Voyez ci-dessus, p. 228, note 3, cl 231, note
dépeins, si on l'ose et si on le peut ; mais, si l'on en convient comme on n'en peut pas disconvenir, et comme je m'offre à le prouver de reste, en cas qu'on en doute, et par faits prouvés et par témoins irréprochables, ou je ne me connois plus en raison, ou il faut qu'on convienne avec moi que de laisser gouverner la reine est la même chose que de vouloir perdre le roi et la monarchie d'Espagne, la livrer aux ennemis de la France, y faire régner M. de Savoie, et sa maison après lui, ou, pour le moins, dissoudre pour jamais cette union si nécessaire entre les deux branches de la maison de France.
« Il ne faut pas que vous croyiez non plus, Monsieur, qu'il y eût quelqu'un ici qui pensât autrement, si les intérêts particuliers ne les obligeoient de celer ces vérités essentielles; mais, comme le gouvernement de Mme des Ursins dépend de celui de la reine, et que c'est par là seul qu'elle prétend se rendre nécessaire, ses émissaires se contentent de répandre partout cette prétendue nécessité du gouvernement de la reine, contre leur conscience et leur honneur, pour affermir le sien ; et la France est, par là, absolument sacrifiée aux intérêts de cette femme. Mais, me dira-t-on, comment donc faire pour gouverner le roi? Ôter Mme des Ursins par les mêmes voies secrètes que j'ai déjà eu l'honneur de vous proposer à Dampierre, et qui sont infaillibles, y laisser mettre une Françoise ou une Espagnole à sa place, telle qu'elle soit, se servir du prétexte de la guerre du Portugal pour faire passer ici des troupes étrangères, avoir quelque François de confiance auprès de la personne du roi, par qui on lui puisse faire passer les conseils du Roi son grand-père ; rien de plus simple, de plus naturel et de plus aisé que ce que je propose, et tout est réparé....
« Si le roi est timide, foible, irrésolu, indéterminé, est-ce une raison pour le laisser gouverner à la maison de Savoie? Un prince de ce caractère est-il mieux gouverné par deux femmes ambitieuses et qui ont des intérêts opposés aux nôtres, que par de fidèles ministres et de bons conseillers d'État? Ce prince, au contraire, n'a-t-il pas de bonnes qualités qui naissent ordinairement de ces défauts? N'est-il pas doux, soumis, traitable, bon, facile, attaché aux volontés du Roi son grand-père, ayant pour lui toute l'estime et la vénération qu'il doit? N'aime-t-il pas sa maison, la France et les François? Et n'est-il pas aussi désirable pour la France, en le supposant de ce caractère, et ayant des gens sûrs auprès de lui qui le conduisent, que s'il étoit vif, hardi, entreprenant et résolu, comme il seroit à souhaiter pour lui qu'il le fût? Qu'y a-t-il donc à faire pour que ce soit un prince à votre gré, que de lui donner les gens qu'il lui faut, et de lui ôter ceux qui lui nuisent? Mais, de plus, qu'a fait ce pauvre prince, et que pouvoit-il faire, quand il auroit beaucoup plus de résolution et d'esprit qu'il n'en a? Suivons cela, Monsieur, pied à pied, je vous supplie, et nous le condamnerons ensuite, s'il le mérite. Considérez, je vous prie, un jeune prince de dix-neuf ans, amoureux de sa femme, ravi de la revoir, et qui arrive avec elle à Madrid, où il se trouve enfermé, dès le pro-
m APPENDICE VII.
mier jour qu'il arrive, entre les bras d'une femme habile, fausse, artificieuse et expérimentée, qui l'a circonvenu par tous les côtés et qui l'obsède par tous les bouts. Ce prince, dans cet état, n'est pas plus tôt arrivé, qu'on emploie tous les artifices et tous ceux de la reine pour lui persuader que le cardinal d'Estrées est un homme ambitieux, haut, intraitable, qui voudra le dominer avec sévérité et dureté; qu'il radote et qu'il est plein d'humeur, qu'il est haï de tous les Espagnols, et surtout des grands, qu'il faut qu'il ménage, qu'il ne faut point qu'il s'en laisse gouverner, que le Roi son grand-père veut qu'il décide par lui-même : ce qui vaut autant que de dire qu'il veut qu'il soit gouverné par la reine et par elle; que l'amitié et la familiarité qu'il a avec les François lui fait tort dans l'esprit de ses sujets, qu'il faut qu'il se conforme aux étiquettes de sa couronne, et, par là, tout d'un coup et dès ce moment, on ne le voit plus; qu'il ne faut jamais qu'il souffre que le cardinal ni l'abbé d'Estrées, ni aucun de ses domestiques, aille chez la reine, où, par parenthèse, il sera pourtant toujours ; qu'il faut qu'il ôte incessamment sa maison françoisc, qui est odieuse aux Espagnols, aussi bien que sa compagnie des mousquetaires ; qu'il a à la tète de cette maison un homme qui est haï des Espagnols, qui est suspect à la reine et qui a pris trop d'autorité sur lui ; qu'on ne sait pas même s'il est honnête homme, et qu'on a lieu d'en douter ; qu'il est ridicule qu'il fasse ses lettres, et qu'il vaut bien mieux que ce soit la reine, ou elle, ou le R. P. confesseur, secrètement chez la reine. Là-dessus, on lui fait voir des lettres du Roi son grand-père qui approuvent une partie de ces choses, et qui laissent les autres sans décision. Il n'y a que l'article du cardinal d'Estrées qu'on lui insinue par voie de confidence. Le peu de scélérats qui l'environnent sont tous gens gagnés et dans les mêmes principes. Ce prince, dans cet état, ne sort plus et ne voit plus personne. Le seul domestique qui lui parloit avec liberté n'a plus d'accès auprès de lui, il est lui-même perdu. Le cardinal et l'abbé n'en sauroient prendre : la voie leur en a été interdite; il est toujours chez la reine, enfermé avec leurs ennemis. Que fera donc ce pauvre prince dans cet état où je le suppose, et où il est effectivement? Qui lui fera sentir ses chaînes, si .personne ne l'approche et si l'amour les lui fait souffrir, non seulement avec patience, mais avec goût? Doit-il même se défier de son amour? Est-il en âge de le faire? Cet amour est-il injuste? Est-il criminel? N'est-il pas raisonnable et permis? Ce prince sans expérience et amoureux à l'excès peut-il en sentir le poison et les suites funestes? Est-il en état, lui seul, de démêler tous les filets qu'on lui a tendus depuis un an? Si vous aviez jamais été amoureux, Monsieur, vous le plaindriez dans la situation où je vous le représente, et certainement vous l'excuseriez. Mais ce n'est pas tout. Qui peut lui donner à penser et à croire qu'il fait mal, lorsque la princesse lui fait voir toutes les lettres qu'elle reçoit de France, et qui semblent concourir à son dessein et autoriser sa conduite? 11 n'y remarque que des applaudissements continuels sur la nécessité dont
elle est auprès de la reine et auprès de lui. On lui fait sentir avec art tous ces endroits favorables, qui lui confirment que la conduite qu'il tient est bonne et approuvée. Et qui, jusqu'ici, a encore osé lui dire qu'il faisoit mal, que l'intention de la princesse n'étoit pas droite, et que c'étoit les conseils du cardinal d'Estrées qu'il devoit suivre, hors peut-être sur les affaires qui ont rapport à la France? Et je connois assez le roi pour oser vous assurer que, si quelqu'un, autorisé et soutenu par le Roi son grand-père, osoit lui parler, et lui portât une lettre de S. M. où ses véritables sentiments fussent expliqués, et qui lui fit comprendre de qui il doit se défier et à qui il doit se fier, il changeront de sentiment sur l'heure. Mais vous saurez, Monsieur, que cela n'est pas encore arrivé jusques ici, et que je ne vois pas même qu'on s'y dispose.
« Au nom de Dieu ! Monsieur, faites tout ce qu'il dépendra de vous, si vous aimez le bien des deux monarchies, comme je n'en doute pas, pour donner à ce prince les secours dont il aura besoin dans sa foiblesse, sans vous décourager par cette même foiblesse, qui vous fournit au contraire tous les moyens nécessaires pour le bien gouverner. Vous pouvez m'en croire sur ce qui le regarde : je le connois mieux que personne, et je sais ce qu'on lui peut faire faire. Faites seulement en sorte qu'on lui puisse parler impunément, et on vous le rendra tel que vous le pouvez désirer, c'est-à-dire que l'ambassadeur de France aura sur lui le même ascendant que la princesse a à présent. Mais il faut, avant toutes choses, la lui ôter, et mettre en sa place auprès de la reine une femme qui ne se puisse maintenir par ellemême et qui soit trop heureuse de gagner les bonnes grâces de la France en observant la reine, comme il est du devoir d'une camareramayor et comme c'est l'usage en Espagne. Si le Roi jugeoit à propos de prendre ce parti, qui est le premier remède que l'on doit apporter, avant toutes choses, à cette monarchie, parce qu'il fera cesser d'abord la désunion et les cabales formées contre la France, que S. M. ait la bonté d'écrire au roi son petit-fils, et qu'une personne sûre et fidèle lui remette cette lettre en lui expliquant plus particulièrement ses intentions; qu'on l'oblige, par exemple, à avoir un appartement à lui, où l'on puisse le voir et lui parler, ce qui sera aisé dès que la princesse n'y sera plus ; que l'ambassadeur de France lui rende les lettres du Roi à mesure qu'il les reçoit, non pas dans l'appartement de la reine, comme le fait la camarera; qu'il ait une cassette dans son appartement, où il les serre, et que cette cassette soit entre les mains de la Roche, homme sûr et fidèle, comme cela devroit être; que le roi d'Espagne ait enfin un homme auprès de lui qui assiste à ses lettres, tel qui puisse être, dont le Roi notre maître n'ait pas sujet de se défier, et qu'il fasse ses réponses hors de la présence de la reine et de ceux qui la gouvernent. Le Roi, pour lors, pourra écrire au roi son petit-fils avec toute la sûreté et la liberté avec laquelle il est nécessaire qu'il lui écrive, et le roi d'Espagne, de son côté, mandera au Roi
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son grand-père tout ce qu'il pense, au lieu que, depuis son retour à Madrid, il n'a su au vrai les intentions du Roi son grand-père, qui ont toutes été déguisées ou dissimulées, ni le Roi notre maître n'a reçu aucune lettre du roi son petit-fils, mais bien celles de la princesse et de Orry ; car je puis vous assurer que j'en ai vu les minutes chez Orry même, et qu'il les envoie à mesure chez la princesse pour que le roi les transcrive sans y changer un seul mot : ce qui est, comme vous le pouvez croire, détestable de toutes façons, puisqu'outre tous les inconvénients que je viens de déduire, cela accoutume si peu le roi à penser et à s'appliquer, contre les intentions du Roi son grand-père, que, si on continue à le conduire ainsi, il ne sera pas encore, dans dix ans, capable de composer une lettre de quatre lignes. Vous m'allez peut-être dire, Monsieur, ou du moins vous le penserez, que, quand vous écrivîtes au roi pour qu'il m'ôtât ses lettres et qu'il les donnât à faire à son Père confesseur, comme il a fait depuis, voire même ses lettres tendres et amoureuses, ainsi que le roi catholique me l'a avoué, le même inconvénient arrivoit, et vous ne douterez pas, en second lieu, que tout ce que je vous dis là ne soit pour les ravoir. A quoi je vous répondrai, Monsieur, premièrement, qu'il est faux et très faux que j'en usasse avec le roi comme en usent M. Orry, la princesse et le Père confesseur, et que, loin de lui dicter ses lettres ou de les lui envoyer toute dictées comme ils font, je l'obligeois à penser, de telle sorte que je lui refusois même de lui dire certains mots et certains tours de phrases que je voyois qu'il pouvoit trouver tout seul, et que je me flattois de le réduire par là peu à peu, malgré sa paresse d'esprit, à écrire dans la suite ses lettres entières par lui-même : ce qui, à la fin, lui auroit été fort utile. Et c'est ce que doit faire tout homme qui sera chargé de pareilles choses auprès du roi d'Espagne, si on ne veut pas le perdre, et avoir soin surtout de lui demander ce qu'il pense et ce qu'il veut répondre avant de lui faire sa lettre ; car c'est ce qui lui coûte le plus, ayant quatre fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour bien écrire, quand il aura pris sur lui de se résoudre à penser. En second lieu, j'espère vous guérir à fond de la pensée qu'on pourroit avoir que je desirerois qu'on me rendît ses lettres, par le parti que vous me verrez prendre incessamment, et vous verrez pour lors si aucune vue particulière m'a obligé de vous écrire tout ceci1.... »
1. La suite de la lettre a trait aux relations de la reine et de Mme des Ursins avec la Savoie, aux dangers qui en pouvaient résulter, et aux mesures qu'il eût convenu de prendre. — Par une lettre séparée du même jour, Louville s'excusait d'avoir écrit des « vérités aussi fortes, » et demandait qu'on les supprimât, si le Roi ne semblait pas être « en disposition de les entendre. » Puis, sur les rapports conjugaux des deux époux, il entrait dans les détails auxquels font allusion ci-dessus les notes de la page 231, détails dénaturés dans les Mémoires secrets, tome II, p. 97-99.