‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 523 sur 556 · Lonvillc à M. de Torcy · texte numérisé non relu

Lonvillc à M. de Torcy

« A Madrid, ce 15e août 1703'.

« .... Vous seriez, Monsieur, j'ose vous le dire, dans une erreur des plus grossières, si vous vous imaginiez que le parti qu'il semble qu'on a pris de laisser ici gouverner despotiquement Mme des Ursins sous le nom de la reine puisse jamais subsister ; car, outre que les Espagnols même ne le souffriront pas, quand ils se seront défaits des autres François qui leur font quelque ombrage, c'est qu'il seroit trop dangereux de le faire, et que qui connoîtra la reine et la princesse ne peut jamais vous donner un pareil conseil sans trahir l'État. Comme vous devez connoitrc la princesse par tout ce qui vous en est revenu et par tout ce qu'elle fait tous les jours, il est inutile de vous en faire le portrait, ni de vous faire sentir combien elle est dangereuse pour la France. Mais comptez que la reine ne l'est pas moins, que vous la pouvez déjà considérer comme la plus dangereuse princesse qu'il y ait au monde, la plus ennemie de la France et des François, et la plus attachée à sa maison. Jugez ce que ces sentiments peuvent produire dans une petite personne de quatorze ans, d'une présomption et d'une ambition démesurée, fausse, avare, malfaisante, dissimulée à l'excès, conduite par Mme des Ursins, gouvernée par M. de Savoie, excitée par les Espagnols à. faire des choses qui sont également et de leur goût et du sien, et qui peut tout sur l'esprit d'un mari foiblc, timide, irrésolu, qui n'a jamais de volonté, peu de sentiment, qui doit être décidé à chaque moment sur chaque action individuelle, non faute d'esprit et de connoissance, mais parce que le ressort qui détermine les hommes n'est pas en lui, et parce que Dieu lui a donné un esprit subalterne et, si je l'ose dire, subjugué, qui le fera toujours dépendre de quelqu'un. Vous en convenez, Monsieur, et vous m'en paroissez convaincu de reste ; mais les conséquences qu'il paroît que l'on en veut tirer en France, et qui sont inspirées d'ici malicieusement et par art, sont bien différentes de celles que les bons serviteurs du Roi qui sont ici et qui voient les choses sur les lieux en tirent.

« Le roi est timide, irrésolu, décidé (sic), ne peut se déterminer par lui-môme, dit-on en France : donc il faut que la reine, qui a un esprit supérieur, le gouverne. Rien de plus faux, à mon avis, que ce raisonnement, et au contraire ; car, outre qu'il est ridicule et insoutenable qu'une femme, et une femme de quatorze ans, mène son mari absolument par le nez en aucun cas et gouverne une monarchie aussi étendue que celle d'Espagne, le caractère de la reine, dont je viens de vous faire le portrait sans passion et sans humeur aucune, étant connu sur ce pied-là, il n'y a rien qu'on ne doive faire de concert pour rendre l'ascendant qu'elle peut avoir sur l'esprit de son mari absolument inutile. Qu'on me nie donc que la reine n'est pas telle que je la

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