‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 203 sur 548 · Ci-après, p. 31 i et suivantes · texte numérisé non relu

Ci-après, p. 31 i et suivantes

avoit force à être son gendre1, et qui2, excepté les conditions écrites, ne lui avoit rien tenu, tant de ce qu'il avoit laissé espérer, que de ce qu'il avoit promis. Ce refus de servir qui éloignoit sans fin, pour ne pas dire qui anéantissoit, toute espérance de commandement d'armée, rouvrit la plaie du gouvernement de Bretagne', et donnoit beau jeu à Madame d'insulter à la foiblesse que Monsieur avoit eue, qui n'en étoit pas aux premiers repentirs4. Il laissoit donc faire son fils en jeune homme, qui, avec d'autres jeunes tètes, se proposoit de faire un trou à la lune5, tantôt pour l'Espagne, et tantôt pour l'Angleterre6;

t. Tome I, p. 59 et suivantes. — 2. Le Roi et non plus son neveu.

3. Il a dit, en 1695, à propos du gouvernement de Bretagne arraché au duc de Chaulnes pour le comte de Toulouse (tome II, p. 255), que

« le Roi s'étoit engagé à Monsieur pour le premier gouvernement de

province qui viendrait à vaquer, pour M. le duc de Chartres, » et que <• c'étoit une parole donnée à l'occasion du mariage de ce prince. » Il a ensuite raconté (p. 258-259) que Monsieur montra beaucoup de dépit de voir ce beau morceau passer aux bâtards, que la scène fut vive, et que « le Roi, dont en effet ç'avoit été le motif, se laissa gronder, » et s'en tira avec l'aide du chevalier de Lorraine, moyennant de l'argent pour le jeu et pour Saint-Gond".

4. Avant p*r* repentirs, qui commence une ligne, Saint-Simon a effacé du doigt un premier pers écrit à la fin de la ligne précédente. — Madame exprima son ressentiment dans une lettre du 12 mai à la duchesse de Hanovre (recueils Rolland, p. 232, et Jaeglé, tome 1, p. 269) : « Mal en a pris à mon fils d'avoir mis tout son 7.èle à montrer qu'il est un homme; on ne le lui a pas encore pardonné. On préfère les bâtards au neveu, et, parce que, Dieu merci ! mon fils a du cœur, et que le bâtard boiteux est un poltron, on ne veut pas que mon fils, ni les princes du sang, qui ont bon courage aussi, aillent à l'armée, afin que tout

l'honneur soit pour les bâtards seuls Mon tils ne retire donc que

honte de son mariage.... »

5. Locution figurée signifiant qu'on s'en va sans rien dire et sans payer ses créanciers (Académie, 1718). Voyez un exemple dans les Lettres de Tessé publiées par M. le comte de Rambuteau, p. 311. On disait aussi : faire un trou à la nuit.

6. Ceci ferait presque croire à l'authenticité du projet d'aller s'offrir au peuple espagnol que j'ai rapporté en 1700 (tome VII, p. 318, fin de note, et p. 633) d'après un ouvrage apocryphe et suspect. Il est certain au moins, et prouvé par les papiers du conseiller du jeune prince

et Monsieur, qui le connoissoit bien, et qui n'étoit pas en peine qu'il exécutât ces folies, ne disoit mot, bien aise que le Roi en prît de l'inquiétude, comme, à la fin, il arriva. Le Roi en parla à Monsieur, et, sur ce qu'il le vit1 froid, lui reprocha sa foiblesse de ne savoir pas prendre autorité sur son fils. Monsieur alors se fâcha, et bien autant de résolution prise que de colère. 11 demanda au Roi, à son tour, ce qu'il vouloit faire de son fds à son âge ; qu'il s'ennuvoit de battre les galeries de Versailles et le pavé de la cour, d'être marié comme il l'étoit, et de demeurer tout nu vis-à-vis2 ses beaux-frères3 comblés de charges, de gouvernements, d'établissements et de rangs, sans raison, sans politique et sans exemple ; que son fds étoit de pire condition que tout ce qu'il y avoit de gens en France de son âge qui servoient, et à qui on donnoit des grades bien loin de les en* empêcher; que l'oisiveté étoit la mère de tout vice5; qu'il lui étoit bien douloureux de voir son fils unique s'abandonner à la débauche, à la mauvaise compagnie, et aux folies, mais qu'il lui étoit cruel de ne s'en pouvoir prendre à une jeune cervelle justement dépitée, et de n'en pouvoir accuser que celui qui l'y précipitoit par ses refus. Qui fut bien étonné de ce langage si clair? Ce fut le Roi. Jamais il n'étoit arrivé à Monsieur de s'échapper avec lui, à mille lieues près de ce ton, qui étoit d'autant plus fâcheux qu'il étoit appuyé de raisons sans

(l'Abbé Dubois, par le comte de Seilhac, tome I, p. 80-81), qu'après le refus d'avril 1701, Dubois reprit ou mit en avant une idée d'aller en Espagne sous prétexte d'instruction militaire, et d'obtenir un commandement dans l'armée de Philippe V. Monsieur donna son assentiment; mais le Roi s'opposa à ce projet, et Monsieur s'en montra fort irrité. Puis vinrent l'affaire de Mlle de Sérv (ci-après, p. 314-315) et la scène du 8 juin au sortir de laquelle Monsieur fut frappé d'apoplexie.

Page 1