‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 310 sur 548 · Le conseil de Castille et son président. (Page · texte numérisé non relu

Le conseil de Castille et son président. (Page

30 novembre 1713. — La charge de président du conseil de Castille ne fut point supprimée; mais, avant d'expliquer l'erreur-, il faut expliquer la charge. Toutes les provinces ou royaumes qui composent celui d'Espagne sont partagées en deux, Castille et Aragon; sur quoi, on passe l'historique, qui mènerait trop loin, et on laisse en tout l'Aragon, dont il ni' s'agit point ici. Les provinces qui sont de la couronne de Castille ont des tribunaux, dont les plus considérables s'appellent audiences, mais desquelles il y appel à un tribunal unique,

1. Cet ou e-t peut-être une mauvaise transcription, pour en. •2. Dangeau vient de dire que Philippe V a supprimé la charge de président du conseil de Castille, ôtéc à Ronquillo comme trop considérable.

qui est le conseil de Castille, qui se tient à Madrid, et qui est tout à la fois l'unique parlement pour tout ce qui dépend de la Castille, et ce que nous appelons ici le conseil des parties, composé des conseillers d'État et des maîtres des requêtes. Comme parlement, il juge au fond en dernier ressort, et directement et par appel des autres tribunaux ; il enregistre les sanctions concernant la monarchie, les traités de paix, les grâces féodales, les grandesses qui s'érigent, et décide de celles qui tombent en litige : en un mot, fait seul la fonction de tous nos parlements. Comme conseil, il est le supérieur de tous les régidors et corrégidors, qui sont, dans leurs districts, tout à la fois ce que nous connoissons sous le nom de gouverneurs quant au civil, de lieutenant civil, criminel et de police, et prévôt des marchands; et ces régidors et corrégidors sont soumis en tout, et jusque pour leur conduite, au conseil de Castille, ainsi que toutes les postes du royaume, tant à lettres qu'à chevaux. Avec cela, les conseillers de Castille n'ont rien de plus, ni en état, ni en considération, ni en distinction, que nos conseillers au parlement de Paris. Ils ont un unique président, et celui-là emporte à lui tout seul la puissance, le crédit, la considération, le rang et les privilèges, à condition aussi du hasard de le payer cher. On ne peut être président de Castille qu'on ne soit grand d'Espagne, et alors la place ne se peut ôter non plus que, parmi nous, celle de chancelier; mais, comme l'importance de cet office de la couronne a fait trouver un expédient de se passer de celui qui en est revêtu en lui substituant un représentant parfait, mais amovible, qui est un garde des sceaux, aussi a-t-on fait très anciennement en Espagne. Quand on y est mécontent du président de Castille, grand d'Espagne par conséquent, et inamovible, on l'exile et on fait un gouverneur du conseil de Castille qui n'est jamais grand, et qu'on ôte quand on veut, comme ici le Garde des sceaux; mais, tandis qu'il est en place, il est entièrement revêtu de tout ce dont l'est le président de Castille, et n'a pas la moindre différence de lui en quoi que ce soit. De son autorité, on en peut juger par ce qui vient d'être dit de celle du conseil de Castille, et par conséquent de sa considération. Son rang est prodigieux. En aucun cas ni occasion quelconque, il ne rend de visite à personne, et envoie ou quérir ou prier qui bon lui semble d'aller chez lui, à tel jour et heure, lui parler. Non seulement il ne donne pas la main aux grands chez lui, ni aux ambassadeurs, ni au nonce du Pape, mais aux cardinaux, et cela est tellement sans difficulté, que les cardinaux et les ambassadeurs qui ont affaire à lui ont toujours la précaution de lui envoyer demander audience, et lui, la politesse, passée en usage, de les recevoir au lit sous prétexte d'une légère incommodité. Quand il va chez le roi, il le mande, et le roi ne peut le refuser ni le remettre. Un majordome de semaine le reçoit au bas de l'escalier, le conduit à la porte du cabinet du roi, l'y attend, et le reconduit au bas du degré : et ce majordome est une fort belle charge d'où l'on passe aux plus grandes, et qui sont occupées par les seigneurs des plus grandes

maisons et par les cadets des grands d'Espagne; mais un grand ne peut l'être. Travaillant avec le roi, le président ou gouverneur est assis, et c'est le seul qui le soit de tous ceux qui ne sont pas conseillers d'État et au Conseil, c'est-à-dire, à notre mode, ministres. Ce président ou gouverneur allant par les rues de Madrid, tous les carrosses arrêtent, grands, ambassadeurs, cardinaux, comme ici pour un fils de France ; souvent il tire les rideaux de son carrosse, et alors on n'arrête point, non pas même les bourgeois qui le rencontrent, car c'est-à-dire qu'il veut être incognito. Tout ce prodigieux cérémonial, qui n'est que pour lui, et dont sa femme ne partage rien, ne lui est point onéreux tant qu'il est en place, occupé comme il est d'affaires et de fonctions, et accablé de monde chez lui, qui le courtise, ou qui a à lui parler; mais un président exilé ou un gouverneur hors d'emploi se trouve dans un vuide entier d'affaires : celles qu'il avoit ne le regardent plus, et toute autre place est devenue au-dessous de lui. La solitude est aussi entière: personne n'a plus besoin de lui, et, par là même, ne veut plus essuyer ce même cérémonial, que, tout déplacé qu'il est, il conserve toute sa vie. Il y a pourtant eu de ces gouverneurs, sous Philippe V, qui, ne l'ayant été que par intérim et à cette condition, ou très peu de temps, ou une seule fois, et, sans exemple, deux à la fois, ont eu le bon esprit, en quittant la place, de demander comme une grâce de n'être plus assujettis à ce cérémonial et de pouvoir reprendre leur ancienne forme comme avant qu'ils fussent gouverneurs du conseil de Castille, qui l'ont obtenu, et qui ont vécu en société, autant qu'elle est en usage, comme ils faisoient auparavant, et ont ainsi conservé une vie agréable, avec de la considération et {'Excellence, qui, une fois acquise, ne se perd plus. Ronquillo, dont les Mémoires1 parlent ici, avoit été eorrégidor de Madrid, avec une grande distinction, puis secrétaire d'État, et enfin gouverneur du conseil de Castille. Il fut destitué alors, comme le disent les Mémoires; mais la place subsista et fut donnée à un autre, dont on ne se souvient plus*. C'étoit le comte d'Oropesa qui étoit président du conseil de Castille, et exilé, à la mort de Charles II; Philippe V le laissa dans son exil, où il mourut, et le gouverneur du conseil de Castille qu'il trouva, en place. Il les a changés plusieurs fois, et n'a jamais fait de président, par l'embarras de ne s'en pouvoir défaire qu'en la manière qui a été expliquée.

Pour achever, puis donc qu'on y est, la matière du conseil de Castille, il faut ajouter qu'une fois la semaine il vient en corps au palais, avec son président ou gouverneur à sa tète, qui est reçu comme il vient d'être dit, et conduit dans une pièce du bout du grand appartement du roi, comme qui diroit, pour le faire entendre par la comparaison de Versailles, le conseil de Castille arriverait par le degré des

2. Ce dernier membre de phrase a été bifie par un correcteur, sans doute celui qui a préparé les textes pour l'impression.

Ambassadeurs, et iroit dans un des deux salons de la chapelle, en supposant qu'il y eût un double. Dès qu'il est arrivé, le roi traverse en public tout son grand appartement; les courtisans et son capitaine des gardes même s'arrêtent à la porte du lieu où est le conseil. Dès que le roi y paroit, tous, et le président même, se mettent à genoux: le roi, couvert, passe à son fauteuil, qui est sous le dais, s'assit, puis leur dit : « Levez-vous, asseyez-vous, couvrez- vous ; » el bous obéissent. Le conseil, sur des bancs de bois nu, sans tapis, forme trois cotés d'un carré, et le fauteuil du roi, seul, le quatrième, le président ou gouverneur à droit sur le banc, mais le plus près du roi, et, à côté du président ou gouverneur, est le conseiller en semaine de rapporter au roi. Celui-là, après un mot du président ou gouverneur, rend très sommairement compte au roi des sentences rendues durant la semaine et des motifs que le conseil a eus. Le roi les casse ou les change comme il lui plait, et elles ne deviennent arrêts que par l'approbation qu'il leur donne. Le rapport de la semaine achevée, le roi se lève, tous se mettent à genoux, il sort, et le président ou gouverneur le suit. Il trouve son capitaine des gardes à la porte où il l'avoit laissé, avec sa cour, dans cette autre pièce où elle étoit restée à l'attendre, et qui l'accompagne au retour. En chemin, dans une des pièces de l'appartement, comme qui diroit, à Versailles, dans celle de la Musique, il y a contre la muraille, du côté des fenêtres, un fauteuil préparé; vis-à-vis et proche, un petit banc de bois nu, et une petite table le long et à côté du fauteuil et du banc. Le roi s'assit là, et le président ou gouverneur vis-à-vis, qui, là, ne se couvre point, et toute la cour, avec le capitaine des gardes, passent dans la pièce au delà, où ils attendent, et les portes de celle où est le roi se ferment. Il travaille seul avec le président une demi-heure, quelquefois une heure; puis, passant par la pièce où sa cour et le capitaine des gardes l'attendent, il s'en va chez lui, suivi du président ou gouverneur jusqu'au bout de l'appartement extérieur, lequel est après conduit au bas du degré par le majordome en semaine. Il faut savoir encore que, par grandeur, il n'y a aucun siège ni banc, ni rien qui y puisse suppléer, dans toute l'étendue de ce vaste appartement extérieur, sinon deux tabourets dans le salon qui joint l'appartement intérieur à l'extérieur; ils sont pour le sommelier du corps et pour le gentilhomme de la chambre de semaine, lesquels ne sont remplis de personne, même en leur absence. Si le majordomemajor arrive là pour attendre, on lui en apporte un troisième, qu'on ôte dès qu'il est sorti, et on fait le même honneur au président de Castille, quand il y vient; mais, hors ces deux, et à qui que ce soit, sans exception aucune, pas même aux ambassadeurs, ni aux cardinaux. Dès que le roi est hors de Madrid, c'est le président ou gouverneur du conseil de Castille qui s'y mêle de tout, et y commande seul avec toute autorité1.

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