l.en, dans le manuscrit
■i. Frère, dans le manuscrit .
les lettres de la main du Roi. Jamais homme ne l'a l'ail si bien, si proportionnément, ni si dignement, écrire, et n'a mieux contrefait l'écriture
du Roi; c'étoit à s'y méprendre en les confrontant toutes deux, la fausse et la véritable.
On ne finirait pas sur ce bonhomme-là ; mais encore celui-ci. Sa petite-tille avoit épousé Portail devenu, longtemps depuis, président à mortier et premier président. Elle étoil fort riche et attendoit de grands biens de IU>se, qui l'étoit infiniment aussi ; elle se trouvoil mal mariée au petit-tils du premier chirurgien de Louis XIII, et disoit plaisamment qu'elle en étoit restée au portail. Sa conduite répondant à ses plaintes, son beau-père, conseiller en la grand chambre, porta les siennes à Rose avec peu de succès, et les redoubla tant, que le bonhomme, ennuyé, lui dit enfin qu'il avoit raison, qu'il étoit plus en colère que lui, que sa petite-fille étoit une coquine, et que, si elle lui donnoit lieu de lui en parler davantage, il la déshériterait. Oncques depuis il n'ouït parler de plainte, et si sa petite-tille ne se corrigea pas.
6 janvier 1701. — Rose avoit été au cardinal Mazarin et avoit conservé par la Reine mère une grande familiarité avec le Roi, dont il avoit la plume, c'est-à-dire qu'il écrivoit toutes les lettres de la main du Roi, dont il imitoit l'écriture à s'y méprendre, et avoit un style inimitable. Des quatre secrétaires du cabinet, un seul a cette fonction. et les trois autres aucune. C'étoit un répertoire vivant de toute l'ancienne cour, où il avoit été de quantité de choses importantes, et avoit conservé beaucoup de considération. Il avoit rendu beaucoup de services en son temps.
Rose étoit un homme de beaucoup d'esprit, fin, adroit, hardi, et dangereux au dernier point, et à qui on ne marchoit pas impunément sur le pied. Il y a de lui des histoires sans nombre; du reste, modeste et respectueux dans son état, et avare à l'excès, plaisant, gai, salé au dernier point, et croyant peu de chose. Il avoit une terre tout contre Chantilly, bien bâtie, avec un beau parc, que Monsieur le Prince mourait d'envie de joindre à ses domaines, et surtout pour la chasse. Rien ne put tenter le bonhomme, et rien ne put rebuter Monsieur le Prince: c'étoit le dernier qui a porté ce nom. Les offres, les niches, la tyrannie, tout blanchit; et Rose, toujours en parade, tenoit bon. A la fin, Monsieur le Prince, outré, ne sachant plus que faire, fit jeter par-dessus les murailles de ce parc deux cents renards, qui l'ajustèrent comme il se peut imaginer. Rose, en furie, vint trouver le Roi, et d'abordée lui demande, avec sa familiarité, s'il y a deux rois en France. Quelque accoutumé que fût le Roi aux libertés de Rose, la question le choqua; il lui demanda brusquement ce qu'il vouloit dire. Rose, qui le sentit, partie furibond, partie goguenard, lui raconte son aventure, et se met à braver si le Roi l'assure que Monsieur le Prince n'est pas roi tel que lui. La chose parut si violente, que le Roi envoya sur l'heure commander à Monsieur le Prince de faire prendre tous ses renards, et tellement qu'il n'en resta pas un; et dès qu'il le vit, il lui parla, en sorte que
Monsieur le Prince chercha à se raccommoder avec Rose, à qui il se garda bien de déplaire à l'avenir; mais le bonhomme lui garda une dent le reste de sa vie.
Tandis que le Roi ('-toit à la messe les jours de Conseil, les ministres venoient dans sa chambre attendre que le Roi tut rentré par la galerie dans ses cabinets, et qu'on les appelât pour le Conseil; cela étoit commode aux principaux courtisans, qui attendoient là ceux à qui ils avoienl affaire, et avec qui ils étoient assez libres pour leur parler là au lieu d'aller chez eux. Rose remarqua que Monsieur le Prince s'y rendit assidu cinq ou six fois presque de suite et prenoit tous les ministres, tantôt l'un, tantôt l'autre, et qu'il les courtisoit fort. A la fin, il ne put m' tenir, et, regardant Monsieur le Prince en dessous : « Monseigneur, lui dit-il tout haut avec cette familiarité qu'il a toujours usurpée et ses mines plaisantes et brillantes d'esprit, il y a longtemps que je vous connois; je vous vois bien rôder par ici, parler à tous ces Messieurs, caresser l'un, prendre la main à l'autre; n'est-ce point que vous prétendez à être premier prince du sang? » Et s'enfuit aussitôt avec une pirouette, riant et regardant derrière lui. Le sarcasme fut tel, que Monsieur le Prince, avec toute sa présence d'esprit, demeura confondu sans dire une parole, et toute l'assistance à rire dans ses barbes en baissant les yeux.
Encore un mot de ce bonhomme, avec sa calotte de satin, ses cheveux verts, son rabat presque d'abbé, son petit manteau, et toujours son mouchoir entre soa habit déboutonné et sa veste, avec un assez beau visage et ses yeux perçants et pétillants d'esprit, à quatre-vingthuit ans, sans incommodité quelconque. 11 avoit marié sa petite-fille au fils de Portail, conseillera la grand chambre, qui devint avocat général, puis président à mortier, et enfin premier président. Elle étoit fort jeune, fort riche, fort étourdie, se trouvoit mal mariée pour son bien, et disoit plaisamment qu'elle étoit demeurée au portail. Elle leur faisoit souvent des frasques; on venoit aux plaintes : c'étoit toujours à recommencer. A la fin, le bonhomme Rose, ennuyé, se mit en plus grande colère que de coutume, répéta bien des fois que sa petite-fille étoit une coquine, et ajouta en furie que, si on lui en reparloit encore, il la déshériteroit. Ce fut la fin des plaintes : on n'osa plus lui en faire, et il eut le repos' qu'il desiroit.