‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 364 sur 548 · Tomes I, p. 481-482, et tome IV, p. 294, note · texte numérisé non relu

Tomes I, p. 481-482, et tome IV, p. 294, note

Que la béate Rose fût une illuminée de bonne foi, — je ne dis pas une inspirée, — ou bien une de ces malades sur lesquelles la pathologie et la psychologie achèvent de nous édifier, ou tout simplement une femme adroite, habile en supercherie, comme il n'y en a eu que trop dans l'histoire religieuse, force est de reconnaître que son passage a singulièrement marqué dans la vie de plusieurs personnages distingués comme esprit, comme instruction, comme intelligence, et, ce qui nous intéresse surtout, il en est resté des traces profondes dans les souvenirs de Saint-Simon. Nous ne saurions donc nous dispenser de soumettre cette étrange personnalité à un examen plus approfondi qu'on ne semble l'avoir fait jusqu'ici. Deux manuscrits de la Bibliothèque nationale, provenant de l'ancien Résidu de Saint-Germain-des-Prés, vont nous aider à faire la lumière et sur ses miracles et sur le naïf besoin de dévotion et de merveilleux qui amena à elle une clientèle restreinte, mais choisie, aussi enthousiaste que crédule, puis sur les désillusions qui aboutirent à l'anéantissement du « parti. » Sans vouloir comparer cette manifestation, comme importance, à celle du guyonisme, qui l'avait précédée de quelques années, ni à celle des convulsionnaires, qui se produisit trente ans plus tard, je crois qu'on peut la rattacher à toute cette série d'agitations qui troublèrent tant de pieuses consciences d'un bout à l'autre du grand règne. N'en est-il pas de même en dévotion qu'en politique? Quel que soit l'ordre d'idées, un rien, la moindre apparence surgissant à l'horizon suffit pour jeter des esprits déjà surexcités dans quelque parti extrême, d'où ils arrivent inconsciemment à l'extravagance la plus inconsidérée : heureux si une chute prochaine les refroidit, les guérit, leur dessille les yeux assez tôt pour que le bon sens ait encore le temps de reprendre ses droits. On va voir que ce fut précisément le cas des trop ardents adeptes de la Béate, parmi lesquels Saint-Simon nous a dit2, comme pour se couvrir et s'excuser luimême, car il fut du nombre, que l'on comptait « des gens très sages, très précautionnés, très savants, très pieux, d'un génie sublime, qui n'avoient ni ne pouvoient rien gagner à cet attachement3. »

L'un des deux manuscrits, celui qui porte la cote Fr. 19 800, a été cité par M. Tamizey de Larroque, il y a quelques années, dans son étude sur l'abbé Jean-Jacques Boileau, le plus fervent des admirateurs

1. Ci-dessus, p. "0-87 et Addition n" 3o7, p. 386-387. — 3. Ci-dessus, p. 81.

3. Dangeau dit : « Il y avoit plusieurs gens très vertueux et très sages persuadés de la sainteté de cette créature-là. On en faisoitdes contes extraordinaires cl merveilleux. D'autres gens en parloient comme d'une friponne

île la Béate et le plus actif de ses conseillers'. L'auteur anonyme des relations dont il se compose était une femme de la bourgeoisie, très pieuse, penchant peut-être au quiétisme, quoiqu'elle s'en défendit vivement*. Tout ce que nous savons de cette dame ou demoiselle est qu'elle vivait avec sa mère, que l'abbé J.-J. Boileau fut longtemps son directeur, qu'elle était liée avec Duguet, qu'elle avait des relations, par le même Boileau sans doute, avec le personnel de l'hôtel de Luynes, et qu'un M. Dodun était son oncle, probablement le conseiller au Parlement3 qui fut père du contrôleur général des finances. Son manuscrit contient : 1° le compte rendu d'un entretien qu'elle eut avec Duguet, le 20 octobre 1700, sur le voyage fait par lui, avec la Béate, au couvent de la Trappe, sur la guérison miraculeuse qu'elle y avait obtenue de M. Maisne, sur une autre guérison, encore plus miraculeuse, d'un prêtre fou furieux, et sur le mariage du conseiller Jongla de Paraza, ami et disciple de Rose; 2" le compte rendu d'un autre entretien (13 ou 14 décembre 1700) sur un deuxième voyage de Rose à la Trappe, sur les sentiments qu'elle avait inspirés à Duguet lui-même, à Boileau et à l'abbé de Jougla, sur la conversion et la guérison de ce dernier; 3° les minutes ou brouillons originaux de ces deux comptes rendus, rédigés immédiatement après les entrevues; 4° la mise au net d'un autre récit, du 22 septembre de la même année 1700, dont nous allons retrouver les brouillons dans le second manuscrit.

Celui-ci, coté Fr. 18 832, contient : 1° l'original d'un très long mémoire, en cent onze feuillets, intitulé : Question curieuse si la sœur Rose est sainte, original écrit de la même main que les n°' 3 et 4 du précédent manuscrit, et dont cependant, l'auteur, cette fois, n'est plus une femme, mais bien un homme, et un homme d'Église assez familier avec les livres saints et avec les ouvrages de casuistique religieuse pour en faire un très fréquent emploi (les références exactes ont été ajoutées en marge, après coup, par un annotateur, qui donne également, en toutes lettres, les noms des personnages désignés par de simples initiales dans le texte, et peut-être cet annotateur est-il l'auteur même) ; 2° deux brouillons originaux, avec corrections, dont l'un incomplet, du récit du 22 septembre 1700 dont il a été parlé tout à l'heure.

Comme son titre l'indique, le premier morceau du ms. 18 832 est une critique des relations que plusieurs partisans de la Béate avaient fait courir, ou même avaient imprimées en sa faveur, pour exciter le prosélytisme. Devant en faire un très ample usage, je me contenterai, pour le moment, de dire que l'auteur a divisé son travail en trois points : raisons pour lesquelles il l'a entrepris, motifs qu'il y a de suspecter les témoignages favorables, discussion et réfutation de ces témoignages; et

1. Ci-dessus, p. 80, note 2. — J'ai quelques raisons de croire que Sainte- Beuve connaissait aussi ce manuscrit, quand il s'est occupé des relations de Duguet avec la Béate : Port-Royal, tome VI, p. 5o-o8.

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