Ms. 19 s:>:;, p. 2 et 3. — 6. Ci-dessus, p. s
Le comte du Charme! devait être allé de son côté à la Trappe, peutêtre même avait convoqué le jeune duc, qui ne connaissait encore, nous dit-il, ni Duguet, ni la Béate1. Cette fois, elle resta six semaines chez M. de Saint -Louis, qui leur avait offert l'hospitalité*. Nous savons que ce brave gentilhomme, admirable de bon sens, de droiture, de vérité, de Gdélité, de ronde franchise, « ne la put jamais goûter, et le disoit très librement à M. du Charmel, et laissoit sentir à M. Duguet, qui en étoient affligés. » Nous savons aussi que Rancé, aLors tout près de sa lin, refusa net de la voir, et que les amis en furent singulièrement mortifiés. La Question curieuse parle de cela à plusieurs reprises :
« Feu M. l'abbé de la Trappe3 a senti, pendant sa vie, les traits des mauvais soupçons de la sumr Rose. Elle avoitune passion extraordinaire di' le voir et de lui parler. Elle envoya un de ses amis pour le préparer à cette entrevue et pour pressentir si elle y pourroit parvenir. Cet ami4 s'acquitta de sa commission, et ajouta que, si la sœur Rose avoit vu le mal du saint abbé, elle le guériroit. A ces paroles, le saint abbé entra dans une juste indignation, et dit, avec toute la force dont il étoit ca pable : « Non, je ne la verrai point. Je serois un coquin, si je faisois « cette démarche à dessein d'être guéri, et il semblerait que je me « lasserois de souffrir et que je m'opposerois à la volonté de Dieu, qui « me veut en cet état. » Le messager revint apporter ces nouvelles à la sœur Rose, qui n'en fut point contente, et, au même temps, elle s'emporta à dire : « Je sais, je sais, je sais ; il ne m'a pas voulu voir à cause « de son orgueil et de sa vanité. » Mais elle n'en est pas demeurée là. Quelques mois avant la mort de ce grand serviteur de Dieu, parlant de lui, elle dit d'un ton prophétique : « Il ferait bien de se défaire de ses « complaisances pour le monde; il n'y a que trop sacrifié; mais il n'ira « pas loin. » Voilà le jugement que cette fourbe a porté d'un saint homme qui, depuis sa conversion, a donné mille marques de son humilité très profonde, et qui n'a jamais eu de complaisance pour le monde qu'en vue d'attirer à Dieu et de porter au bien ceux pour qui il en avoit, dans les occasions où il jugeoit qu'il étoit à propos d'en avoir! »
Alors aussi M. de Saint-Louis, s'amusant à mettre à l'épreuve son prétendu « discernement des esprits, » la défia, Mme de Vibraye présente, de deviner ce qu'il pensait d'elle, et promit, si elle tombait juste, de l'avouer de bonne foi. Comme bien on pense, la faculté d'intuition fit défaut ce jour-là5. Ces contradicteurs, ces incrédules, Rose les qualifiait de persécuteurs, et se plaignait d'avoir été toujours et partout leur victime : à Lagnac, chez ses parents; à Rodez et à Toulouse, chez les religieuses; au pèlerinage de Garaison comme à Paris, comme à la
\. Ci-dessus, p. M-8'i. « Le hasard fit que j'allai aussi à la Trappe tandis qu'ils y étoient.... J'eus donc loisir d'y voir Mlle Hose à plusieurs reprises, et M. Duguet, etc. »
•2. Ci-dessus, p. Xf>. — 3. Ms. [8 832, fol. U.
A. Ce ne pouvait être Saint-Louis, mais M. Maisne ou bien Saint-Simon.
:; Ms. \HK.\i, loi. 70.
504 APPENDICE l\.
Trappe, comme plus lard à Vibraye môme1. « El quelle plus forte prouve de sa sainteté? disent les encenseurs; toutos les persécution-. De sontelles pas le caractère et le partage des âmes prédestinées? • Mais son désappointement arriva un jour, tandis qu'elle était à la Trappe, à lui
faire oublier toute réserve, s'il faut en croire la Question curieuse* :
« Elle a ajouté la médisance et l'impudence au mensonge et à la dissimulation dans une rencontre extrêmement remarquable. Le second voyage qu'elle tit à la Trappe, étant seule un jour, avec M. de Saint- Louis, dans son jardin, elle lui dit : « D'où vient, Monsieur, que vous « êtes prévenu contre moi? que vous ai-je fait? — Mademoiselle, lui « répondit-il, je n'aime point les nouveautés. Voyez ce qui esl arrivé' « depuis peu à Marie lîucaillo3 : elle prophétisoit, à ce qu'on prétend, « elle avoit des visions, et des révélations, des extases, des ravisse- « ments; elle faisoit des miracles; au bout de tout cela, elle a été con- « damnée au feu par le lieutenant général de Valognes, et le parlement « de Rouen, adoucissant sa sentence, l'a renvoyée à Valognes pour y être « fustigée par les mains du bourreau et enfermée le reste de ses jours. « Voyez Mme Guyon : elle a fait tomber dans l'illusion un des plus grands « hommes du Royaume. Cependant qu'est-elle devenue?.... — Ali ! Mon- « sieur, repartit la sœur Rose : il y a bien de la différence. Je ne couche « pas avec mes directeurs comme Mme Guyon, et, si je voulois faire du « mal, j'en ferais bien toute seule, sans y appeler personne. »
Quand elle revint de ce second voyage, la police de Paris eut ordre de la suivre de plus près4, pour éviter le renouvellement des embarras que Mme Guyon avait suscités quatre ou cinq ans auparavant5.
Par les registres de la secrétairerie d'État0 on voit que le Roi, à la tin de 1700, faisait surveiller une communauté de tilles dévotes établie par une demoiselle de Beauvau pour distribuer des remèdes aux pauvres, mais qui faisait profession d'une « nouvelle spiritualité fort singulière. » En transmettant à M. d'Argenson les ordres du Roi et sa volonté de savoir exactement ce qui se passait dans ce petit groupe, le secrétaire d'Etat Pontchartrain fils disait : » C'est une nommée la sœur Rose, originaire d'Agen, âgée de quarante à quarante-cinq ans, qui est la directrice de cette communauté, et qui se fait passer pour prophétesse et illuminée. » Quoique l'indication d'origine soit quelque peu inexacte, le nom et l'âge correspondent bien à ceux de notre Béate, ainsi que les qualifications données dans le signalement. On s'étonne toutefois de ne trouver aucune mention, ni de cette sorte de dispensaire charitable, ni de la demoiselle de Beauvau, dans nos deux manuscrits.