‹ Memoires de Saint-Simon (volume 3)Chapitre 451 sur 548 · Relazioni, série Espagna, tome II, p. G83 et suivantes · texte numérisé non relu

Relazioni, série Espagna, tome II, p. G83 et suivantes

comte de Melgar. Il servit la couronne, en passant par presque tous les grades militaires, dans l'État de Milan, puis y eut le poste de mestre de camp général, et arriva à celui de gouverneur général, où il donna d'abondants témoignages de la meilleure conduite pendant les années où le gouvernement lui fut prorogé. Mais, ayant été destiné à l'ambassade de Rome, il tenta de se soustraire à la dépense et aux responsabilités de cet emploi en rentrant en Espagne, et, son arrivée à la cour ayant été présentée défavorablement par ses rivaux, il dut en sortir par ordre du roi et se retirer au loin1. Grâce à ses parents et amis il vint à bout de cette disgrâce, obtint la permission de venir se jeter aux pieds de S. M., et donna pour justification de son retour les longues années pendant lesquelles il avait dignement servi, la mort toute récente de son digne père, la nécessité de rétablir les intérêts compromis de sa maison et d'en assurer la succession par un second mariage. 11 obtint ainsi de la douceur naturelle du roi un rescrit favorable, et fut pourvu de la charge de grand écuyer, jadis possédée par son père. Quand arriva la princesse électorale, nouvelle femme du roi, comprenant avec une rare perspicacité qu'elle avait besoin d'appui, il entreprit très habilement de gagner ses bonnes grâces, et y réussit le mieux du monde. Il se rendit nécessaire à la Berlepsch et au capucin Gabriel, confesseur de la reine, pour qu'ils pussent arriver à leurs fins. Ces deux personnages lui assurèrent la faveur de la reine, et il sut entrer très avant dans ses bonnes grâces par sa modestie comme par son obséquiosité. Ayant ainsi établi les fondements d'un grand pouvoir, il étendit son autorité jusqu'à combler de bienfaits en tout genre ses créatures, se fit un grand parti, et joua en fait le rôle de premier ministre : à telle enseigne que, lorsqu'un décret royal avait été proposé avec unanimité par le conseil d'État, ou si, en cas de partage, le roi s'était prononcé dans le sens qu'il jugeait le meilleur, l'Amirante, ce qui était une nouveauté bien rare, faisait signer à S. M. des délibérations et des décrets contraires aux opinions de tout ce même conseil, et qui n'étaient inspirés que de son propre et unique sentiment. Mais, comme le temps serein ne dure pas plus dans les cours que dans l'air, et fait place à des tourbillons imprévus et à des tempêtes subites, l'éclat de la fortune de l'Amirante vint à s'éclipser, sans que ce fût par sa faute. Depuis longtemps il y avait rivalité entre lui et le comte d'Oropesa, qui prétend descendre de la grande maison de Bragance, et qui a tant travaillé en sa faveur pour la succession sur laquelle le testament de Charles II vient de fournir aux curieux une ample matière à réflexions. Fort et puissant comme il a été dit, l'Amirante expulsa de la cour son eom-

1. Voyez la Gazette de 1676, p. 627, 661, 662, 670, 733-734, 902, etc. Plus jeune encore, des désordres publics et son insolence envers le président de Castille lui avaient valu des punitions sévères et l'exil; mais il s'en était promptement tiré : Gazette de 1669, p. 137-138 et 259, de 1670, p. 210, 838, 858, et de 1671, p. 19 et 406. Il avait été fait capitaine au nouveau régiment des gardes en mai 1669, gouverneur de INovare en juin 1673.

pétiteur el le maintint au loin pendant quatre années environ; mais alors, changeant d'idée, et croyant que, s'il le ramenait pour occuper les

postes principaux de président des conseils de Castille et d'Italie, il se l'attacherait sûrement par des liens indissolubles (car il avait réfléchi que, ne manquant pas d'autres rivalités pour préparer sa propre chute, il était de toute nécessité de se pourvoir d'un co-partageant qui lui prêtât secours), il le lit rappeler par le roi, et Oropesa, s'étant humilié devant ce prince, réunit entre ses mains la présidence du conseil d'Italie avec celle qu'il avait gardée du conseil de Castille, bien qu'elles fussent incompatibles. La dernière, entre autres fonctions remarquables, a charge de veiller à l'approvisionnement en comestibles et en grains de la nombreuse population de Madrid. La femme du comte d'Oroposa fut accusée par la rumeur publique d'avoir quelque intérêt dans les marchés de pain et d'huile, denrées indispensables, sur lesquelles la ville éprouva une extraordinaire pénurie. De là, grande excitation dans la plèbe, qui se précipita impétueusement autour de la maison d'Oropcsa, portant ses cris jusque sur la place du palais royal, et faisant entendre fort avant des menaces contre le corrégidor et le président. Ce dernier, comme il est ordinaire dans les changements de fortune, fut abandonné de tous ses amis, sauf le seul marquis de Castel-Rodrigo, qui s'employa habilement à le soustraire aux fureurs populaires en le faisant passer dans sa propre maison par une voie secrète, avec sa femme et ses tils, tandis que le roi faisait occuper militairement la maison d'Oropesa, pour la garantir de plus graves conséquences. Cette chute d'Oropesa fut le prélude de celle de l'Amirante : sous le prétexte qu'il s'était entremis pour faire rappeler son ancien rival, ses ennemis remontrèrent combien cette mesure avait été préjudiciable à la monarchie et au roi, et ils obtinrent de celui-ci un ordre à l'Amirauté de quitter la cour et de se retirer à trente lieues de distance. 11 fallut obéir avec une résignation immédiate à l'injonction royale, et cette brillante fortune, qui avait si longtemps souri à l'Amirauté, se changea ainsi en un misérable et lointain exil. La vérité est que le conseil d'État et la monarchie espagnole ont perdu dans ces deux brillants sujets les ministres les plus remarquables comme habileté, comme expérience, comme talent, et les plus capables de bien servir. L'Oropesa, frappé dans ses plus vifs sentiments, n'a survécu à cette disgrâce qu'avec une certaine confusion d'esprit et une diminution d'intelligence, comme si ce n'était plus le même homme ; l'Amirante, lors même que la mort de Charles II lui a eu permis de revenir à la cour, invité par les vicissitudes du sort à prendre une situation modeste et à l'abri de la jalousie, s'est contenté de la décoration et des dignités attachées à son nom.

« La disparition de ces deux astres brillants a fait luire avec plus d'éclat que par le passé, sur l'horizon politique, la personnalité de l'archevêque de Tolède, cardinal Portocarrero. Ce personnage vraiment remarquable a donné en toutes circonstances les preuves d'un réel attachement aux lois de la piété, de l'honnêteté et de la justice. Dans le cours

entier de sa vie passée jusqu'à présent, qu'il atteint presque soixantecinq ans, son zèle pour le service de la royauté s'est toujours afïirmé. Comme habileté el capacité de grandes affaires, on pourrait dire de lui, ainsi que de certains autres, qu'il peut avoir des égaux, mais point de plus forts. Antagoniste déclaré du comte de Melgar, toujours il s'efforça de taire obstacle à l'autorité et à l'ascendant de la reine, et, comme la lionne réputation de ses services lui avait valu la dignité de cardinal avec le siège archiépiscopal «le Tolède, qui est d'un très riche revenu et dont dépend la collation d'un nombre intini de bénéfices opulents, même des cures de la capitale, ce qui lui assurait estime et bon renom, ses observations étaient accueillies volontiers par le roi. Sa médiocrité comme connaissances est telle, que ce fait que l'Crraea, créé par lui chanoine de sa cathédrale, examinait avec lui les matières en délibération et préparait les avis, ne laissait pas, aux yeux des autres ministres, aussi bien ceux de la couronne que ceux des princes étrangers, de rabaisser la haute idée de valeur qui semble indispensable dans le poste occupé par le cardinal. Celui-ci, depuis les premiers temps de l'éloignement de l'Amirante et de la chute d'Oropesa, s'est appuyé sur Arias1, qui autrefois avait eu la" vice-présidence du conseil de Castille, mais vivait depuis plusieurs années dans la retraite, en vrai amant du repos, et, dans ce haut poste, il s'est fait de lui un confident et un substitut. Ses rivaux ayant disparu dans l'abîme, le cardinal gagna chaque jour davantage les bonnes grâces de son maître, et avança à grands pas dans la pratique des manèges et des négociations les plus graves. Il traitait courtoisement les autres ministres, qui le reconnaissaient étranger à la vénalité et à l'avidité pour les proches. Il lui fut aise de se maintenir en bonne union avec son collègue le marquis de Mancera, jadis ambassadeur auprès de notre Excellentissime Sénat, avec le marquis de Villafranca et avec le marquis de los Balbasès qui est décédé depuis peu. Les autres ministres, dont la confiance en lui n'est que simplement apparente, regardaient attentivement et fixement quelle direction il suivait, et il était observé de loin par le comte de Monterey et le duc de Montalto, qui vivaient en dehors du service de la couronne, mais curieux de ce qui arrivait à autrui, quoique peu fortunés pour leur propre compte —

« Peu de mois avant que le roi D. Charles passât au ciel, il augmenta le conseil d'un certain nombre d'autres personnages — Le marquis de Villanuova, secrétaire du Dépèche universel, laissa de vifs regrets au roi lui-même et à tout le public quand il trépassa, et fut remplacé par don Antoine Ubilla-, dont il faut attendre les preuves 3.

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