Dans notre tome IV, p. 287, note
tion et sur les deux femmes de chambre qui s'en chargèrent pour le compte du conseil impérial1.
Quoi qu'il en soit, on s'imagine volontiers Mme de Clérambault, l'ennemie de Monsieur et de sa cabale, ou l'intrigante Chausserais, plutôt qu'un Joly de Fleury, procureur général, révélant le prétendu secret du drame dont Louis XIV avait été si fort affecté. D'ailleurs, comment « l'homme » sorti sain et sauf de son tète-à-tête avec Louis XIV, que ce fût Morel, Purnon ou tout autre, en aurait-il apporté la confidence au procureur général, même longtemps après? Saint-Simon met tout au compte de M. Joly de Fleury; Madame dit à sa correspondante que le secret lui est venu, à elle, par un de ses valets de chambre, « mort maintenant, » qui avait été au service d'Henriette d'Angleterre; Duclos prétend que Mlle de Chausserais le tenait du Roi lui-même; Voltaire et d'Argenson parlent de je ne sais quel domestique anonyme. Mais, de toutes les versions, la seule plausible semble être celle que nous fournit le duc de Luynes, et tout s'explique aisément, si l'on suppose que Madame puis Saint-Simon ont simplement reproduit un récit de la maréchale de Clérambault, la princesse en faisant certaines réserves : « On accuse..., à ce qu'on dit, » et l'auteur de nos Mémoires parlant avec l'assurance imperturbable d'un homme pour qui ce sont autant de faits positifs, historiques, incontestés, mais pourtant variant dans certains détails d'une rédaction à l'autre.
Si l'on demande comment Saint-Simon aurait osé faire intervenir faussement un nom aussi respecté que celui de Joly de Fleury, il est facile de supposer qu'entre deux conférences d'affaires il raconta à ce magistrat 1' « anecdote » qu'il tenait de l'une ou l'autre de ces dames, mortes toutes deux (et d'ailleurs il n'était pas le seul à la posséder), et que le magistrat l'écouta sans contredire, reconnaissant une légende qui avait cours; rien de plus. A coup sur, ce n'est pas M. Joly de F"leury qui fournit, en dernier lieu, dans la seconde conversation, le nom de Purnon, reporté si longtemps après sur la rédaction définitive.
Voici maintenant une page du commentaire du Chansonnier de Gaignièrcs-Clairambault2, presque identique encore et au récit de Saint- Simon et à celui de Madame : « Il est certain que le Roi pleura amèrement cette mort (de Madame) 3, et il eut cela de commun avec toute sa cour. Quand les charmes de cette princesse, n'auroient pas été infinis, sa mort seule l'auroit fait regretter, puisqu'elle fut empoisonnée, du consentement du duc d'Orléans son mari, par l'ordre de Philippe, che-
1. Peut être trouverons-nous la même origine au jugement d'absolue incapacité porté par Saint-Simon, comme par Madame, sur la reine Marie- Thérèse.
2. Ms. Fr. 12618, p. 369. Cette pièce manque, comme beaucoup d'autres, dans le volume correspondant du Chansonnier original de Gaignières.
'A. La note de Gaignières portait sur ce vers d'une chanson du temps :
Cependant il est vrai que vous avez pleuré...
MÉMOIRES ni. SAINT-SINON. Mil \i
688 APPENDICE XWII.
valier <Ip Lorraine, favori de ce princo. Elle avoit du mépris pour l'un et pour L'autre, et il seroit trop long d'expliquer ici ce que tout cela avoit produit de désordres dans cette petite cour, et comme quoi, peu allai liée à la chasteté conjugale, dont elle ne croyoit pas le prince son époux un digne objet, elle eut quelques galanteries avec Armand de Gramont, comte de Guiche, qui étoit alors exilé pour cela. Il suffit de dire ici que le chevalier de Lorraine, ayant été arrêté prisonnier par le crédit de cette princesse, étoit aussi chassé du Royaume, et ne s'éloit retiré à Rome que pour se venger; qu'il se servit d'un Provençal nommé Morel, qu'il avoit autrefois vu à Paris lieutenant dans le régiment des gardes; que ce misérable vint en France chargé de la commission d'empoisonner Madame. 11 fit cet exécrable coup; mais on ne convient pas de la manière dont il le fit. Ce qui est de certain est que, Madame ayant demandé un verre de limonade, elle le trouva si mauvais, qu'elle ne put l'achever de boire, et qu'elle sentit aussitôt des douleurs effroyables, dont elle mourut peu d'heures après. Comme elle s'étoit trouvée mal quelques jours devant, quelques-uns disent qu'elle avoit été empoisonnée dès ce temps-là, et que le verre de limonade, par sa fraîcheur et la qualité du limon, ne fit que hâter l'opération du venin. D'autres veulent que cette limonade fût empoisonnée et lui fut présentée par un officier gagné. Quoi qu'il en soit, elle fut très sûrement empoisonnée par le ministère du perfide Morel, qui en fut depuis récompensé par la charge do premier maître d'hôtel de Charlotte-Elisabeth de Bavière, fille de l'électeur palatin, deuxième femme du duc d'Orléans. Le chevalier de Lorraine en fut l'auteur, et Monsieur y consentit ; il n'y a pas deux avis là-dessus. 11 doit se trouver ailleurs que ce fut le duc de Monmouth qui fit déterminer cette détestable entreprise : il étoit revenu avec Madame d'Angleterre, et Monsieur trouva qu'il y avoit trop de liaison entre eux. ><
On se demandera maintenant comment Gaignières a pu recevoir les mêmes confidences, recueillir une version si compromettante pour des personnages qui avaient occupé un rang si important à la cour. Nous ne savons quelles étaient ses relations avec Mme de Clérambault ou avec la Chausserais; mais Saint-Simon, qui le prisait comme un « savant et judicieux curieux, » bon à faire causer, allait souvent chez lui ', et déjà nous avons trouvé des preuves, en plusieurs endroits, d'une étroite parenté entre ses récits et ceux que Gaignières consignait dans le commentaire du Chansonnier. De l'un à l'autre, les échanges d'anecdotes étaient très fréquents, Saint-Simon ne voulant pas se mettre en reste et rendant à son hôte du quartier des Incurables la « monnaie de sa pièce. » Toutefois, il faut remarquer que Gaignières, qui mourut en 1713, bien avant la rédaction de nos Mémoires, a écrit en toutes lettres, dans son manuscrit, le nom de Morel, comme porteur du « boucon, « tandis que Saint-Simon n'a jamais connu ce nom, ou l'avait oublié, et