I. Mémoire.*, tome XVI, p
n'a i>orté dans les Mémoires celui de Purnon, à tort, je l'ai démontré, que vers 1750. Ne peut-on pas, comme explication de cette différence, supposer que Saint-Simon se rappelait seulement la qualité de « premier maître d'hôtel ; » que Gaignières, mieux instruit du personnel de la cour et des chroniques scandaleuses, a retrouvé tout de suite le nom de Morel, et que Saint-Simon, cherchant beaucoup plus tard à combler cette lacune dans son anecdote, s'est égaré sur le nom de Purnon, qui, en elïet, était premier maître d'hôtel de Madame en 1670?
Que d'invraisemblances encore à relever dans ce récit si singulièrement qualifié de « curieuse anecdote1 >• ! Relisons le dernier épisode* : « Apparemment que, dans la journée du 30, il (le Roi) eut des indices, et que ce garçon de chambre (celui qui avait surpris d'Et'tiat devant l'armoire) ne se tut pas, et qu'il y eut notion que [Purnon, premier maître d'hôtel de Madame3,] étoit dans le secret par la confidence intime où, dans son bas étage, il étoit avec d'Et'tiat. Le Roi couché, il se relève, envoie chercher Brissac, qui dès lors étoit dans ses gardes et fort sous sa main, lui commande de choisir six gardes du corps bien sûrs et secrets, d'aller enlever le compagnon, et de le lui amener dans ses cabinets par les derrières. » Pour qui ce coup de force, cet appareil? Qui est le compagnon? Purnon, ou le garçon de chambre? Avec celui-ci, nous comprendrions presque, le discours du Roi et ses menaces de mort ; mais, à un Purnon apparenté comme nous le savons, homme de cour, et non de bas étage comme l'écrit Saint-Simon, on ne dit pas : « Si vous déguisez la moindre chose, vous êtes mort avant de sortir d'ici, » car ce n'est point un personnage à faire disparaître sans que personne s'en aperçoive, et par les supplices les plus cruels 4. Cependant c'est bien de Purnon qu'il s'agit, et même, lorsque le Roi, « redoublant d'assurance de grâce et de menace de mort, » demande : « Et mon frère, le savait-il?» l'homme répond, comme s'il avait été des conciliabules racontés par Madame et y avait tenu la place du chevalier de Lorraine, absent, en face de d'Effiat et de Beuvron : « Non, Sire, aucun de nous trois n'était assez sot pour le lui dire > Et, toujours par les derrières, Rrissac remène l'homme « quelque part où tout de suite il le laisse aller en liberté. » Décidément, s'agit-il de Purnon ou d'un simple garçon de chambre? La question a son importance, puisque « c'est cet homme lui-même qui l'a conté, longues années depuis, à M. Joly de Eleury, procureur général du Parlement, duquel je tiens cette anecdote 5. » Mais, si Saint-Simon a laissé une place pour le nom et la qua-
1. Ci-dessus, p. 370, manchette. C'est la même expression qu'il avait employée (p. .').'>.'>) pour la scène entre Madame et Mme de Maintenon.
"2. Page 370. Comparez la notice inédite sur le marquis d'Effiat, ci-dessus, p. 631-632.
3. Les mots entre crochets ont été ajoutés après coup dans les Mémoires ; ils sont restés en blanc dans l'Addilii " :SN.'i et dans la notice D'EFFIAT.
i. Ci-dessus, p. 634, Là, le Roi le tutoie.
:>. Ci-dessus, p. 378.
lilé dans ses trois rédactions, il est évident que ce n'était point un homme de bas étage et inutile à faire connaître.
Dans la version des Mémoires, le Roi fait retirer Brissac et son premier valet de chambre, pour rester seul avec l'homme: dans l'Addition, au contraire, l'interrogatoire a pour témoins <■ deux valets affidés et principaux, et un officier des gardes du corps, qui ne l'étoit pas moins, qui avoit amené cet homme '. » Dans les Mémoires, c'est l'homme, Purnon par conséquent, qui a tout conté à M. Joly de Fleurv : dans l'Addition, c'est « un des trois témoins, » c'est-à-dire l'officier des gardes du corps ou l'un des deux valets de confiance; et il ne faut pas perdre de vue (pie l'Addition, écrite entre 1730 et [l'.',X. plus proche par conséquent de la communication faite par le procureur général, devrait être plus exacte. Mais, comme il arrive presque toujours, la confrontation des textes de première rédaction avec les Mémoires aboutit à faire douter des uns comme des autres. Ainsi encore, dans une Addition que nous emploierons plus tard sur .Mme de Beuvron*, il a
laissé échapper cette phrase: « Le comte de Beuvron avoit été chassé
avec le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat, tous trois plus que soupçonnés.... » Cet exil solidaire détruirait de fond en comble le récit d'empoisonnement : aussi n'a-t-il passé qu'incidemment dans les Mémoires3. Dans une autre Addition, sur le chevalier de Lorraine4, il est dit que ce chevalier fut « accusé de la mort de Madame, » et que « le marquis d'Effiat et le comte de Beuvron furent chassés pour leur part dont on les accusa, » et que Monsieur ne les fit revenir qu'au bout de plusieurs années, à force « de bruit et de souplesse. » Mais, nous le savons bien, aucun document du temps ne fait connaître que d'Effiat et Beuvron aient été « chassés, » soit en même temps que le chevalier de Lorraine, soit après la mort de Madame.
Dans la première de ces Additions, notre auteur fait de son propre, mouvement cette remarque, cette objection, qui vient en effet à l'esprit du lecteur : comment les auteurs d'un crime qui frappait si directement le Roi dans ses plus tendres, ses plus proches affections, et que « personne n'ignorait, » ne furent-ils point poursuivis? Mieux encore, comment purent-ils rentrer en grâce et reprendre leurs places de favoris chez Monsieur ou à la cour? 11 répond : « La peur que quelqu'un d'eux (les empoisonneurs) osât y impliquer Monsieur fit tant d'impression sur le Roi,... et les apparences étoient si fortes contre ce prince, qui, en effet, en a toujours été cru l'auteur, que le Boi aima mieux laisser tomber toute recherche et toute punition. Le merveilleux est que, sachant ce qu'il savoit, et ce dont personne au monde ne doutoit, sur le chevalier de Lorraine, il l'ait rendu à Monsieur, et que, pour
1. Ci-dessus, p. 403. 11 n'est pas question de témoins dans la notice d'Effiat, p. 632.