‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 519 sur 556 · Louvillc au duc de Beauvillier · texte numérisé non relu

Louvillc au duc de Beauvillier

« A Madrid, ce 11e mai 1703.

« .... Je viens à présent au principal sujet de cette lettre, qui est celui de notre réconciliation, sur la sincérité de laquelle je compterois fort, s'il y avoit dans tout le cœur de Mme des Ursins gros comme la tête d'un ciron de celui de Mme. la duchesse de Beauvillier ou du vôtre; mais il s'en faut bien, et c'est par cette raison-là que je ne m'y fie guère, et que je ne m'y abandonnerai certainement pas. Tout ce que je désire, entre nous, est de profiter de cette bonace pour faire mes affaires, et de sortir d'ici avec honneur, sans être nécessité à le faire, en sorte que je puisse prendre mon parti comme je le jugerai à propos, supposé que les persécutions de Mme de Maintenon et de M. d'Harcourt me le permettent. Comme vous n'entendriez rien au mystère de notre réconciliation, si vous n'en connoissiez les motifs, il faut que je vous les explique tout du long. Vous saurez donc, Monsieur, que la princesse, Orry et le confesseur, qui sont trois têtes dans un bonnet, ayant vu qu'ils ne pouvoient se défaire par la force, ni par l'autorité du roi et de la reine d'Espagne, du cardinal d'Estrées, qui est le principal objet de leur aversion, aussi bien que celui du roi et de la reine, ont compris qu'en vain ils se déferoient de nous, et de moi en particulier, s'ils ne pouvoient pas se défaire de leur ennemi principal. Ils ont donc pris un autre parti, qui est d'essayer si, en proposant de mettre l'abbé en sa place, et en se réunissant par là avec toutes les cabales des Noailles et des d'Estrées, ils ne pourroient pas obliger l'oncle à se retirer honnêtement, en faisant surtout insinuer d'ailleurs, par tous les canaux qu'ils ont, et même par les nôtres, combien il étoit peu propre aux affaires, et surtout aux détails ; et ils ont cru qu'ils y réussiroient facilement, puisqu'il ne paroit pas que personne doive s'y opposer. Pour revenir à leur but, ils ont commencé à faire écrire en France favorablement pour l'abbé. Orry a déjà écrit à M. de Chamillart, et je ne doute point que la reine et la princesse n'aient écrit de même à Mme de Maintenon, afin de se préparer des dispositions favorables. Ils ont imaginé aussi que, vous et M. de Torcy, étant ses amis, ne vous y opposeriez pas, et qu'au contraire ce seroit vous faire plaisir; et, sachant d'ailleurs les bontés dont vous m'honorez l'un et l'autre, et connoissant d'ailleurs les liaisons étroites que j'ai avec l'abbé, ils ont cru avec raison que je m'y porterois ardemment, parce que rien ne me conviendroit mieux; et c'est certainement une des plus fortes raisons qui les ont obligés à se réconcilier avec moi. Il y en a encore d'autres que je sais positivement que Orry leur a fait entendre; et je lui dois cette justice, sur ce qui me regarde, qu'il a dit à la princesse qu'elle n'auroit ni honneur ni profit à me perdre, puisque, outre que je lui pourrois être fort utile, si elle pouvoit m'attacher à elle, c'est qu'il n'y avoit ni amis ni ennemis qui ne convinssent que j'étois un homme sûr, et que mes plus cruels ennemis me rendoient cette justice; qu'ainsi, puisque aussi bien elle

ne pouvoit me perdre, il étoit bien plus raisonnable qu'elle songeât à me gagner. Mais voici encore d'autres raisons secrètes. Ils n'ont certainement, ni les uns ni les autres, envie d'avoir M. d'Harcourt. Orry le connoît assez pour savoir qu'il laisse peu d'honneur et de profit à ses subalternes, et je ne le connois pas mieux que lui. Le confesseur le craint plus que le diable et sait qu'il l'a déjà voulu chasser ; il sait même qu'il s'avisa de faire le janséniste pour plaire au parti dominant, lorsqu'il vint en Espagne. Pour la princesse, malgré toutes ses liaisons et les grands services qu'il lui a rendus dans cette affaire, elle le craint autaut que le cardinal, et sait qu'il veut régner despotiquement aussi bien qu'elle. Elle sait de plus que, pour épargner deux ménages dans lesquels il faut bien du pain blanc, il ne manqueroit pas d'amener Madame sa femme ici, qui, étant doucette, sotte et insinuante, pourroit bien autant convenir, dans la suite, à l'humeur altière de la reine, que Mme des Ursins, qui ne laisse pas de vouloir être la maitresse, et qui certainement l'embarrassera à la fin. Toutes ces raisons-là lui ont fait comprendre que, si elle chassoit les d'Estrées d'ici, ou qu'elle les rebutât, ou Mme de Maintenon enverroit un ambassadeur à sa guise, et ce seroit M. d'Harcourt, ou ce seroit M. de Torcy : en ce cas, elle seroit encore moins sûre de celui qu'on lui enverroit, quand bien même ce seroit M. de Tessé, à qui Orry a donné l'exclusion à cause des démêlés qu'il a eus avec lui. Voilà, Monsieur, les véritables motifs de cette réconciliation; auxquels j'ajouterai encore, pour ce qui me regarde, qu'ils n'ont pas laissé de craindre que je m'en allasse mécontent, qu'ils savent que je pourrois parler. Et, pour Orry, je puis vous assurer qu'il a été bien aise de se faire un mérite auprès de vous deux du service qu'il m'a rendu, où il trouve d'ailleurs son compte. Car, outre tout ce que je vous ai dit ci-dessus, comme l'abbé lui convient, et qu'il sait qu'il pense toujours comme je pense, je lui suis nécessaire pour appuyer ses projets et les lui faire goûter. Orry m'a avoué aussi que le roi embarrassoit fort la reine et la princesse, et qu'elles voyoient bien qu'elles ne pouvoient se passer d'un homme qui le fit parler et agir, lorsqu'il n'étoit plus avec elles, parce que, dès qu'elles ne le tenoient plus, la peine qu'il avoit à parler faisoit qu'il oublioit bientôt de dire les choses qu'elles lui avoient le plus expressément recommandées; que nul Espagnol n'étoit propre à un pareil emploi, et qu'elles avouoient qu'il n'y avoit que moi seul qui pût dire au roi ce qu'il falloit qu'il dit et qu'il fit, lorsqu'il n'étoit plus en leur présence. Et comme les cardinaux sont encore plus convaincus de cette vérité que la princesse, et qu'ils y ont un plus grand intérêt, chacun s'empresse à présent de me retenir, soit par nécessité ou autrement, et j'espère que, devant qu'il soit peu, tous les deux partis écriront également pour que je reste; et c'est là où j'en veux venir, afin d'avoir la satisfaction de confondre Mme de Maintenon et M. d'Harcourt, et de faire sentir au Roi l'injustice de ma persécution ; car, pour rester, je vous assure que je n'en veux rien faire ; mais je serois bien aise de m'en aller quand et comment il me plaira, sans que

personne m'oblige à le faire. J'oubliais de vous dire qu'il arrive à la princesse ce qui arrive toujours aux gens qui occupent les premières places de la faveur ou du crédit : c'est que ses propres amis et tous les indifférents commencent à s'en prendre à elle de tout ce que le roi fait de mal et de tout le bien qu'il ne fait pas, ce qui lui attire beaucoup d'envie; et ceux qu'elle ne récompense pas, ou qui se sont perdus pour elle, comme Medina-Celi, crient bien fort. Et ce dernier a grande raison ; car c'est de concert avec la princesse et la reine qu'il a donné sa démission pour embarrasser la France et les cardinaux, et vous avez jeté l'un et l'autre dans un merveilleux embarras, quand vous avez mandé qu'on l'acceptât : ce que j'avois toujours bien prévu, ainsi que je vous l'ai mandé plusieurs fois. Il y a quelques jours que le marquis de Leganès dit à Renau que la plupart d'eux croyoient que c'étoit moi qui empêchois le roi de leur parler, parce que j'avois sa principale confiance, mais qu'ils voient à présent qu'ils étoient des sots, et que le roi faisoit cent fois mieux, quand il étoit seul avec moi, qu'il ne fait à présent. Tous les gentilshommes de la chambre tiennent le même langage, et la duchesse d'Albe disoit, l'autre jour, qu'il sembloit que la princesse ne fût venue ici que pour faire voir combien j'étois nécessaire au roi. Le cardinal Portocarrero pense la même chose, et l'écrira, et je ne laisse pas d'être flatté quand je songe qu'il reviendra au Roi, de toutes parts, des choses bien différentes de celles qu'on lui a inspirées sur mon compte, et que j'aurai la satisfaction de quitter lorsque peut-être l'on voudra me retenir....

« J'ai aussi une autre demande à vous faire : c'est de savoir où il plait à Mme de Maintenon que j'aille demeurer; car, comme elle me fait sortir d'Espagne malgré le. Roi et ses ministres, et à leur insu, elle pourroit encore plutôt me faire sortir de France, où elle a bien plus de crédit. Ainsi je crois que le plus court seroit de m'embarquer à Cadix pour m'en aller droit en Angleterre, où vraisemblablement elle n'en a point. Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse : c'est que, si j'ai un gouvernement en Flandre ou ailleurs, on pourroit me l'ôter, si je quitlois les États du roi d'Espagne. Cependant je ne suis pas moins embarrassé, si je suis obligé de rester en France exposé aux mêmes persécutions, qui ne diminueront pas vraisemblablement par ma présence. Et je comprendrai difficilement comment une femme qui veut passer pour sainte s'acharne à perdre un homme qui ne lui a jamais rien fait, et exerce sur lui les rigueurs de l'Inquisition, sans approfondir de quoi il est coupable, ni lui déclarer de quoi on l'accuse. Et si, par les éclaircissements que j'ai eus depuis ma réconciliation avec Mme des Ursins, elle ne m'avoit pas mis au fait, je serois encore à le savoir. Elle m'a donc dit qu'on avoit bien écrit contre moi, et qu'elle m'avouoit qu'on avoit eu grande envie de me perdre, mais que ce qui me faisoit le plus de tort, ou plutôt la seule chose importante qu'on me reprochoit, étoit que la reine étoit persuadée que la confiance que le roi avoit en moi ne venoit que parce que je contribuois à ses plaisirs (vous savez, Mon-

sieur, comme cela se nomme en françois) ; qu'on avoit dit à la reine qu'on avoit fait venir ici Mlle Marchand pour le roi, qui est cette chanteuse dont je vous ai déjà parlé ; que la petite maison que j'avois prise étoit pour l'y faire venir et la produire au roi quand il revenoit de la chasse, comme si le roi étoit sans témoin quand il revient de la chasse ; et qu'en dernier lieu, j'avois amené de Milan un maître à danser et sa femme, qui est assez jolie, et dont je voulois faire le môme usage. Vous pouvez compter, Monsieur, que les cornes me vinrent à la tête, comme l'on dit, quand elle me fit cette déclaration; car je ne me serois jamais avisé d'imaginer qu'on eût pu me soupçonner d'une pareille chose, ni qu'on eût cru que le roi en eût été capable. Je lui répondis cependant, sans m'émouvoir, que ce dont l'on m'accusoit là étoit si extravagant et si hors de vraisemblance, que cela ne méritoit pas que je me justifiasse; qu'on ne connoissoit guère le roi, mais que, puisque la reine ne le connoissoit pas mieux, il lui seroit facile d'en découvrir la vérité ; qu'elles le tenoient l'un[e] et l'autre pendant les vingt-quatre heures du jour, et qu'elles n'avoient qu'à lui demander si j'avois jamais été capable de lui proposer une pareille chose; qu'il étoit surprenant qu'on voulût perdre un ancien domestique par la supposition d'une calomnie hors de toute vraisemblance et telle que cellelà ; qu'en vain elle me disoit qu'on avoit dit cela à la reine, puisque cet o/t-là ne pouvoit être que d'elle, et qu'il n'y avoit qu'elle qui eût pu prendre une telle liberté. Elle s'en défendit assez mal, et me dit qu'il étoit vrai qu'elle l'avoit cru comme les autres. Je lui répondis que, pour Mlle Marchand, on l'avoit fait venir à mon insu à la musique; qu'elle avoit été environ quinze jours à Barcelone pendant que j'y étois, que je ne l'avois pas vue depuis, et que je ne la connoissois point; et que, pour la femme du maître à danser, je ne l'avois vue, ni connue, pas même de vue, et que c'étoit M. le duc de Medina-Sidonia qui, pour faire sa cour au roi, l'avoit amenée pour danser à la comédie italienne : ce qui est très vrai. Et voilà pourtant, Monsieur, les faits authentiques par où l'on me perd dans l'esprit de la reine, et que l'on répand en France par le Nonce et les autres créatures de Mme des Ursins, clandestinement et sans que j'en sois averti, et que la reine même a écrites à Mme de Maintcnon, et peut-être à Mme la duchesse de Bourgogne. 11 est vrai que cette princesse est si jalouse, qu'un pareil soupçon est capable de la faire entrer en fureur. Et si elle n'a encore que quatorze ans, et le Père confesseur m'a dit qu'elle lui vint dire l'autre [jour] qu'en conscience il ne devoit pas souffrir qu'il y eût des femmes qui dansassent devant le roi ; mais ce n'est pas tant par les raisons que vous pourriez imaginer, que parce qu'elle appréhende qu'on ne le détache d'elle et qu'on ne lui diminue son crédit1. Et comme elle voit le roi éperdument amoureux d'elle, elle conclut qu'il pourroit aussi le deve-

1. L'historiette qui suit se retrouve, mais tout arrangée, dans les Mémoires secrets, p. 47-48.

nir d'une autre. Et, voyant de plus le roi obstiné à me conserver malgré tous ses efforts et la passion qu'il a pour elle, elle conclut que je ne lui suis cher que par ces raisons-là : ce qui lui a été bien suggéré par Mme des Ursins; car voici où le bât la blesse, et j'en ai été même averti dès Barcelone, par M. de Marcin, qui est plein de vie et peut vous le dire, et cela m'a été confirmé, depuis que je suis ici, par plusieurs personnes dignes de foi : c'est que Mme des Ursins elle-même est jalouse et de la Marchand et de la Lévêque par rapport à M. d'Aubigny, qui leur est un peu plus cher qu'elle ne le desireroit, et que, croyant que je les avois amenées ici, elle a voulu les faire chasser, et moi aussi en même temps. Cependant il est vrai que, depuis plusieurs éclaircissements que j'ai eus avec elle, et depuis, apparemment, qu'elle aura eu questionné le roi, elle me paroît fort désabusée. Vous pouvez compter, Monsieur, que c'est par cette seule raison-là que la musique du roi a été chassée, et il n'y a pas un homme dans Madrid qu'il ne le sache. Il est triste que ce soit la même, ou la principale raison pour laquelle l'on me chasse aussi. J'ai fait confidence au roi de tout ceci, qui en a été plus surpris que moi-même; mais il n'ose en faire ses plaintes à la reine, et regarde cela comme un effet de son amour pour lui.

« Au reste, Monsieur, vous serez surpris de voir combien Mme la princesse des Ursins paroît être revenue sur mon chapitre en si peu de temps ; car elle me paroît avoir grande envie que je reste, et m'a promis d'écrire bien du bien de moi.... Il n'y a point de jour que je ne sois enfermé au verrou des deux ou trois heures avec elle, et je vous avouerai, Monsieur, que, la première fois, j'en frissonnai; car vous ne savez pas si bien que M. le marquis de Torcy, qui a voyagé en Espagne, à quoi y engage un tête-à-tête enfermé ; et je crois qu'à la fin je serai obligé de m'en expliquer avec elle, pour sauver mon honneur, et, si je ne craignois que vous y entendissiez malice, je vous dirois ingénument qu'elle me fait quelquefois l'honneur de me donner sa main à baiser : ce qui m'arrive presque toutes les fois que je la quitte. Mais ce qui me surprend encore bien plus que tout cela, c'est qu'elle m'a fait aujourd'hui des confidences si fortes et si secrètes, qu'il faudroit qu'elle fût enragée pour être fausse jusqu'à ce point-là. Je lui garderai pourtant le secret, quoi qui en arrive.... Je crois que la raison qui l'oblige à faire semblant de se raccommoder avec moi de bonne foi est que je lui ai signifié que, si elle ne vouloit pas se raccommoder, je m'en retournerois en France, et qu'elle appréhende, quelque mine qu'elle fasse, que je ne parle et que je ne sois bien dangereux, lorsque je partirai au désespoir et que je n'aurai plus rien à ménager, sachant bien qu'il est aussi sûr que M. d'Aubigny couche dans l'appartement des femmes attenant le sien au Retiro, et que M. de Mcdina-Sidonia et moi l'avons vu, ce matin, se lavant les dents à sa fenêtre, et que nous en avons ri ; que cela est aussi sûr, dis-je, qu'il est faux que je produise des filles au roi dans ma maison de campagne. Cela soit, Monsieur, entre nous; car vous savez bien que nous sommes réconciliés de

bonne foi, et ce que je vous en dis n'est que pour vous faire remarquer que, quand on a des mœurs à l'escarpolette, on ne doit pas attaquer son prochain aussi mal à propos qu'elle fait. Cependant elle va tète levée et attaque tout le monde sans rime et sans raison, comme si elle n'avoit rien à se reprocher. Et ce n'est pas moi seul qu'elle attaque; car Orry m'avoua hier qu'on répandoit ici que M. l'abbé d'Estrées ne sortoit pas des vilains lieux : ce qui est tout aussi vrai qu'il est vrai que vous y allez. Et voilà à quoi l'on est exposé ici. Mais on sait que de décrier les mœurs des gens est une voie simple et courte pour les perdre, et l'on s'en sert.... »

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