‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 150 sur 556 · Autre allusion au couple Soubise · texte numérisé non relu

Autre allusion au couple Soubise

4. On vient de voir que, selon le récit Dunoyer, le mariage n'était pas encore fait. « Le comte étoit trop amoureux pour ne pas accepter la première proposition qu'on lui en fit.... Ce mariage lui a fait grand tort. On auroit cru que les grands biens de sa femme l'auroient tenté, si, en restituant à son neveu la confiscation des biens (de son père), il n'avoit donné une grande marque de désintéressement. » Selon le Journal de Danyeau, tome II, p. 361, ce mariage se fit en mars 1689: « Mlle de Gévaudan, fort connue par sa beauté, a épousé à Montpellier

pellier pour les états, ne put se contenir. Il avoit découvert que le coup lui étoit porté par Bâville. 11 le trouva plus hardi et plus ferme dans le cours des affaires, qu'il n'avoit encore osé se montrer; il fit des parties 'contre le cardinal, qui s'attira des dégoûts sur ce qu'il ne changeoit point de conduite avec sa belle. 11 étoit accusé de ne lui rien refuser, et, comme il disposoit, dans les états et hors leur tenue, de beaucoup de choses pécuniaires, et de bien des emplois de toutes les sortes, Mme de Ganges étoit accusée de s'y enrichir, et il y en avoit bien quelque chose2. Cette espèce de déprédation fut grossie à la cour par Bâville, dont le but étoit d'ôter au cardinal tout ce qu'il pourroit de dispositions de grâces à faire, et d'autorité, d'y entrer en part d'abord, comme par un concert nécessaire contre l'abus, et de s'en emparer dans la suite. Il n'en fallut pas davantage pour les brouiller. Bâville fît

M. le comte de Ganges, colonel de dragons de Languedoc, qui en étoit amoureux depuis longtemps. » — « M. de Ganges, dit encore la lettre adressée de Montpellier à Mme Dunoyer, se voyant méprisé dans les troupes, quitta le service et acheta, pour mieux remplir la vanité de sa femme, une lieutenance de Roi dans la province et le gouvernement

de la cité de Carcassonne, où il fit dessein de mener son épouse

Mais Mme de Ganges ne fut pas de cet avis, et ce fut là-dessus qu'ils se brouillèrent.... Enfin, rebuté par tant de sortes de mortifications, il quitta Montpellier, et suivit son frère aîné dans son second exil. » Il y a une allusion à tout cela, mais assez peu claire, dans une lettre de Mme de Sévigné de juillet 1689 : Capmas, Lettres inédites, tome II, p. 322-3-23.

1. Faire une partie contre quelqu'un, dit V Académie de 1718, c'est comploter contre lui.

2. Elle s'était fait construire à Montpellier un hôtel comparable aux plus belles demeures de Paris ou de Gênes, avec meubles splendides, riche vaisselle, etc. (Lettres de Mme Dunoyer). J'ai déjà signalé (tome III, p. 327, note 2) une lettre de 1692 où Bâville accusait en propres termes les « amies » du cardinal, et même son neveu Castries, de se faire des revenus considérables aux dépens de la ville de Montpellier; on trouvera ci-après, appendice III, p. 437, une réplique du cardinal. D'ailleurs, M. H. Monin a raconté cette lutte des deux rivaux dans son Essai sur l'histoire administrative du Languedoc pendant l'intendance de Bâville (1884), p. 8-12, et il n'y a plus à y revenir après lui.

valoir le service du Roi et le bien de la province, intéressés dans l'abus que le cardinal faisoit d'une autorité que sa maîtresse tournoit toute à la sienne et à un honteux profit. Peu à peu cette autorité, toujours butée et mise en compromis1, s'affoiblit en l'un, et crût en l'autre. L'intérêt, qui souvent est préféré à tout autre sentiment, fit des créatures à Bâville, qui commença à se montrer utile ami, et dangereux ennemi. Cette lutte dura ainsi quelques années, Bâville croissant toujours aux dépens du cardinal malgré ses voyages à la cour. Enfin le cardinal eut l'affront et la douleur de voir arriver une lettre de cachet à Mme de Ganges, qui l'exiloit fort loin2. Son cœur et sa réputation en souffrirent également. De cette époque son crédit et son autorité tombèrent entièrement3, et Bâville devint le maître, qui sut bien le faire sentir au cardinal et à tout ce qui lui demeura attaché4. Porté par terre, il espéra se relever par le mariage de Castries, fils de sa sœur et gouverneur de Montpellier, avec une fille du feu maréchal-duc de Vivonne frère de Mme de Montespan, qui n'avoit rien vaillant qu'une naissance et des alliances qui faisoient grand honneur aux Castries5, et la protection du duc du Maine, qui la promit toute entière à l'oncle et au neveu, mais l'accorda à son ordinaire, quand le mariage fut fait en 1693, qui fut son ouvrage6. Il redonna pourtant, par l'opi-

1. Nous avons déjà eu se buter à, dans le tome VI, p. 45. « En parlant de deux personnes qui sont toujours contraires l'une à l'autre, on dit que ce sont des gens qui se butent, qui se sont butés l'un contre l'autre. » — « On dit figurément : mettre quelqu'un en compromis, pour dire : le compromettre ; et l'on dit dans le même sens : mettre la dignité et V autorité de quelqu'un en compromis. » (Académie, 1718.)

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