Loaville à M. Chamillart
« A Madrid, ce 23» août 1703.
« .... Ce qui fait notre mal présent, et qu'on n'y a apporté jusques ici aucun remède, vient de ce que toutes les personnes qu'on a envoyées ici ou avec caractère, ou sans caractère, ont tous pensé différemment sur les maux de cette monarchie et sur les remèdes qu'on y devoit apporter, et en ont envoyé en France des relations si différentes, que nos ministres, déjà accablés de leurs propres affaires, n'ont pu démêler le vrai d'avec le faux : d'où il est arrivé qu'on a été obligé de changer d'ambassadeurs à tous moments, ainsi que d'instructions, suivant les idées présentes, c'est-à-dire suivant celles qui subsistoient lors de leur départ; qu'à peine l'ambassadeur a-t-il été arrivé, qu'instruit grossièrement et superficiellement des principales affaires, on lui a donné un successeur : d'où il est arrivé que les subalternes ou les autres personnes employées et honorées de la confiance de la France y ont fait passer leurs avis, souvent contraires à ceux des ambassadeurs ; que chacune de ces personnes-là en particulier a prétendu avoir plus de connoissance des affaires que les ministres que nous avons eus jusques ici, en supposant, comme il est vrai, qu'ils n'ont pas eu le temps de s'en instruire. Et de là sont venus une infinité d'avis qui n'ont servi qu'à embrouiller les matières : d'où il est encore arrivé que, depuis trois ans que nous sommes ici, on n'a pas seulement songé à remédier à aucun des maux de cette monarchie, en sorte qu'on peut compter que tout le temps que nous avons employé jusques ici a été entièrement perdu1.... Ces avis si différents, qui ont presque tous prévalu chacun à leur tour, ont établi des maximes et fait prendre des résolutions qui ont presque été aussitôt détruites que mises en exécution. On crut d'abord que les Espagnols, montrant tant d'empressement pour avoir un fils de France, afin d'empêcher par là le démembrement de leur monarchie, avoient tous la même envie et le même intérêt de maintenir un prince qu'ils avoient tant désiré et qui leur étoit si nécessaire. De là on établit des maximes générales, belles et bonnes en apparence, et l'on conclut que, personne n'ayant plus d'intérêt que les Espagnols même au maintien de leur monarchie, ayant d'ailleurs en général de l'esprit et de la fidélité, et devant être mieux instruits de leurs propres affaires que des étrangers nouveaux venus, on ne pouvoit mieux faire que de les laisser gouverner à leur mode, afin d'adoucir par là cette jalousie qui subsiste depuis si longtemps entre les deux nations.
« Cette conduite, qu'on a tenue pendant quelque temps, n'a pas produit le fruit qu'on en auroit du espérer, et c'est celui qu'on tire presque toujours de ces maximes générales qui supposent les gens à qui on a à faire ou tels qu'ils devroient être, ou tels qu'on souhaiteroit qu'ils fussent, mais jamais tels qu'ils sont. En effet, toutes ces notions
1. La suite a été arrangée dans les Mémoires secrets, tome II, p. 102-104.
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qu'on prétendent avoir des Espagnols et de leur situation présente étoient fausses. Ces Espagnols, j'entends ceux qui avoient part aux affaires et presque tous les grands, n'ayant jamais désiré un fils de France pour leur roi, et ne l'ayant pris au contraire que par force, dans la crainte que leur fit le traité de partage qui les démembroit et qui les mettoit tout d'un coup dans un état qui les rendoit la plus méprisée nation de l'Europe, ces grands, dis-je, n'ont jamais aimé ce roi ni pris ses intérêts à cœur, et, bien loin par conséquent de l'aider, de le soutenir, de songer à le rendre puissant et autorisé, dès que leur peur a été passée et que le Roi notre maître a été engagé d'honneur à les soutenir, ils ont regardé ce prince, qui, dans le fond, a été leur libérateur, comme leur plus dangereux ennemi, par la seule raison qu'il étoit François et qu'ayant dans les mains l'autorité du Roi son grandpère, il ne manqueroit pas d'acquérir sur ses sujets de l'autorité qui ne pourroit se former ni se soutenir qu'aux dépens de la leur, comme la leur ne s'est formée et soutenue que sur le débris de celle des rois fainéants prédécesseurs de celui-ci. Voilà, Monsieur, en deux mots, d'où sont sortis tous les obstacles que l'on a rencontrés à tous moments, le concert de ces gens-là ayant été si grand qu'il n'y a pas eu moyen de songer au rétablissement des affaires, le roi d'Espagne, qui est celui seul qui y auroit pu apporter quelque remède, n'ayant ni l'âge ni l'expérience qui lui auroient été nécessaires pour vouloir et pour ordonner malgré eux toutes les choses qui auroient pu contribuer au bien de son service.
« Il y a encore une autre chose qui n'a guère moins apporté de préjudice aux affaires : c'est qu'on a confondu les grands avec les Espagnols, comme si ces grands, si méprisés et si méprisables, composoient toute la nation, et que plaire aux grands ou aux Espagnols dût paroitre en France la même chose; au lieu qu'il n'y a rien au monde de plus différent. En effet, toute l'habileté de ces gens-là, depuis plus de cent ans, a été de profiter de l'imbécillité de leurs rois en les enfermant et les obligeant à régner par là sous leur bon plaisir, parce que, l'autorité des rois étant plus respectée en Espagne qu'en lieu du monde, ceux qui ont été plus à portée de se servir de leur nom se sont rendus maîtres des autres. Et c'est une erreur bien grossière, qui nous a pourtant fait tirer jusques ici de très fausses conséquences, que les grands aient toute l'autorité, comme s'ils l'avoient par eux-mêmes et qu'on ne pût la leur disputer; au lieu qu'il n'y a qu'une seule autorité en Espagne, qui est celle du roi, et que les grands tomberont en poussière dès qu'ils auront un roi qui aura seulement la force de désirer qu'ils y tombent. Je vous avoue, Monsieur, qu'il faut avoir été sur les lieux pour être pleinement convaincu de cette vérité, parce que les préjugés en faveur des grands ont pris une grande force dans tous les lieux où ils ne sont pas connus, et qu'on ne s'est pas accoutumé ni embarrassé ailleurs à démêler d'où leur venoit cette autorité, d'autant qu'on n'y avoit aucun intérêt.
« 11 est bien certain cependant que les grands sont également haïs et méprisés en Espagne ; que leur autorité, séparée de celle du roi, n'est rien, et c'est pour cela qu'ils ont tant de peur qu'on ne l'approche, et qu'ils l'enferment sous tant de clefs; qu'il n'y a chez eux que de la gloire, de la misère, de la paresse et de la vérole ; qu'ils n'ont ni éducation ni aucune espèce de connoissance ; qu'ils haïssent la guerre et détestent tous ceux qui s'attachent à cette profession ; qu'ils n'ont, par conséquent, ni troupes à eux, ni places fortifiées, ni argent pour former tous ensemble un seul régiment d'infanterie ; qu'ils ne peuvent, par conséquent, faire aucun parti dans le royaume, ni soulever le peuple en leur faveur, dont ils sont hais à l'excès, et qui seroit prêt à les mettre en pièces, si le roi paroissoit le désirer. Ce sont pourtant ces gens-là seuls, Monsieur, pour qui nous avons eu toutes sortes de complaisances, parce qu'ils président aux conseils et qu'on n'a rien osé fairecontre leurs avis. Et c'est cette complaisance pernicieuse qui a été cause qu'on n'a rien réglé jusques ici, parce qu'ils ne subsistent que par le désordre, et que l'Espagne est entièrement à votre charge (je dis à la vôtre, Monsieur, en particulier), sans troupes, sans argent, sans marine, en un mot dénuée de tout ce qui peut avoir rapport à la défense d'une monarchie aussi étendue que celle-ci.
« Au lieu que, si, depuis que nous sommes ici, on ne s'étoit point embarrassé d'eux et de leurs remontrances vaines et intéressées, que l'on eût eu ici des troupes étrangères en petit nombre, mais suffisant pour faire respecter l'autorité du roi et suppléer à la force qui lui manque, on auroit retranché une infinité d'abus et de pilleries excessives, qui auroient fort contribué au soulagement du peuple et à l'entretien de bonnes troupes; et, en rétablissant le commerce des Indes, à quoi les conseils s'opposeront toujours, le roi catholique auroit été en état de soulager le Roi son grand-père d'une partie des frais immenses d'une guerre qui ne se fait que pour lui....
« Et pour reprendre en deux mots ce que je n'ai pu m'empêcher de vous expliquer un peu au long, je crois qu'il faut avoir toutes sortes de ménagements pour les Espagnols, c'est-à-dire travailler au soulagement du peuple, au rétablissement du commerce, former des troupes, les bien discipliner, en avoir ici d'étrangères, s'attacher le peuple, ménager le clergé et le second ordre de l'État par des bienfaits, aimer et protéger les gens de guerre, remettre cette profession-là en honneur: à quoi je trouve qu'une partie des plans de M. Orry peut servir infiniment, s'ils sont soutenus et protégés par la France. Et voilà ce que j'appelle ménager les Espagnols qui sont ceux-là précisément dont on a besoin et qui sont fidèles au roi, attachés à ses intérêts et désirant sa puissance. Mais, si l'on entend, par ménager les Espagnols, qu'il faut que le roi catholique suive tous les usages de ses prédécesseurs, bons et mauvais; qu'il soit toujours enfermé avec les grands, livré à toutes les règles d'une folle étiquette, n'ayant de commerce qu'avec eux, qui sont ses véritables ennemis, déférant à toutes leurs volontés,
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leur renvoyant toutes les affaires, n'ayant point de gardes pour faire respecter son autorité, ni le mettre à couvert de toutes leurs insultes; qu'il faille que, pour leur plaire, il soit inaccessible à tous ses autres sujets; que le roi n'ait point d'officiers à lui pour mettre à la tête de ses troupes, et que ses bureaux, ses secrétaires, ses régiments ne soient remplis que des valets de ses grands ou gens à leur dévotion ; qu'il éloigne d'auprès de sa personne tous les François et ne fasse aucune part de ses grâces ni de ses autres emplois à aucuns de ses autres sujets, mais aux seuls Castillans ; si, dis-je, on prétend que ce soit là ménager les Espagnols, et qu'il faille que le roi tienne une pareille conduite, j'aime trop le roi pour en convenir jamais, et on m'écorchera tout vif avant que de m'y pouvoir obliger.... Pour le peuple, je vous garantis hardiment, Monsieur, qu'on vous trompe, si l'on vous dit qu'il ne pense pas comme nous. Le clergé, la noblesse et le tiers état pensent comme les François sur le redressement des affaires ; les grands seuls pensent autrement. Il faut choisir et voir quels sont les intérêts des uns et des autres. Il n'y a pas jusqu'aux mousquetaires, si haïs des grands, que les peuples n'aiment, quoiqu'étrangers, parce qu'ils disent que cette troupe seule ne dépend point des grands. Les peuples veulent un roi absolu ; les grands veulent un roi en peinture qui paroisse leur roi, mais qui soit leur esclave, et il le sera toujours tant qu'il n'y aura qu'eux qui l'approcheront et qu'il n'aura point de troupes à lui. Enfin il n'y a ni ruses ni manèges dont ils ne se servent, et ne se serviront par la suite, pour empêcher l'établissement des troupes, et surtout de troupes étrangères. Et je vous avouerai, Monsieur, de bonne foi, qu'il faudroit qu'ils aimassent bien leur roi pour tenir une autre conduite, puisqu'ils ont toutes sortes d'intérêts à s'y opposer; et c'est, je crois, par là seul, si on ne veut point se tromper, qu'il faut juger des hommes. Mais ne croyez pas, Monsieur, qu'ils se découvrent jamais sur la conduite qu'ils veulent tenir. Ils sont, au contraire, quelquefois les premiers à crier avec le peuple qu'il faut des troupes ; mais, comme ils sont présidents de tous les conseils, ils nous attendent à l'exécution, et la diffèrent tant qu'ils peuvent.... »