‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 327 sur 548 · Le comte de Beuvron · texte numérisé non relu

Le comte de Beuvron

(Page 373.)

27 octobre 1686. — Le comte de Reuvron étoit frère du marquis de Beuvron et de la duchesse d'Arpajon, fort dans le grand monde et capitaine des gardes de Monsieur. Il fut fort accusé d'avoir eu part avec le marquis d'Elfiat à l'empoisonnement de Madame, et le chevalier de Lorraine, qu'elle avoit fait chasser et qui étoit allé voyager à Rome, d'en avoir envoyé le poison. Cela fit alors tout l'éclat que pouvoit faire une telle affaire, qui irrita publiquement l'Angleterre, et qui toucha intimaient le Roi, qui aimoit fort Madame, et qui commençait à lui donner confiance pour ses affaires; mais une chose aussi grave, et où Monsieur étoit mêlé2, les disgrâces de ces Messieurs finirent, et le comte de Beuvron crut avoir eu dans les goulottesde Saint-Cloud, en plein jour, où il se promenoit seul, une vision d'une pompe funèbre de Madame, qui le mit en grand désordre, et qui commença à le convertir. Monseigneur, à la mort de la Reine, étant à Saint-Cloud avec le Roi, et s'étant levé, la nuit, d'auprès de Madame la Dauphine, crut voir feu Madame traverser gravement la chambre, seule, le regardant, et vêtue comme elle l'étoit à l'ordinaire. Quoi qu'il en soit, le. Roi, qui dès lors méditoit le mariage de Mlle de Blois avec M. de Chartres, et qui en sentoit les difficultés, fut bien aise de mortiser3 de loin Madame, qui avoit eu Théobon auprès d'elle, que Monsieur avoit ôtée, et à qui Madame écrivoit tous les jours de sa vie, et la voyoit tant qu'elle pouvoit dans des couvents à Paris. Pour en revenir au comte de Reuvron, il faut ajouter une aventure heureuse qui lui arriva : allant à Luxembourg avec la cour, embarqué dans le carrosse de Cavoye avec d'autres gens de la cour, il s'endormit; il y avoit des années qu'il menoit une vie mourante, sans pouvoir trouver de soulagement. Cavoye, à qui il prenoit quelquefois des fantaisies fort bizarres, étoit au-devant, vis-à-vis du comte de Beuvron, et le contemploit dormant la bouche ouverte. Tout à coup, il tire un couaillon de sa poitrine, et le crache dans la bouche du comte de Beuvron, à qui il le darde au fonds du gosier. Beuvron, réveillé en sursaut et suffoquant, est saisi d'un mal de cœur horrible, et fait tant d'efforts pour vomir, qu'il rendit un abcès par la portière et recouvra la santé. On peut juger cependant des éclats de rire de la carrossée et de la peine qu'on eut à l'apaiser4.

1. La fin de cette Addition se placera en partie au tome IX de 1873, p. 267, et en partie au tome XVI, p. 263.

Page 1