Louvois et Barbezieux
Le comte d'Estrées fut plus heureux. Lorsque M. Colbert voulut ressusciter la marine, il tira son père du service de terre, où il étoit lieutenant général avec distinction, pour le mettre à la tète de ce corps. Il y eut des actions si brillantes, que le public s'impatienta longtemps de la jalousie de Louvois pour la marine, qui lui retarda plusieurs années le bâton. Tout ayant changé de face1, Seignelay procura au fils la survivance inouïe de la charge de vice-amiral qu'avoit le père, mais avec stipulation expresse d'un certain nombre d'années à passer par tous les degrés, et qu'il ne seroit réputé lieutenant général que du jour qu'il en servirait ; mais, cette dernière condition, Seignelay 2, maître de l'expédition, la laissa en arrière, et, quand il fut question de cette promotion-ci, il se trouva que le comte d'Estrées étoit lieutenant général du jour de sa survivance en 1684, quoiqu'il n'en eût servi que longtemps après. La condition oubliée surprit le Roi, qui avoit bonne mémoire; mais le crédit alors brillant des Noailles, soutenu, pour ce fait-ci, de celui de Pontchartrain, ami des Estrées3, le maintint, l'emporta, et le comte d'Estrées, qui avoit toujours fort bien servi, et que sa femme avoit de plus mis à la mode, passa, et fut maréchal de France à quarante-deux ans et trois mois, avec la singularité d'avoir son père encore vivant maréchal de France. Il prit, pour se distinguer de lui, le nom de Cœuvres, que son grand-père avoit rendu illustre avant d'être maréchal de France.
Châteaurenault avoit mérité son bâton par plusieurs actions heureuses, par une grande valeur et par de la capacité dans son métier, hors duquel c'étoit un buffle, à qui l'on ne pouvoit pas parler; bon homme et honnête homme d'ailleurs. Il étoit déjà vieux ; il étoit Breton et parent de Mme de Cavoye. Il vint souvent àMarly après qu'il fut maréchal de France, et désoloit les gens de la cour à qui il se joignoit dans le salon. Cavoye, qui, avec peu d'esprit, avoit acquis, par l'habitude, l'élite de la bonne compagnie de la cour, avoit tout auprès de Marly une maison charmante à Luciennes, où la fleur des pois alloit souvent pendant les Marlis, et où l'on savoit tout, et où il se brassoit quelquefois plusieurs choses, et sans risque, parce que Cavoye étoit fort bien auprès du Roi. M. de Lauzun, malin comme un singe, et qui, fort craint, n'étoit de rien nulle part, s'avise de s'accoster de Châteaurenault, et de lui donner avis que Cavoye et sa femme se plaignoient un peu de lui, qu'il n'alloit jamais à Luciennes; qu'ils n'en prioient personne,
1. Ici, trois lignes biffées : « Pontchartrain, depuis chancelier, se trouva secrétaire de la marine, sans être traversé comme les Colberts ses prédécesseurs. Dès la Bretagne, où il avoit vu passer souvent le maréchal d'Estrées, il étoit de ses amis, et, venu en place de le lui témoigner, il n'en manqua pas l'occasion. Dès 1684, il procura. »
2. Seignelay a encore été substitué en interligne à Pontchartrain, pat- Saint-Simon lui-même.
o. Ces trois mots ont été ajoutés par Saint-Simon, au-dessus de qui estoil le sien et qui.
mais quêtant leur parent et maréchal de France, ils sentoient cette négligence, parce qu'ils étoieut glorieux; qu'il lui conseillent d'y aller souvent, parce que ces gens-là avoient beaucoup d'amis, et qu'il ne falloit point se brouiller avec eux; que leur façon encore étoit d'avoir l'air de n'aimer pas qu'on allât à Luciennes, quoiqu'au fonds on leur fit le plus grand plaisir du monde, mais que chacun avoit ses manières, et qu'il l'en avertissoit pour que la réception ne l'effarouchât pas et ne lui fît pas prendre le change; et surtout y aller souvent, et sans jamais qu'ils s'y attendissent. Puis, il lui demanda le secret, et lui lit mille amitiés. Le maréchal, comblé d'un si salutaire avis, ne tarda pas à le mettre en usage. Ce fut une bombe à Luciennes : les visages s'y allongèrent, la conversation tarit; M. et Mme deCavoye ne se contraignirent pas, et, parleur mauvaise réception, fortifièrent les avis de M. de Lauzun. Finalement, ils eurent beau faire pour éconduire le maréchal : ce fut une lèpre dont leur maison fut entichée, dont ils ne purent la guérir, et qui les désola, eux et leurs familiers. Ce ne fut que longtemps après qu'ils découvrirent d'où leur venoit ce bon office. 11 fut après jusqu'au Roi, qui en pensa mourir de rire, et les gens de Luciennes de désespoir. Pontchartrain le fils étoit engoué de Châteaurenault, et ne contribua pas peu à le faire maréchal de France malgré la triste aventure de Vigo, qui étoit malheureuse, où il n'avoit pas tort, mais qui avoit grand besoin de ce secours.
Rosen,très ancien gentilhomme livonien et bien allié, à ce qu'assura M. le prince de Conti, à son retour de Pologne, à des gens à qui il auroit dit la vérité de quelque façon que ce fût; il avoit eu la curiosité de s'en informer bien. C'étoit un excellent officier de cavalerie, bou même à mener une aile, mais rien de plus. Brutal partout, hors à table, et fâcheux dans le commandement; d'ailleurs, sous une mine de reître, de l'esprit, de la finesse, et instruit. Il parloit mal françois par art, connoissant le foible du gouvernement pour les étrangers et son mépris pour les François. Il s'étoit enrôlé jeune, gueux et libertin, et, pour des maraudes, avoit tiré au billet. Il avoit un camarade de chambrée, maréchal de la compagnie1, qui étoit entré aux Invalides; il l'assistoit, et, tous les ans, l'envoyoit quérir, lui donnoit bien à dîner avec lui, et le renvoyoit la bourse largement garnie. Ce maréchal de France2 finit eu homme sage, courageux et chrétien, dans une espèce de retraite domestique très honorable.
Vauban, la valeur même, la bonté, la vertu, la probité même, sous un extérieur rude, grossier et brutal, étoit de bien loin le premier homme de son siècle dans l'art des fortifications et des sièges, et dans celui d'y ménager les hommes ; et, parmi cela, la simplicité même. Le Roi, sous lequel, en personne, il en avoit tant fait d'éclatants, crut se faire maréchal de France lui-même et couronner ses propres lauriers