Comme pour Barbezieux : ci-dessus, p
douceur et de la douleur de ses refus, et de son infatigable patience à écouter. Sa mémoire lui représentait fort nettement les gens et les choses malgré la multitude qui en passoit par ses mains, en sorte que chacun étoit ravi de voir que ' son affaire lui étoit parfaitement présente, quoique entamée et délaissée depuis longtemps. 11 écrivoit aussi fort bien2, et ce style net et coulant et précis plaisoit extrêmement au Roi et à Mme de Maintenon, qui ne cessoient de le louer, de l'encourager, et de s'applaudir d'avoir mis sur de si foibles épaules deux fardeaux dont chacun eut suffi à accabler les plus fortes3.
Torcy eut la charge de chancelier de l'Ordre \ qu'avoit lorcy
Barbezieux, et, la sienne de grand trésorier de l'Ordre5, le et
Roi en voulut récompenser Saint-Pouenge0, qui ne pou- Saint Pouenge
t. Que surcharge et.
2. Sa correspondance des finances a été donnée en partie dans le tome II de la Correspondance des Contrôleurs généraux, et celle de la guerre dans les Mémoires militaires relatifs à la succession d'Espagne. J'ai déjà parlé aussi de la publication d'une partie de ses papiers par M. l'abbé Esnault.
3. Cette satisfaction ne devait pas durer toujours; mais il fallut sept ou huit ans pour en reconnaître le peu de fondement.
4. Barbezieux avait obtenu la réunion nouvelle des deux charges de chancelier et de garde des sceaux, le 16 août 1691. Il en sera parlé dans la suite des Mémoires, tome III de 1K73, p. 439-444. Le portrait de Torcy en chancelier se trouve dans le ms. Cluirambault 1171, fol. 1.
o. Comme il a été dit au tome III, p. 143, c'était la charge la plus productive de l'Ordre; elle donnait environ vingt mille livres (Dangeau, tome XVI, p. 2 ; Luijnes, tome VIII. p. 326). Le titulaire n'était reçu que dans le cabinet du Roi, point à la chapelle, et il ne portait qu'un petit manteau, sans collier, mais mettait celui-ci autour de ses armes. Voyez les articles i.i-i.v des statuts.
6. M. de Torcy la vendait quatre cent trente mille livres; mais, comme, d'autre part, le Roi l'obligeait de payer à Saint-Pouenge, en pur don, une somme de deux cent mille livres, que celui-ci, en devenant grand trésorier, recevait en outre un brevet de retenue de pareille somme, et qu'enfin il vendait sa charge de secrétaire du cabinet deux cent vingt mille livres, il se trouvait ne débourser qu'une faible somme : Journal de Dangeau, tome VIII, p. 8, 9 et 11, et tome XI, p. 235; Mémoires de Sourches, fome VII, p. 3. De plus, le Roi lui allouait douze mille livres
grand voit plus servir de principal commis à un étranger, comme
trésorier de l'Ordre.
il avoit fait sous ses plus proches1, dont il avoit toujours [Add. S'-S. 347] eu le plus intime secret, et souvent, par là, celui du Koi sur les choses de la guerre, avec lequel même il avoit eu souvent2 occasion de travailler3. En même temps, il vendit sa charge de secrétaire du cahinet4 à Charmont5, des Hennequins de Paris", qui se défit de sa charge de procu-
do pension et un logement à Versailles, à côté de celui de M. de Torcy. Il était fort riche d'ailleurs, soit par lui-même, soit par sa femme, tille du maître des comptes Berthemet, et, un an plus tard, il acheta la principauté de Chahanais, sous le nom de laquelle sa descendance s'est continuée jusqu'à nous. Le portrait de Saint-Pouenge en grand trésorier est dans le ms. Clairambault 1171, fol. 3.
1. Le Tellier, Louvois, Barbezicux. C'est le Tellier qui, en arrivant à la guerre, donna au père de Saint-Pouenge, alors maître des comptes, une moitié de la place de premier commis qu'avait Timoléon le Roy. Ce père mourut le 29 avril 1663, conseiller d'État et intendant en Picardie; le fils devint premier commis, en remplacement de J.-B. Colbert, dès qu'il fut en âge : Mémoires de M. de Bordeaux, tome IV, p. 254-255.
2. Après avoir écrit : « il avoit eu souvent », il a, par mégarde, ajouté un second eu, en interligne, à la suite de souvent.
3. Voyez l'Addition indiquée ici, l'Addition n° 141, dans notre tome III, et le fragment inédit placé à l'Appendice du tome VI, n° XVII.
4. Ci-après, p. 22, note 2. Saint-Pouenge, après avoir été secrétaire des commandements de la Beine pendant trois ans, s'était démis pour acheter une des charges de secrétaire de la chambre et du cabinet, celle de Jacques Galland, dont il fut pourvu le 13 avril 1681.
5. Joseph-Antoine Henncquin, seigneur de Charmont et baron de Chassenay, en Champagne, reçu page de la grande écurie en 1680, avoit servi comme mousquetaire et comme capitaine au régiment du Roi avant d'entrer au Grand Conseil, d'abord comme substitut de son père, alors procureur général, puis comme conseiller (1692), et il avait succédé à son père, en novembre 1694. Il eut les provisions de secrétaire du cabinet le 15 février 1701 (Arch. nat., 0'45, fol. 26 v°). 11 ne mourut qu'après 1735.
6. Famille bourgeoise venue de Troyes et qui avait formé de si nombreuses branches à Paris, dès le seizième siècle, qu'on lui appliquait le surnom de « grande maignie Hennequin » emprunté aux légendes fantastiques du moyen âge. Beaucoup de personnages de la famille avaient joué un rôle considérable, au temps de la Ligue, et presque tous avaient exercé des charges de magistrature ; la seule branche d'Ecquevilly était à la cour, comme possédant la capitainerie générale des toiles de chasse et de l'équipage du sanglier. Leur meilleure généalogie est celle du Die-
[ITOi; DE SAINT-SIMON. 21
reur général du Grand Conseil1, et qui fut ensuite ambassadeur à Venise, où il ne réussit pas2. Saint-Pouenge3, qui avoit depuis longtemps la charge d'intendant de l'Ordre*, la vendit à la Cour des Chiens, fameux financier5.
tionnnire de Moréri ; comparez le dossier bleu 9144, au Cabinet des titres, le mémoire de d'Ilozier sur les membres du Parlement, ms. Clairambault 754, p. "284, et le Mercure de juin 1703, p. 135-138. Le père de M. de Cbarmont, qui avait refusé de quitter le Grand Conseil pour passer premier président du parlement de Rouen, était un homme lettré et tenait deux conférences par semaine dans la maison du cloître Notre- Dame qu'il habitait avec l'évèque d'Orléans, l'une pour les ecclésiastiques, sur les conciles, et l'autre pour les magistrats civils, sur la coutume de Paris; il passait à Saint-Lazare le temps des fêtes religieuses (Arch. nat., Papiers du P. Léonard, MM 825, fol. 96).
1. 11 la vendit deux cent quinze mille livres au fi ls cadet du partisan Bcrrver, et paya deux cent vingt mille livres celle de secrétaire du cabinet (Journal de Dangeau, tome VIII, p. 11 et 19). La première ne valait plus (pie cent soixante-dix mille livres en 1718 (ibidem, tome XVII, p. 231). Le costume était une robe de satin noir.
2. Nommé ambassadeur au mois d'avril suivant (ci-après, p. 260), il fut, dès sa seconde année, accusé de favoriser la contrebande du sel avec les États allemands, revint en France aussitôt que son temps de séjour fut expiré, en octobre 1704, obtint alors un brevet de retenue de cent mille livres (0* 48, fol. 158 v°), et, à partir de la tin de 1705, remplaça Noblet comme secrétaire des commandements du duc de Bourgogne.
3. Cette dernière phrase est ajoutée dans le blanc qui restait ù la fin du paragraphe, et en interligne.
4. C'était une des petites charges, ne donnant droit de porter aucune marque de l'Ordre. Quoique titulaire, Saint-Pouenge en avait partagé les profits, de quatre ou cinq mille livres, avec son collègue de la guerre, M. du Fresnoy, jusqu'à la mort de celui-ci (Dangeau, tome VI, p. 81). Les fonctions se réduisaient à une vérification des comptes. La liste des intendants est au tome IX de VHisloire généalogique, p. 339-342.
5. François Mauricct de la Cour, dit la Cour des Chiens parce que sa sœur avait épousé Pierre des Chiens, fameux commis de Colbert : voyez la Maison mortuaire de Molière, par M. Auguste Vitu, p. 255-262, et la Description de Paris, par Piganiol de la Force, à l'article de la rue Ncuve-Saint-Augustin. C'est seulement en mai 1703 (Dangeau, tome IX, p. 198) que ce traitant acheta la petite charge de Saint-Pouenge. 11 fut trésorier général des Invalides, munitionnaire des années, et mourut le 7 février 1710. Saint-Simon, dont il avait affermé les revenus à Blaye, parlera longuement de lui en 1706.
el3VJ\
Mort de Rose, Rose', autre secrétaire du cabinet du Roi5, et qui, depuis ducai>imt cinquante ans, avoit la plume, mourut en ce temps-ci à
[Add. S'-S. S48 quatre-vingt-six ou sept ans, avec toute sa tète et dans une santé parfaite jusqu'au3 bout4. Il étoit aussi président à la Chambre des comptes5, fort richer'et fort avare7; mais
1. Toussaint Rose, baptisé à Provins le 5 septembre 1615, et (ils d'un « honorable homme, » ancien maire de cette ville, qui parvint à se faire anoblir en 1655 comme maître d'hôtel du Roi et eu récompense de certaines négociations, eut des commencements très humbles chez les Harlay, puis se fit connaître comme secrétaire du cardinal de Retz et du cardinal Mazarin, et acquit alors une charge d'avocat aux conseils. Il possédait même un brevet de conseiller d'État quand le ministre le pourvut d'une des charges de secrétaire du cabinet du Roi, celle de l'intendant Jacques Rrachet (mai 1657), avec survivance pour son fils (30 octobre 1660; Arch. nat., KK 14S4, fol. 124; Ribl. nat., ms. Clairambault 664, p. 745; Papiers du P. Léonard, MM 827, fol. 119-120; Sorberiana, p. 208; Menagiana, p. 356; Loret, la Muse historique, tome H, p. 329). Il fut élu membre de l'Académie française le 12 décembre 1675, eut une présidence à la Chambre des comptes le 14 décembre 1684, mourut le 6 janvier 1701, et fut enterré dans l'église Saint-Gerniain-l'Auxerrois. Il avait été aussi maître des eaux et forêts de Saint-Germain (26 mai 1668), puis grand maître de l'apanage de Monsieur.
2. Sur les secrétaires de la chambre et du cabinet du Roi, voyez l'État de In France, année 1698, tome I, p. 208-209, le Traité des droits, par Guyot, tome I, p. 598, et surtout le ms. Clairambault 664, p. 741 et suivantes. Ils étaient au nombre de quatre, exerçant chacyn par trimestre, avec douze cents livres de gages, six mille d'appointements, trois cents de droit d'habit, dix-sept cent cinquante livres de bouche en cour; mais «la plume, » réservée d'ordinaire au plus ancien, donnait huit mille livres de plus : Dangeau, tome XII, p> 296 ; Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome I, p. 296; Mémoires de Luijnes, tome VIII, p. 85 et 92; Arch. nat., 0» 362, fol. 23.
3. Jusque surcharge lorsque, et ensuite bout a un jambage de trop. A. Journal de Dangeau, tome VIII, p. 5; Mercure, janvier 1701,
5. Il avait acheté cette présidence des comptes à la fin de 1684, pour la faire passer à son fils (Journal de Dangeau, tome I, p. 52; Gazette de l'année, p. 792).
6. On évaluait sa fortune à huit cent mille écus. En 1688 (Dangeau, tome II, p. 134 et 143), le Roi lui avait accordé un brevet de retenue de deux cent vingt mille livres.
7. Il se vantait de n'avoir jamais prèle ni emprunté à personne, dit le
c'étoit un homme île beaucoup d'esprit, et qui avoit des saillies et des reparties incomparables, beaucoup de lettres, une mémoire nette et admirable, et un parfait répertoire de cour et d'affaires1; gai, libre, hardi, volontiers
P. Léonard, et ne portait qu'une pièce de quatre louis d'or sur lui, pour ne pas coder à quoique tentation.
1. « 11 avoit de l'esprit et de la capacité, écrivoit facilement, et plaisoit à sou maître. » {Mémoires de iabbé de Choisij, tome I, p. 165.) Bussy Rabutin, après avoir inséré une lettre do lui (Mémoires, tome II, p. 115- 116), dit : « Rose étoit un fort honnête homme, et qui avoit bien de l'esprit". » Racine, qu'il cultivait beaucoup, ainsi que Boileau, comme étant ses confrères et historiographes royaux, parle en un endroit (Œuvres, tome VI, p. 553) de ses « expressions fortes, vigoureuses, et qu'on voit bien en vérité qui partent du cœur ; » et, dans une réponse à Racine (p. 604), Boileau dit : « Les gens de son tempérament sont de fort dangereux ennemis; mais il n'y a point aussi de plus chauds amis, et je sais qu'il a de l'amitié pour moi. » Mais, entant qu'académicien, on lui reprochait (ibidem, tome VU, p. 19 et 45) de ne pas être assez utile et bienveillant pour la Compagnie; il avait essayé d'empêcher l'élection do J. do la Fontaiue et avait fait échouer quatre fois Fontenelle. Lui-même, élu en remplacement de Conrart, laissa si peu de témoignages de sa valeur littéraire, que l'abbé d'Olivet, dit-on, se démit de la charge d'historiographe de l'Académie pour ne pas avoir à faire son éloge. C'est à d'Alembert que revint cette tâche, dans son Histoire des membres de l'Académie ; encore ne put-il citer qu'une contrefaçon latine do la chanson de Sganarelle dans le Médecin malgré lui, qui prouve des relations familières avec Molière : voyez les Œuvres de celui-ci, tome VI, p. 56, note '. On a aussi (Lettres de Colberl, tome I, p. 532-536) deux relations qu'il fit, sous la dictée ou d'après les indications du Roi, des derniers moments de Mazarin. Son élection à l'Académie avait été, selon les historiens de cette compagnie, la récompense de ce qu'en 1667 il avait obtenu pour elle le droit d'aller haranguer le Roi dans les circonstances solennelles. On a, dans le recueil imprimé de 1709, le discours qu'il fit pour la réception de l'abbé do Clérambault, 3 juin 1695.
a a Un esprit vif, une grande connoissance des belles choses; un arbitre en fait de style. » (Mémoires de Sourehes, tome II, p. 250.)
1 D'Alembert n'a fait que réunir un certain nombre d'anecdotes, prises principalement à Charles Perrault. Une ballade de Benserade fait connaître quel était le crédit de Rose dans les élections académiques :
Soyez dévots, fréquentez l'église, Écrivez mal, mais sur sujets pieux, Faites des vers que jamais on ne lise, Vous entrerez, ltose a dit : « Je le veux... »
audacieux1, mais, à qui ne lui marchoit point sur le pied, poli, respectueux, tout à fait en sa place, et sentant extrêmement la vieille cour2. Il avoit été au cardinal Mazarin, et fort dans sa privance et sa confiance3, ce qui l'y avoit mis avec la Reine mère, et qu'il se sut toujours conserver avec elle et avec le Roi jusqu'à sa mort, en sorte qu'il étoit compté et ménagé même par tous les ministres. Sa plume l'avoit entretenu dans une sorte de commerce avec le Roi, et quelquefois d'affaires qui demeuroient ignorées La plume. des ministres \ Avoir la plume5, c'est être faussaire public, et faire par charge ce qui coûteroit la vie à tout autre.
1. Très colère aussi, il éborgna un jour certain frondeur qui l'appelait mazarin, nous disent les notes du P. Léonard.