‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 384 sur 548 · Correspondance de Fénelon, tome II · texte numérisé non relu

Correspondance de Fénelon, tome II

quelle assurance elle en avoit, puisque Dieu étoit toujours le maitre»de faire sur son corps les impressions qu'il y avoit déjà faites, elle me fit entendre que c'étoit le temps des épreuves, et que ce temps étoit passé. Après cela, elle en vint au chapitre de ses miracles, et m'en conta plusieurs que j'avois déjà appris d'ailleurs, me disant néanmoins qu'elle voudrait qu'ils ne fussent point connus ; qu'elle souhaiterait être cachée ; qu'on l'importunoit, qu'on ne lui parloit que de faire des guérisons; et sur cela elle me demanda si l'on pouvoit lui commander de faire des miracles. Je lui dis que je ne comprenois pas que cela pût tomber dans l'esprit de personne, qu'on pouvoit bien lui commander de prier pour les malades, et laisser le reste au bon plaisir de Dieu. « C'est ce que je dis aussi, reprit-elle ; pour entreprendre de faire un « miracle, il faut s'y sentir porté par l'esprit de Dieu. » Enfin, fatigué, je vous l'avoue, du chapitre de ses miracles, je la priai de me faire part de ses sentiments de piété et de ses voies d'oraison; mais elle déclina toujours ce chapitre, et, comme j'y revins deux ou trois fois, elle me Fépondit qu'elle n'avoit pas le loisir de prier, et que, depuis le matin jusqu'au soir, on l'occupoit et on la sollicitoit pour des malades. Je lui dis : « Mais, au moins, vous ne perdez point la présence de Dieu pen- « dant tout cela? » Elle me répliqua que l'esprit avoit toujours son vol. Je ne doutai point qu'elle ne l'entendit de son vol vers Dieu'. Quoi qu'il en soit, il me parait toujours que son esprit naturel voltige beaucoup; car elle tient peu ferme sur un même sujet, et elle me donna bien des fois le change. Enfin, désespérant de la pouvoir amener où je voulois, je pris congé d'elle. Elle me dit néanmoins qu'elle devoit faire un voyage à Saint-Denis, et que nous pourrions nous y voir encore une fois2. Je suspends donc mon jugement jusqu'à cette seconde entrevue, particulièrement en considération de ses deux garants. Cependant, jusques ici, l'esprit m'en parait peu arrêté, et elle parle beaucoup. Il y a des gens qui en sont épris au delà de tout ce qu'on peut imaginer; épris, dis-je, de sa sainteté, car tout son air, son visage et ses paroles ont quelque chose de hagard.... »

Nous ignorons s'il y eut une seconde entrevue ; mais, trouvant par deux fois Mabillon en relations avec la Béate, on aurait bien voulu connaître ce que pensa d'elle le père de la critique bénédictine, l'ennemi implacable du mensonge et de la supercherie, l'auteur de YEpistola de cultu sanctorum ignotorum.

Il est temps cependant d'examiner les faits merveilleux sur lesquels portaient d'une part les manifestes des adeptes de la Béate, d'autre part les dénégations de ses détracteurs ; sans suivre précisément point par point la méthodique enquête du manuscrit Fr. 48832, aussi approfondie qu'un livre de controverse religieuse, aussi serrée que le rapport d'un magistrat instructeur, occupons-nous d'abord des phénomènes corporels et physiques.

1. Voyez ci-dessus, p. 479. — 2. I, abbaye était occupée par les bénédictins.

Pour les extases et ravissements, il suffira d'ajouter au procès- verbal circonstancié qu'on a lu plus haut1 quelques lignes de la Question curieuse*, sur les cas survenus à la Trappe même pendant le séjour de Rose. Le plus important se produisit dans la chambre du frère Chanvier, ce frère donné que déjà nous connaissons5, mais devant une nombreuse assistance, l'abbé (Jacques la Cour), M. de la Monnerye, le chevalier de Gondé, M. de Paraza, l'abbé Dejean, M. Bigot et le sieur de l'Écluse. Les amis en firent distribuer une relation, que nous n'avons point; mais l'auteur de la Question curieuse a recueilli les principaux détails de la bouche même du R. P. abbé, témoin oculaire4 : « Quand elle s'aperçut que cela lui devoit arriver, elle se coucha sur son lit (sans doute celui du frère Chanvier). Elle râla comme une personne mourante : son estomac se gonfla, elle roidit les bras et les jambes, elle changea de visage, et ensuite elle cracha du sang en assez grande abondance. Lorsqu'elle est en cet état, il semble qu'elle aille rendre l'âme, et c'est pour cela qu'elle a reçu quinze fois en sa vie l'extrême-onction, ainsi qu'elle l'a avoué elle-même, sans qu'elle s'en soit jamais aperçue. »

Une fois, chez M. de Saint-Louis, à l'Abbatial, en présence de Duguet, la crise fut moins violente5 : « Ce qu'elle eut de particulier, c'est que la sœur Rose, avant que de monterdans la chambre de M. de Saint- Louis, où la comédie se joua, dit qu'elle alloit être malade, et que, pour un agrément très incivil, avant que d'y entrer, elle tira la langue deux ou trois fois, d'un deini-pied de long, ce qui fit frayeur au valet de chambre de M. de Saint-Louis, qui la vit, et qui me l'a rapporté. Il y a cette différence entre ces deux extases et celles des fanatiques du Dauphiné et du Vivarois6, que ceux-ci se laissent tomber par terre, et que la sœur Rose, dans celle qu'elle eut chez le frère Chanvier, étoit couchée sur son lit, et que, dans celle qu'elle eut chez M. de Saint-Louis, elle ne se laissa tomber que sur la chaise où elle étoit assise, raidissant les bras et les jambes, et roulant les yeux comme une enthousiaste. »

Dans une autre circonstance7, on prétendait que le visage de l'extatique avait paru ■< comme brillant et environné de lumière. »

En somme, et comme conclusion de ce chapitre des extases, la Question curieuse laisse à choisir entre les causes purement naturelles, nous dirions aujourd'hui pathologiques ou névropathiques, l'effet de la puissance du Démon, celui de l'imagination, ou bien la supercherie. Les progrès que la science a faits depuis deux siècles ne laissent plus que le

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