‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 500 sur 556 · La reine d'Espagne au roi Louis XIV · texte numérisé non relu

La reine d'Espagne au roi Louis XIV

« Madrid, le 8 mars 1703.

« Je souffre des peines si cruelles depuis le retour du roi, et l'on m'en prépare tant d'autres, que, si Votre Majesté n'a la bonté de me protéger, je serai effectivement la plus malheureuse princesse du monde. La princesse des Ursins, en qui j'avois mis toute ma confiance, est forcée à m'abandonner, et les mêmes personnes qui la persécutent avec tant d'injustice, après nous avoir manqué de respect au roi et à moi, ont encore eu le pouvoir, par leurs impostures, de faire passer auprès de vous pour un ingrat, un présomptueux, un efféminé, un prince que j'aime autant qu'il est aimable, et qui est votre petit-fils....

« Je ne sais si vous êtes bien informé du mauvais effet que produit le départ de la princesse des Ursins. Ou il n'y a ni homme ni femme raisonnable en Espagne, ou il faut avouer que je fais une perte très grande. Toutes les dames, qui n'avoient jamais vu dans le palais la tranquillité qu'elle y a mise, me pronostiquent mille cabales et des désordres infinis. Je ne puis cependant la forcer à rester ; car je ne comprends, que trop qu'il n'y a que vous qui puisse guérir mon esprit sur les outrages qu'on lui a faits et sur ce qu'elle a à craindre tant qu'il y aura ici des gens qui inventeront toute sorte de faussetés pour achever de la perdre >

o. Le roi Louis XIV au cardinal d'Estrées3.

« A Madrid, le- 9 mars 1703.

« Je vous ai marqué les raisons que j'avois de croire votre union nécessaire avec la princesse des Ursins. Je souhaite encore davantage

1. A la même date (fol. 200), M. de Torcy écrit à Mme des Ursins une longue lettre, où il développe toutes les raisons du roi Louis XIV pour soutenir son ambassadeur. Il paraît même l'accuser d'inspirer les lettres du roi d'Espagne, qui sont écrites d'un ton assez aigre, et finit par dire que les plus grands torts dans la rupture avec le cardinal viennent de son côté.

2. Vol. Espagne 122, fol. 305; copie. — 3. Vol. Espagne 114, fol. 302.

que la bonne intelligence entre elle et vous se rétablisse depuis que j'ai lu les lettres du roi et de la reine d'Espagne.... Je vois que l'un et l'autre sont irrités, et que, si l'on ne prend soin de les apaiser, ils se laisseront engager à me faire des demandes très embarrassantes et très contraires au bien de mon service. Je considère aussi qu'il doit être plus facile de persuader à la princesse des Ursins de faire ce que son devoir demande d'elle, qu'il ne le sera de s'assurer d'une Espagnole qu'on mettroit en sa place.... Enfin, en retirant la princesse des Ursins. on perd certainement tout le fruit qu'il y avoit lieu d'attendre d'avoir mis une Françoise dans ce poste, et il n'y a presque pas lieu de croire que toute autre qu'on choisiroit pour l'occuper fit mieux qu'elle. On peut encore porter ses vues plus loin, et juger que, si l'on donne à la reine la mortification de lui ôterla princesse des Ursins, lorsqu'elle désire de la conserver auprès d'elle, elle se souviendra longtemps du peu d'égard que j'aurai eu pour elle, qu'il sera désormais impossible d'être informé de ses démarches, et qu'elle sera capable de faire prendre de mauvais partis au roi son mari avant qu'on en soit averti d'assez bonne heure pour l'empêcher....

« Enfin, si elle n'avoit plus la princesse des Ursins auprès d'elle, et qu'elle eût une Espagnole dans la charge de camarera-mayor, on verroit peut-être la reine faire venir, quelque temps après, une première femme de chambre piémontoise, et la correspondance deviendroit vive entre la reine d'Espagne et le duc de Savoie. Vous en pouvez assez prévoir la suite.

« Toutes ces raisons m'ont fait croire qu'après avoir fait connoitre, comme je l'ai fait, l'intention que j'ai de vous soutenir, et combien je désapprouve la conduite que la princesse des Ursins a tenue à votre égard, il falloit ensuite lui donner un prétexte pour demeurer, en lui faisant voir cependant qu'elle ne le peut, si elle ne se réunit à vous....

« Enfin j'ai lieu de croire que j'en écris assez au roi et à la reine d'Espagne pour obliger la princesse des Ursins à faire toutes les démarches convenables pour cette réunion. J'attends aussi de votre zèle pour mon service que vous y apporterez, de votre part, toutes les facilités qui pourront dépendre de vous ; car je ne puis assez vous répéter que je crois qu'il est essentiel que ce différend finisse au plus tôt, en sorte que la princesse des Ursins demeure en Espagne et qu'on ne soit point obligé de mettre une Espagnole en sa place.... »

Page 1