‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 404 sur 548 · LETTRE DE LA REINE D'ANGLETERRE A LA MÈRE PRIOLO · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA REINE D'ANGLETERRE A LA MÈRE PRIOLO

« A Sainl-Germain, ce 13e de mars [1701]2.

« Je prends ce moment que le Roi dort pour vous écrire un mot auprès de son lit. Je lui ai lu votre lettre, et il m'a chargée de bien remercier notre Mère et vous, et toutes nos sœurs, de vos prières et de la part que vous prenez à son mal, qui n'est pas douloureux, mais, je le crains, dangereux, car il a une extrême foiblesse dans la main et la jambe droite, qui menace une paralysie. Il a la tète tort libre, Dieu merci! mais je tremble de peur que cela ne monte à la tète. Je souffre beaucoup plus que lui, et suis dans l'attente de plus grandes souffrances; car, me mettant au pied de la croix, il me semble que mon cœur m'a dit que cela n'étoit pas assez, mais que Dieu vouloit que mon cœur même fut percé d'un grand clou (c'est-à-dire de quelque vive souffrance) et attaché à la croix. Vous connoissez ma foiblesse, ma chère Mère, et mon peu de vertu : c'est pourquoi vous pouvez juger mieux que personne l'extrême besoin dans lequel je me trouve de prières. Je n'en demande point de particulières, car je ne me sens aucune foi ni dévotion, mais quelque foible désir d'en avoir et de me conformera la volonté de Dieu. Je demande seulement les prières ferventes de notre chère Mère et de toutes vos sœurs, et de vos autres monastères. Je demande les vôtres, ma bonne Mère, qui souffrez pour moi et avec moi, et qui jugez bien du triste état dans lequel je me trouve. Je n'espère point vous voir à la semaine sainte ; mais nous nous retrouverons au pied de la croix, ou sur la croix3. »

Au dos : « A ma sœur la Déposée. »

2. Arch. nat., K 1302, n" 57. — C'est l'avant-veille que le roi Jacques, déjà éprouvé auparavant par une longue syncope, avait été frappé de paralysie sur une partie du corps.

3. Cette pièce autographe l'ait partie d'un dossier de plus de deux cents lettres venant du monastère de Chaillot, fondé par la reine Henriette-Marie d'Angleterre. Elle ne porte pas, comme d'autres, le monogramme M. R. Trois lettres du même dossier font actuellement partie de la collection de M. Morrison, à Londres (tome IV du Catalogue, p. 166-167), et la Reine \ parle de « ma chère Déposée. » Celle-ci était la mère Françoise-Angélique Priolo, fille de l'historien de la Régence, une des premières collaboratrices il'- Mme de Maintenon à Saint-Cyr, remplacée, comme supérieure de Chaillot, depuis avril 1Ç95, par Claire-Angélique de Beauvais. — Dans le même carton K 1302 se trouvent le journal du voyage à Bourbon, tenu par une religieuse de Chaillot, et les lettres de la reine, de Mme d'Almond, de l'évêque d'Autun, etc.. écrites pendant ce voyage à la mère Priolo.

EMPLOI DU MAYOHDOMK-MAYOH*.

« Cet emploi est l'un de ceux qu'on appelle de la couronne pour être des plus éminents. Ainsi il ne se donne jamais qu'à des seigneurs de la première représentation.

« Le mayordome-mayor, comme principal chef de la maison royale, enferme en soi le gouvernement politique et économique de celte maison, et l'autorité du bureau. Quand, par un juste motif, il ne le convoque pas, il expédie ses ordres respectifs de nomination de domestiques et des fonctions à faire au greffier et au contrôleur, sur ce qui regarde les fonds et le service des officiers, lesquels lui font directement leurs adresses et représentations, chacun sur les choses qui concernent son ministère; et quand le mayordome-mayor ne peut résoudre de luimême, il consulte S. M., en écrit les ordres et résolutions, et les fait exécuter par ses ministres.

« Il a, d'appointements et pour le logement, quatre-vingt-un mille cent trente-cinq réaux de vcllon par an, qui font, monnoie de France, vînglun mille six cent trente-six livres dix sous, y compris la valeur de la collation de Noël, desquels appointements il paye la media-anata ; ef en cas de maladie, on lui fournit les remèdes de l'apothicairerie royale, sans qu'on les lui charge, et les médecins qui sont aux appointements de la maison sont obligés de l'assister et de le saigner.

« On ne lui donne point de table, on ne lui fournit rien des offices, que seulement aux jours de quelques réjouissances publiques. S'il y a des illuminations, on lui donne, de la cirerie, douze flambeaux de cire, et, chaque jour de voyage, trois livres de bougies et trois livres de chandelle de suif, des voitures pour ses domestiques aux voyages d'une maison royale à une autre; et quand c'est à une plus grande distance, on lui donne cent dix réaux de vellon par jour, qui font vingt-neuf livres six sous huit deniers, pour ce qu'on appelle mesilla (petite table), sans rien autre chose, ni carrosse de la royale écurie pour son usage arbitraire.

1. Bibl. nat., ras. Clairambault 117,'i, fol. 248 et suivants; copie incorrecte. Ce mémoire date du temps où la reine seconde douairière, Louise-F.lisabeth d'Orléans, veuve de Louis 1er, revenue en France, habitait le château de Vincennes, c'est-à-dire de 1725. Voyez les Lettres de Saint-Simon an cardinal Gualterio, p. 42, note 4, et le Journal de C avocat Barbier, tome I, p. 393 et 401-402. Nous n'en donnons que les parties qui se rapportent aux charges dont il est parlé ci-dessus, p. 171-178. Comparez la Gazette de 1679-, p. 41(3 et 454, sur la formation de la maison de la future reine, femme de Charles II, Marie-Louise d'Orléans.

2. Fol. 248. Comparez ci-dessus, p. 171-172, et l'Addition ^368, p 895.

« Il prête serment entre les maius du mayordome-mayor du roi, et reçoit celui de tous les autres domestiques de la reine, ou dans la junte du bureau, ou dans sa maison, assis et couvert, assisté du greffier, qui prononce les paroles suivantes : « Vous jurez à Dieu et à cette croix que « vous servirez bien et fidèlement la reine, notre dame, dans l'emploi « N..., que S. M. vous a fait la grâce de vous donner; de détourner de « S. M., autant qu'il dépendra de vous, tout mal, dommage et préju- « dice, et, en tout le reste, de me rendre compte à moi ou à qui pourra « y remédier? » Le jurant dit : « Oui, je le jure. » Le grand maître répond : « Si vous faites ainsi, que Dieu vous aide, et, si vous ne le faites « pas, qu'il vous en demande compte. » Et le jurant répond : « Amen. »

» Il a les entrées jusqu'à la chambre de la reine, aux heures dues, et un tabouret pliant, couvert de velours, sans dossier, pour s'asseoir dans la chambre royale et dans la chapelle. Quand S. M. est de tance/1, il a son tabouret un peu derrière la reine, honneur et prérogative qui ne lui sont communs qu'avec le seul mayordome-mayor du roi, un cardinal ou un patriarche. Il est obligé de dormir au palais, surtout quand la reine est indisposée, et, pour cet effet, il a un appartement au palais.

« Il met la nappe à la table de la reine conjointement avec la camarera-mayor, et, après le repas, il l'ôte avec le [ ] -. Il retire aussi la chaise de la reine, derrière le dossier de laquelle il se tient pour recevoir les ordres de S. M. et les donner au mayordome de semaine.

« Lorsqu'il vaque quelque place de domestique, il propose trois sujets des plus habiles et des plus méritants, dans une consulte ou cédule à S. M. Il donne de lui-même toutes les places respectives jusqu'aux garçons d'office. 11 peut donner un congé de deux mois à tous ceux qui sont de sa dépendance; mais, pour un plus long terme, il faut le congé de la reine, duquel il doit passer avis aux officiers du contrôleur et du greffier, pour qu'ils en aient connoissance et ne falquent3 rien par rapport à cette absence.

« Il peut, pour des justes motifs, selon les occasions et le rang des domestiques, donner une gratification ou dédommagement de frais et dépens, pourvu que ce soit rarement, et que cela n'excède pas la somme de mille réaux de vellon, qui font deux cent soixante-sept livres.

« Toutes les fois que la reine sort, il lui donne le bras ou la main, le gant mis, et, si S. M. va en chaise à porteurs, il la suit à pied, pour être plus à portée et plus tôt prêt à la servir; quand elle voudra quitter la chaise, il aura la main sur le côté de la chaise, et, quand S. M. voudra entrer en carrosse, après que le mayordome-mayor y aura placé la reine, il entrera lui-même dans le carrosse de chambre de S. M. qu'on appelle carrosse des offices, et y prend la place de la main droite

1. Canzel, dans le manuscrit; tribune vitrée d'où le roi et la reine assistaient aux offices.

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