit garçon. Il le souffrit longtemps ; à la fin, il se révolta, et, comme il n'avoit pas moins d'esprit qu'elle, mais d'un esprit entièrement tourné à la plaisanterie, il lui donna des paquets3, qui coururent Rome et qui l'outrèrent de façon qu'elle le voulut perdre, et que, ne pouvant y réussir, elle lui détacha l'Inquisition sur ses mœurs, qui, pour en dire le vrai, n'étoient que trop publiques. La frayeur le saisit : il voulut apaiser sa sœur inutilement ; elle poussa sa pointe tant et si bien, qu'il se retira à Naples, où il demeura longtemps. On peut juger quel éclat ce scandale fit dans Rome. La mort de M. de Bracciano donna d'autres soins à sa veuve, qui n'en avoit point eu d'enfants, et il étoit mort accablé de dettes, et le besoin qu'elle eut de toutes ses pièces la raccommoda avec son frère, dont l'affaire se calma, et qui revint à Rome à ses fonctions de la rote. Mme de Bracciano eut un autre grand démêlé, à l'occasion de sa viduité, avec un homme qu'elle avoit compté jusque-là au nombre de ses meilleurs amis : ce fut le cardinal de Bouillon, qui se trouvoit alors à Rome, et qui s'offensa de ce qu'elle avoit tendu ses appartements de violet4. Il y voulut intéresser le sacré collège, comme à un droit qui apparteneit aux cardinaux exclusivement, et la duchesse de Bracciano soutenoit que cette distinction étoit commune aux princes du soglio et à eux, et qu'ils l'avoienteue et pratiquée de tout temps. Princes du soglio, il n'y en a que deux. Ce nom leur vient de leur prérogative, exclusive à tout autre, d'assister debout sur le trône du Pape, à ses deux côtés et le joignant, toutes les fois que le Pape y fait fonction. Ce privilège, qui en entraîne quantité d'autres, leur donne sur tous les seigneurs romains presque la même prééminence qu'aux cardinaux, et un rang unique qui les approche tout à fait du leur. Aussi le droit de la duchesse de Bracciano fut-il jugé bon par les cardinaux eux-mêmes, et Bouillon en eut le démenti en plein ; et ne se le sont jamais pardonné5 l'un à l'autre.

« Le délabrement de biens, et sans postérité ni parenté proche, dans lequel le duc de Bracciano étoit mort, en ouvrit la vente à ses créanciers, et les moyens à la duchesse de retirer beaucoup plus que son épingle du jeu. D. Livio Odescalchi, neveu d'Innocent XI, homme des

1. Plus tard cardinal de la Trémoïlle. Comparez la suite des Mémoires» tome IV de 1873, p. 281 et suivantes.

2. Elle ne tro est écrit en surcharge sur : et du duc so[n frère].

3. Pacquets, dans le manuscrit. — 4. Ci-dessus, p. 107 et suivantes* 5. Pardonnes, au pluriel, dans le manuscrit.

plus singuliers et des plus avares, et qui avoit beaucoup amassé sous le long pontificat de son oncle sans oser paroître si riche, vouloit placer son argent, et en offrit une prodigieuse somme pour le duché de Bracciano ; mais il se roidit à cette étrange condition que la veuve en quitteront le nom, parce qu'il le vouloit prendre. Il fallut y passer; le marché fut conclu, et c'est ce qui fit prendre à la duchesse de Bracciano celui de princesse des Ursins, sous lequel on en parlera désormais, et qu'elle a depuis rendu fameux i .

« Ses divers passages à Turin l'a voient fait connoître et goûter aux deux duchesses de Savoie. Elle y avoit même fait d'autres voyages qu'en passant. Elle ne négligeoit rien, et cultivoit les choses les moins apparentes de lui être utiles. M. de Savoie l'avoit goûtée aussi et trouvoitbon le commerce réglé que les deux duchesses entretenoient par lettres avec elle. Le mariage du roi d'Espagne se traita assez peu de temps après la mort du duc de Bracciano : le Roi et M. de Savoie se mirent sur les compliments à qui choisiroit la camareyra mayor. Il en falloit une qui eût le talent de former la jeune princesse, qui n'avoit que treize ans, sans la rebuter par ses manières, et le roi d'Espagne encore moins, qui sût les amuser et les lier ensemble, surtout qui eût l'inclination françoise et dont notre cour pût au moins compter sur ses avis et que, pour l'intérieur domestique, elle suivroit ses ordres. Il falloit aussi qu'elle pût être agréable à la cour de Turin, pour gagner la princesse, et, avant tout, qu'elle ne fût pas désagréable aux Espagnols. Aucune espagnole ne pouvoit remplir ces vues, surtout les principales ; une françoise auroit révolté les Espagnols : la cour de Turin proposa la princesse des Ursins, libre de mari et d'affaires, et qui seule embrassoit tout ce qui se pouvoit désirer à cet égard. Mme de Maintenon le trouvoit plus que personne, parce que cela la délivroit d'elle à jamais dans notre cour. La chose fut donc bientôt réglée, et Mme des Ursins, qui n'étoit plus en état de soutenir à Rome l'éclat dans lequel elle y avoit toujours vécu, avide de gouverner et telle qu'elle a été représentée, vit les cieux ouverts et ne se fit pas prier ni attendre. Elle joignit la princesse et la conduisit en Catalogne, où, le 2 novembre 1701, le roi d'Espagne et elle reçurent la bénédiction nuptiale, à Figuières, et passèrent l'hiver à Barcelone. Le 8 avril suivant, le roi d'Espagne passa à Naples et fit la campagne en Lombardie, et la reine d'Espagne s'en alla à Madrid avec le vain titre de régente, dont le cardinal Porto-Carrero, archevêque de Tolède, qui, avec Rivas, secrétaire de la2 Dépêche universelle5, peut-être plus connu sous son premier nom d'Ubilla, en eut tous les honneurs et toute l'autorité, à la tête d'une junte qui ne partageoit que le travail avec lui 4. Mme des Ursins eut le bonheur de trouver en sa princesse tout ce qu'il

i. Ici s'arrête la partie employée à l'année 1698, ci-dessus. Comparez, pour «e qui va venir maintenant, la suite des Mémoires, tome III de 1873, p. 78-81, puis p. 458-472.

2. De la surcharge d'esl[at\. — 3. Le conseil du Desjjaclw univtrsal.

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