‹ Memoires de Saint-Simon (volume 4)Chapitre 526 sur 556 · Louville à M. de Torcy · texte numérisé non relu

Louville à M. de Torcy

« A Madrid, ce 28e août 1703.

« ....L'idée de premier ministre d'Espagne attachée à M. Orry n'est pas ce qu'il y a de plus burlesque dans le parti qu'on a pris. Il est vrai que cela est ridicule; mais, au bout du compte, c'est encore le moins mauvais, car il vaut beaucoup mieux qu'il le soit que M. d'Aubigny ou le R. P. Daubenton, parce que, certainement, il a plus d'esprit, de capacité et d'une sorte de probité que ces deux Messieurs. Il est François, d'ailleurs, de naissance et d'inclination : ce que tous les autres ne sont pas. Il compte de se soutenir par la France, et les autres non. 11 ne fera rien de contraire aux intérêts de la France. 11 veut conserver les Fran-

çois, et les autres les veulent perdre. Il a d'ailleurs des vues et des talents, et est d'un travail infatigable. Il seroit excellent et très utile sous un bon ambassadeur. Et ne comptez pas, Monsieur, qu'il soit, sur bien des choses, de même avis que Mme des Ursins, ni que le P. Daubenton, ne s'étant attaché à elle que pour se soutenir contre le cardinal. Et pour vous faire voir combien je vous dis la vérité sans feinte et sans prévention, je vous avouerai qu'il a eu tous les torts du monde de ne se l'être pas attaché, car il n'a tenu qu'à lui, et il s'est jeté à sa tête. S'il l'avoit fait, ils auroient perdu Mme des Ursins, qui, avec MM. d'Aubigny et Daubenton, auroit échoué dans ses projets, n'ayant que du manège tous les trois, et point du tout de capacité, et n'ayant, comme vous le pouvez croire, aucune idée ni de troupes ni de finances ; au lieu que Orry auroit suppléé à tout ce qui manquoit à Monsieur le cardinal, à qui la connoissance et l'application pour les détails manquent absolument. Il auroit pu même se faire honneur des découvertes de Orry, et je vous assure qu'il n'a tenu ni à l'abbé d'Estrées, ni à moi, que cela n'ait été. Mais, à vous parler franchement, Monsieur le cardinal n'est pas fait pour avoir des subalternes, ni Orry pour avoir des maîtres, sinon dans le cas de nécessité où il se trouvoit. Après cela, Orry, outré et rebuté par Monsieur le cardinal, s'est jeté à corps perdu entre les bras de Mme des Ursins. Il en a usé avec Monsieur le cardinal comme je voudrois qu'on en usât avec M. de Savoie, c'est-à-dire qu'il n'a plus songé qu'à l'accabler. Il n'a plus gardé de mesures, il a poussé l'insolence à l'excès à cet égard; mais enfin, tout compté et rabattu, à l'intérêt près, sur lequel certainement Orry n'est pas irréprochable, il pourra servir très utilement le roi d'Espagne, s'il est soutenu par la France, et si Mme des Ursins ne l'embarrasse point par des vues toutes contraires aux siennes, et par l'envie qu'elle a de ménager toujours les Espagnols pour elle, parce qu'elle a fait de l'appui des Espagnols et de la protection de la reine son cheval de bataille, et qu'elle compte bien de n'avoir de protection que par là1....

« Je suis trompé si M. le cardinal Portocarrero ne quitte pas les affaires : ce qui va faire encore un grand fracas et préjudiciera infiniment aux affaires du Roi dans les conjonctures présentes; et je doute que Mme la princesse des Ursins ait un règne paisible. Je ne doute point non plus que toutes les cabales ne se réunissent contre elle à la fin.

« M. de Medina-Sidonia me disoit ce matin que le crédit de la France étoit perdu pour jamais en Espagne. Il m'a dit même quelque chose de plus fort; mais je n'ose vous l'écrire. Je lui ai répondu que le Roi vouloit ménager la reine. A quoi il m'a répondu qu'il la falloit ménager en lui envoyant des marionnettes de Paris et des bonbons, et qu'il étoit

1. La suite, sur la santé de la reine et sur le ménage d'Albe, a été donnée ou arrangée en partie dans les Mémoires secrets, p. 107-108. Voyez ci-dessus, p. 329.

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ridicule de laisser gouverner une petite personne de quatorze ans. Voilà ce que le plus délié et le plus souple de tous les courtisans n'a pu s'empêcher de me dire.... »

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