‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 380 sur 556 · I . Campagne, dans le manuscrit · texte numérisé non relu

I . Campagne, dans le manuscrit

'1. De France a été ajoute après coup, en interligne, par une autre main.

par le bâton qu'il lui donna avec complaisance. Ce fut le premier qu'obtint ce genre de mérite militaire1 ; son amour pour le Roi et pour l'État ne l'en rendoient pas moins digne que sa capacité et ses actions.

Huxelles étoit tout autre chose : un matois rusé, appliqué à son fait, et à son fait unique, à son fait en tous genres, sans jamais s'en détourner ni faire un pas inutile ; l'ami et le serf le plus assuré à tout des ministres et de qui il pouvoit espérer, tant qu'il en avoit affaire, et rien par delà ; un silence artificieux, qui présentoit à croire rien moins que ce qui étoit en lui, avec une grosse physionomie enfoncée, chargée d'une grosse perruque qui faisoit dire que c'étoit une bonne tête, tandis qu'elle ne l'étoit que pour Rembrandt2; toute sa vie vêtu de la même pièce de drap gris, son habit toujours boutonné et sans or que le bouton, nul vestige de cordon bleu, et le Saint-Esprit caché sous la perruque ; malpropre et l'air d'un grand et gros marchand de bœufs, tout d'une pièce, avec de petits yeux enfoncés, très vifs, qu'il renfonçoit encore sous de gros sourcils, et le sourire malin. Avec cette apparente simplicité, glorieux tant qu'il pouvoit, et, sous prétexte de paresse, ne se levoit guères de sa chaise, ni ne faisoit de visites qu'utiles; le plus libertin 3 de son temps, avec choix, et la débauche grecque sans rougir ; à l'armée, presque jamais à cheval, et toujours pour les partis foibles. Il craignoit tout, et sa valeur n'étoit pas bien décidée; mais il étoit si timide d'esprit, que cela pouvoit lui avoir donné cette réputation. Le premier écuyer Reringhen4 et lui étoient cousins germains et amis intimes. 11 n'avoit point de goût pour le mariage, et, comme ils étoient enfants du frère et de la sœur, l'espérance de sa succession lui attachoit le premier. L'alliance surprenante de celui-ci, gendre du duc d'Aumont, et par conséquent propre neveu de M. de Louvois, avec qui il étoit intimement lié, avoit mis Huxelles dans la même privance. Le ministre avoit trouvé son homme en lui, et l'avoit avancé tant qu'il avoit pu, et mis hors de page avant sa mort. On a vu3 qu'il fut accusé d'avoir rendu Mayencede concert avec lui pour éviter de finir la guerre. Barbezieux, et Pontchartrain pendant sa faveur, ami aussi intime et parent du premier écuyer, ne lui furent pas moins favorables. Il trouva moyen de percer jusqu'à Mme de Maintenon et de se frayer le chemin à tout. Il ne songea pas moins au futur, et ne se mit pas moins bien auprès de Monseigneur, par sa Maintenon à lui, qui étoit Mlle Choin. Sa

1 . Ici ont été biffés ces mots, par Saint-Simon lui-même : et l'on verra dans la suite que.

1. Le manuscrit porte Hhinbrard, au lieu de Rhinbrand, mal lu par le copiste. Voyez-ci-dessus, p. 41, note 5.

3. Ces trois mots ont été ajoutés, d'une autre écriture, dans le blanc laissé par le copiste.

4. Ce nom a été ajouté en interligne, de la même écriture que les trois mots ci-dessus.

.">. Dans l'Addition n° 445, tomeX, p. 430.

bassesse étoit telle, que, de la rue Neuve-Saint-Âugustin, où il logeoit, au Petit Saint-Antoine, où logeoit cette fille Dauphine, il envoyoit tous les jours des tètes de lapin à sa chienne. La vérité est que, dès que Monseigneur fut mort, ses visites et l'envoi à la chienne cessèrent tout d'un coup, sans qu'elle en ait ouï parler une seule fois depuis. Il revint au maréchal qu'elle en étoit surprise. « Je ne sais pas pourquoi, répondit-il froidement; je ne la connoissois presque point, et je n'avois aucun accès auprès de Monseigneur. » Je n'en dis pas davantage. Il étoit vrai pourtant qu'il étoit admis à tout chez la Choin, et qu'il voyoit souvent Monseigneur en particulier, et que ce prince en parloit avec la plus grande opinion du monde1.

Tessé, avec moins d'esprit et d'affectation, fit sa fortune comme l'autre, et la poussa bien plus loin, avec la singularité d'être devenu maréchal de France sans avoir essuyé coup de mousquet. C'étoit un rusé Manceau, poli, doux, ayant le jargon des femmes et du grand monde, fort répandu, mais toujours à son fait, et toujours tout aux ministres et à la faveur. Louvois, dont il étoit l'homme à tout faire, le poussa et le fit chevalier de l'Ordre en 1688, n'étant que maréchal de camp, et lui fit créer la charge de mestre de camp général des dragons2. La fortune le porta sans cesse, et il fut redevable à la modération, et peut-être à l'indignation méprisante du sage Catinat, de n'être pas perdu. Sa figure noble prévint le Roi, et les valets ne lui servirent pas moins que les ministres. Sa fin a été subite de rage et de désespoir; son cœur fut trouvé fendu.

Montrevel primoit par la naissance et par une brillante valeur. Sa profession de galanterie, qui le lia au maréchal de Villeroy, le fit goûter au Roi, qui, sans son indiscrétion, lui alloit donner la compagnie des chevau-légers de la garde. Il le confia au maréchal de la Feuillade, qui, dans l'instant, en alla faire sa cour à Colbert, qui eut le temps de sauver son gendre3. Le Roi fut longtemps à le pardonner à Montrevel ; mais ce goût réciproque de galanterie le raccommoda à la fin. C'étoit d'ailleurs la plus glorieuse et, en tout genre, et précisément à la guerre, la plus inepte créature qui existât, et qui s'étoit fait une langue en musique, dont l'harmonie, destituée de tout sens, imposoit aux sots et faisoit rire les autres. Il étoit fort pauvre, et en prenoit où il pouvoit ; gros joueur, grand dépensier, sans ordre, grand valet pour sa fortune ou pour ses besoins, et glorieux jusqu'à l'extravagance pour tout le reste. Tel qu'il étoit, le Roi l'aimoit, et se complut à le faire maréchal de France. Sa fin a été ridicule : il est réellement mort de peur, d'une salière renversée sur lui.

1. Ici, Saint-Simon ou un autre reviseur a biffé : II y aura lieu déparier encor de ce bon maréchal.

2. Ici a été biffée cette fin de phrase : de lacharge ostée et sans entre de général des carabins, qu'il avoit achetée exprès, presque pour rien.

'.). I.c duc de Chevreuse.

Tallard excelloit dans toutes les parties du courtisan et de l'homme du monde : une société délicieuse, un commandement charmant, brillant d'esprit et de vent, dévoré d'ambition, se distillant en projets, jamais content dans la plus complète fortune. Ses talents militaires ont été funestes à l'État; ses vues de cour l'ont encore été plus à l'Église. Son amitié, sa probité, sa fidélité étoient d'un courtisan parfait, et il est mort enragé au sein des honneurs et des richesses, et de toutes sortes de dignités et d'établissements.

Harcourt, qui ne paroissoit rien promettre dans sa première jeunesse, ne fut pas longtemps à tenir ce qu'il ne promettoit pas. Sa surprenante laideur étoit réparée par un regard plus surprenant qu'elle : l'esprit, la hauteur, et une sorte de douceur mâle lui sortoient par les yeux. L'ancien commerce de Beuvron, son père, avec Mme de Maintenon dans leur jeunesse poussa sa fortune, qu'il sut porter à son comble. C'étoit un homme délicieux à vivre à qui n'avoit point à s'en défier, et contre les grâces duquel les plus instruits de ce qu'il étoit avoient à se tenir en garde. Il vouloit plaire au goujat et au plus inutile valet, comme au général et au ministre, et il pouvoit, en ce genre, tout ce qu'il vouloit. M. de Louvois et Mme de Maintenon furent donc d'accord en sa faveur ; Barbezieux fut son ami intime, et, après eux, Chamillart, tant qu'il en eut besoin, lequel il culbuta après pour plaire à Mme de Maintenon, qui l'avoit fait, et qui le vouloit détruire. 11 avoit tous les talents, hors ceux delà guerre, et, ce qui est peut-être unique, il l'entendoit assez pour sentir tout ce qui lui manquoit : tellement, qu'arrivé par cette voie, il ne chercha plus qu'à marcher par d'autres, et abandonner cellelà. Ce n'étoit pas qu'il y fût inepte ; mais les grandes parties lui défailloient, et il s'en étoit aperçu le premier. D'ailleurs, plein de sens, de justesse et d'esprit, et parfaitement dissemblable au maréchal de Villeroy, il comprenoit combien le Conseil étoit plus stable et plus utile que le commandement des armées, et que ces deux emplois ne se pouvoient accorder. 11 se trouva si noyé de fortune, qu'il ne sut presque où se laisser entraîner, et que, par toutes ces raisons, il eut besoin de toute son adresse pour éviter d'aller commander en Italie et retarder1 la promotion des maréchaux de France2. On peut dire qu'il ne fît que ramasser le bâton en passant. Il ne s'étoit jamais caché de dire que, s'il n'avoit que ce but, il ne serviroit jamais; que tout son objet étoit d'être duc, et, quand il le fut, et que l'Espagne l'eut initié aux affaires, il compta tout pour rien, s'il n'étoit ministre. Mme de Maintenon l'y portoit de tout son crédit; elle en eut parole, et tout étoit arrêté pour à deux jours de là. On en eut vent, et l'on rompit la mesure. Il n'y put jamais revenir; jamais aussi il ne s'en consola, et ce ne fut que malgré lui qu'il se réduisit, en 1743 3, à commander les armées. Il avoit du

1. Ce mot est en interligne, d'une autre main, au-dessus de rompre, biffé.

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