‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 522 sur 556 · Louville au duc de Beauvillier · texte numérisé non relu

Louville au duc de Beauvillier

« A Madrid, ce 28e juillet 1703.

« .... Vous pouvez compter que cet homme-là [le P. Daubenton] veut se mêler de tout et gouverner absolument le roi, pendant que la princesse gouvernera la reine, dont ils se répondent mutuellement. Il n'y a aucune affaire dont il ne se mêle : guerre, politique, finances, distribution de charges, rien ne lui échappe. Il est au palais depuis le matin jusqu'au soir, chez la reine ou chez la princesse, et ce sera bientôt un second P. Nithard1. Il fut très peiné hier de ce que la princesse nous fit assembler, l'abbé d'Estrées, moi et Orry, pour parler de ses projets, et il demanda aigrement à l'abbé : « Est-ce que M. de « Louville y étoit? » Ce fut Orry qui dissuada la princesse de l'y faire trouver, et qui lui dit avec fermeté que, comme son serviteur, il étoit obligé de lui dire qu'il n'étoit pas à propos que ni le confesseur ni M. d'Àubigny entrassent publiquement avec nous dans ces sortes de choses, et que c'étoit bien assez que le roi, la reine et elle leur en rendissent compte ensuite. Pour l'abbé, il le ménage, parce qu'il a pris le parti de faire le chien couchant, et qu'il en a besoin, et aussi par la crainte de M. d'IIarcourt, que vous lui avez très sagement, et j'ose dire même très subtilement, inspirée....

« Laissons là le P. Daubenton pour vous dire que je suis très content de Orry et que je vous dois les bons offices qu'il me rend ; que. je vous supplie de lui témoigner, lorsque vous lui écrirez. Ses projets sont bons; mais, s'ils ne sont fortement soutenus de la France, et avec des troupes, rien ne s'exécutera. Je suis même obligé de vous dire, pour le bien du service et malgré moi, que le cardinal, qui est désespéré, les croisera tant qu'il pourra. Orry n'est certainement pas sans défaut ; mais il peut être fort utile, car il a de la capacité et de la force....

« M. le duc d'Orléans2 a eu une envie de suivre le roi à Naples. Seroit-il hors de propos qu'il pensât à venir en Espagne commander l'armée, avec un maréchal de France sous lui, et faire, à la tête de l'armée, assurer ses droits sur la couronne? Peut-on trop assurer cette succession dans le cas présent? Ce prince feroit ici une grande figure: il a beaucoup de valeur, et imposeroit par là aux Espagnols, et combattroit encore plus pour ses intérêts que pour sa gloire; et, s'il avoit des succès, et qu'il conquit le Portugal, on l'adoreroit. Que sait-on ce qu'il peut arriver de M. le duc de Berry, de la grosseur énorme dont il est? Enfin, je ne crois point que ce soit là une vision; mais, au contraire, cela me paroîtroit fort à propos.... »

1. Ces premières phrases ont été arrangées dans les Mémoires secrets, tome H, p. 91.

2. Ce qui suit a encore été arrangé dans les Mémoires secrets, p. 92.

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