‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 440 sur 556 · Ci-dessus, p. 34-45, et Addition n° 458, p · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p. 34-45, et Addition n° 458, p

3. Le manuscrit porte : il tenoit elle. — 4. Cet et est en interligne. 3. Éd. 1873, tome XXI, p. 61-63.

bien avec le Hoi qu'il avoit été auprès de la Reine sa mère, qui avoit pris soin de l'avancer dans ses bonnes grâces, s'étoit mis, par la sagesse et la modération de sa conduite, et par quantité d'amis qu'il avoit su se ménager, sur le pied d'une véritable considération et d'une estime reconnue à la cour et dans le monde. Les ministres le comptoient, et il étoit fort bien avec M. le Tellier. Ce ministre avoit, en 1660, marié sa fille à M. de Villequier, devenu ensuite duc d'Aumonl après le maréchal son père, et il en eut un fils et deux filles. Beringhen avoit perdu son fils aîné à la conquête de la Franche-Comté, sans alliance, survivancier de sa charge. Il ne lui en restoit plus qu'un, aussi son survivancier. Il étoit riche pour ce temps-là, et toujours dans la même familiarité du Roi, et la même estime et considération du monde. M. le Tellier et M. de Louvois, son fils, qui n'étoient pas nés pour haïr les mésalliances, et qui trouvoient déjà Beringhen bien marié, eurent envie de son fils pour leur petite-fille et nièce, et tonnelèrent si bien le duc d'Aumont, que le mariage se fit en 1677. Par ce mariage, le maréchal d'Huxelles, que j'appelle ainsi d'avance pour le distinguer ici de son père mort il y avoit longtemps, se trouva cousin germain d'un homme dont la femme étoit petite-fille de M. le Tellier et nièce de M. de Louvois, et dont ils avoient fait le mariage. Ils étoient lors dans l'apogée de leur puissance, et cette puissance dura jusqu'à la mort de Louvois en 1691, quelque proche qu'elle fût de sa perte, s'il eût seulement vécu un jour de plus, et, après lui, Barbezieux, son fils, qui lui succéda, tout jeune qu'il fût, ne laissa pas de régner en sa manière jusqu'à sa mort au commencement de 1701. Beringhen fils leur fut non seulement étroitement uni, mais il étoit dans toute la confiance de M. de Louvois, chez lequel il étoit désiré et admis en tous les temps et à toutes les heures, et il se maintint de même avec Barbezieux, qui prenoit conseil de lui avec déférence. Chamillart, son successeur, qui régna avec encore plus de faveur, respecta encore plus Beringhen, qui l'avoit vu poirier, et que l'autre avoit toujours regardé de si loin avant son ministère, et comme un homme principal par sa charge, par la familiarité auprès du Roi qu'il avoit héritée de son père, par son alliance, par son maintien, par ses amis. Il désira en faire le sien; il se conseilla même quelquefois à lui, de manière que Beringhen disposa toute sa vie des secrétaires d'État de la guerre, tous puissants. Ce fut la source de la fortune du maréchal d'Huxelles, qui lui coûta fort peu.

« C'étoit un grand homme, gros, tout d'une venue, d'un air épais, d'un maintien dur et rustre, d'une ambition cachée, mais démesurée, avec tous les attributs de l'ambition, jaloux, envieux, haineux, souple, bas, rampant, haut et fier quand impunément il pouvoit l'être, se comptant pour tout, et pour rien tout autre intérêt, allant au-devant de tout ce qui pouvoit lui servir ou lui nuire, et sautant, quand il le falloit, les plus difficiles bâtons; qui, après sa fortune, ne voulut rien que pour lui et par lui, et barra tout le reste, et qui, par un silence

affecté et profond, quelques demi-mots ou quelque mine, faisoit accroire que sa grosse perruque et ses sourcils épais cachoient beaucoup de capacité ; toujours paroissant ne vouloir rien que se faire rechercher, et, en dessous, plein de ressorts et de machines pour se faire prier et arriver; de l'esprit, de la connoissance du monde encore davantage, de l'intrigue et des vues, suprêmement ménageant et' avec adresse tout ce qui le pouvoit mener, méprisant ouvertement tout le reste ; paresseux à l'excès par goût et par art, pour mieux paroitro indifférent, cacher ses menées et faire valoir ses2 moindres honnêtetés; ignorant au fonds, et incapable d'apprendre par paresse et par orgueil, et voulant qu'on crût qu'il savoit tout, mais toujours instruit à point et à fonds de toute l'intrigue journalière du monde, de ses changements et de ses combinaisons ; faux à merveilles, dominant partout où il pouvoit, avec l'art de donner du poids à ses paroles par la pesanteur corporelle, ne marchant que par compas et par mesure, et ayant trouvé le moyen de faire recevoir ses visites comme une distinction fort honorable ; magnifique et délicat chez lui dans sa table exquise, où il recevoit peu de monde malgré l'abondance du service, dans ses équipages, dans ses meubles; ne se levant chez lui presque pour personne, et ôtant même peu un grand chapeau clabaud qu'il avoit toujours sur ses yeux; parlant peu, toujours avec décision, et s'élevant en fausset8 avec un ris sardonien dès que quelqu'un s'hasardoit à n'être pas de son avis; vêtu comme un marchand boucher cossu, toujours du même drap, toujours boutonné tout du long, toujours une ample perruque en devant, avec cette affectation en été comme en hiver, en sorte qu'il n'y avoit personne qui pût s'apercevoir de son Saint-Esprit, ni encore moins de son cordon bleu, au point que je le fis déboutonner une fois pour voir s'il le portoit, et en effet il l'avoit. Pour ses mœurs, o elle, étoient italiennes. Jusqu'à un âge fort avancé, il ne s'en cachoit pas, et cela alloit souvent à l'indécence, même devant le monde, par les airs que prenoient avec lui de fort jeunes gens bien faits, de peu et pauvres, et4 des subalternes de régiments, tandis que les commandants de ces corps s'asseoyoient5 à peine, et n'osoient dîner chez lui. La volupté en tout genre le maîtrisa toujours, et, quelque inexorable que fût le Roi pour l'ordinaire des gens tachés du vice d'Italie, l'ambition ne put l'arrêter là-dessus. La capacité à la guerre fort équivoque, et la valeur guères plus assurée. Tout ce composé ne faisoit rien moins qu'un homme aimable. Ajoutez qu'il étoit de fort difficile abord et rebutant d'ordinaire, et qu'il aimoit l'argent. Avec tout cela, quelle fortune, et par où !

« Il n'avoit pas sept ans lorsqu'il perdit son père. Sa mère étoit

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